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InterviewHend Ahmed : « Je ne peux chanter Dieu pendant que des couples s’embrassent »

22.04.2016 à 19 H 46 • Mis à jour le 22.04.2016 à 20 H 09
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La voix puissante qui monopolise le dernier album d’Orange Blossom, Under The Shades of Violets, appartient à Hend Ahmed, une jeune chanteuse égyptienne de 29 ans qui, tout en ayant eu une formation classique et en ne parlant que l’arabe, a su se fondre dans la musique internationale de la formation nantaise. Le Desk l’a rencontrée pendant le Festival Jazzablanca.

Il n’était pas possible d’interviewer tous les membres d’Orange Blossom parce qu’ils étaient pris par les derniers réglages de son avant le concert prévu sur la scène des Nations Unis. Hend, la chanteuse égyptienne de la bande, a accepté de monter à l’étage de café dans lequel elle nous attendait, suite à notre demande motivée par une recherche, vaine, de silence. Elle a commandé de l’eau, en français, mais elle a insisté pour que l’interview soit faite en arabe. D’ailleurs, elle a demandé ce que le titre de l’album, sur lequel elle chante elle-même, voulait dire  un joli équilibre d’ignorance linguistique entre elle et ses acolytes qui ne comprennent assurément pas tout ce qu’elle chante.


C’est votre première fois au Maroc ?

Avec Orange Blossom oui, mais j’étais déjà venue en touriste il y a 9 ans.


Neuf années se sont écoulées entre le deuxième album « Everything must change » et le dernier, « Under the shades of violets », qu’est-ce qui s’est passé pendant tout ce temps ?

Après le départ de Leila Bounous, les membres du groupe ont voulu la remplacer par une chanteuse bien arabe, pas algérienne ou marocaine car souvent, ce sont des voix occidentalisées. Ils ont passé cinq ans à chercher une remplaçante.


Ils voulaient absolument qu’elle soit égyptienne ?

Pas du tout. Ils cherchaient une chanteuse avec une belle voix qui irait bien avec les sonorités électro. Durant cette recherche, Carlos (Robles Arenas, le batteur et machiniste du groue, NDLR) est venu au Caire et a écouté beaucoup de chanteuses. A l’époque – c’était il y a trois ans –  je chantais avec ma sœur dans un groupe qui s’appelle Mawawil, sous la direction de la grande chanteuse Gamalat Shiha. Il m’a écoutée et il a dit «  je veux cette brune » (rires). Je ne parle aucune langue à part l’arabe et j’avais des à priori sur les occidentaux, ce qui fait que j’étais hésitante au début.


C’est vous qui écrivez les paroles en arabe ?

J’ai écrit et composé cinq chansons de cet album.


Vous ouvrez la chanson « Oummaty » en disant « avant toute chose, j’évoque Allah ». Il y a beaucoup de religion dans vos chansons…

C’est parce que je me définis d’abord comme soufie. Dans la chanson « Ya sidi », je parle d’amour de manière assez spirituelle, la seule chanson où je parle de Dieu c’est « Oummaty ». J’ai voulu ajouter une touche soufie aux chansons.


Vous n’avez pas rencontré de la résistance de la part des autres membres du groupe ?

Absolument pas !


En Egypte, vous chantez dans le groupe folklorique « El Nil » qui est une création du ministère de la Culture égyptien. Vous avez pratiquement le statut de fonctionnaire dans votre pays natal. Vous vous organisez comment pour les tournées et les enregistrements ? Vous devez demander un congé avant chaque départ ?

C’était le cas avant, là je ne voyage plus beaucoup et les tournées durent entre deux et trois mois. Mais c’est bien que j’aie à faire ces allers retours parce que j’ai besoin de revenir écouter la musique de mon pays qui est ma principale inspiration. Et en Egypte, ils sont très contents pour moi, ils sont heureux que ma carrière prenne cette direction internationale.


Votre chant est assez différent de celui de Leila Bounous, qui a chanté sur l’album « Everything must change ». Est-ce que, malgré cette différence, vous reprenez des chansons de cet album ?

C’est vrai que nous n’avons pas la même technique de chant. J’ai repris et modifié certaines chansons de cet album parce que j’ai besoin de sentir et de comprendre les mots avant de les chanter, tout en respectant la structure de la chanson telle qu’elle a été faite.


La première fois que vous avez visité un pays occidental, c’était en tournée avec Orange Blossom. Y-a-t-il des choses que vous avez découvertes et qui vous ont choquée ?

Une fois, je chantais « Oummaty » sur scène et un couple s’est mis à s’embrasser. J’ai lâché le microphone et j’ai détourné la tête. Je voulais même quitter la scène et laisser les musiciens finir la chanson sans moi. Carlos, qui parle un peu arabe, m’a dit « Chante ! » Je ne pouvais pas continuer à chanter une chanson où je prononçais le nom d’Allah pendant que des personnes s’embrassaient. Mais j’ai fini par reprendre le microphone quand même.

Hend Ahmed en concert avec Orange Blossom au Festival du Chant marin et des musiques du monde de Paimpol. CLODELLE


Est-ce que vous imaginiez qu’un jour vous alliez faire des tournées mondiales avec un groupe occidental ?

Ce n’était pas mon ambition. Avant de faire partie du groupe El Nil, j’étais lauréate de l’Institut de Musique Arabe où j’ai appris la théorie et la technique classiques, cela veut dire que mon répertoire était principalement composé de chansons d’Oum Kalthoum et de Mohammed Abdelouahab. J’ai subi du racisme à cause de ma couleur de peau  on me trouvait trop noire pour chanter du Oum Kalthoum, elle vient du Rif et moi du Sa’id, et le teint basané est plus associé, en Egypte, à la Nouba et à la campagne. J’ai voulu dépasser cette barrière imposée par ma couleur de peau en faisant des choses totalement différentes. Après tout, Oum Kalthoum est devenue Oum Kalthoum parce qu’elle a osé la différence. Donc après avoir maîtrisé la technique classique, je me suis orientée vers des artistes qui, d’un point de vue académique, sont considérés comme analphabètes, mais dont la voix sonne comme si elle venait directement de la terre. Mon ambition était, qu’à mon âge, ma voix ressemble à ces chanteurs traditionnels qui ont entre 70 et 80 ans.


Pensez-vous que votre background folklorique a joué dans la décision de vous recruter au sein du groupe ?

Pas vraiment, surtout que dans les chansons, j’ai adapté le folklore à la musique, dans ce sens-là. La musique arabe est très différente de la musique occidentale  par exemple, nous avons le maqam du sika, ils ne l’ont pas, et nous n’avons pas non plus les modes majeurs et mineurs. J’étais même obligée de dépouiller mon chant des modes exclusivement arabes pour qu’il aille avec la musique.


Comment vous êtes devenue chanteuse ?

J’ai décidé de le devenir à l’âge de 14 ans. Mon oncle est un musicien, il joue de la simsimiyya (une variété de lyre jouée dans la région du canal du Suez, NDLR) et je voyagais avec lui d’Ismailiyya, où nous habitions, jusqu’à Tanta où réside la famille de ma mère. Pendant le trajet, il chantait du Oum Kalthoum et me demandait si je pouvais, moi aussi, faire comme elle. C’est lui qui m’a donnée envie de devenir chanteuse.

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Le Desk Newsroom