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PouvoirJournée de la presse : le journalisme libre célèbre ses héros

03.05.2016 à 17 H 21 • Mis à jour le 03.05.2016 à 17 H 21
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En 2015, la liberté de la presse a été mise à rude épreuve un peu partout dans le monde. Les médias qui défient les cercles de pouvoir sont attaqués, subtilement ou pas, et une régression globale du respect de la liberté d’expression a été constatée, mettant en péril la démocratie et fragilisant les populations. Tour d’horizon.

Le 3 mai, journée mondiale de la liberté de la presse depuis 1994, permet de rappeler aux citoyens du monde que le travail des journalistes est primordial pour garantir la démocratie. Mais partout dans le monde, la liberté de la presse est bafouée, les médias contrôlés, censurés et sanctionnés par les cercles de pouvoir pour lesquels la transparence est contre leurs intérêts. Des journalistes qui ne faisaient que leur travail, d’intérêt général, voient leur vie basculer par l’intervention de puissants, qui font fi de l’article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’homme proclamant la liberté d’expression comme “un droit humain fondamental”. A l’occasion de ce jour de célébration de la presse libre et indépendante, Amnesty International est revenu sur plusieurs cas de journalistes qui payent le prix fort pour avoir suivi leurs convictions.

Arrestations et emprisonnements en pagaille

Dans certains pays, critiquer la politique gouvernementale est synonyme de jouer avec le feu tant la répression est forte. En Chine, le blogueur tibétain Druklo (aka Shokjang) a été condamné à trois ans de prison pour “incitation au séparatisme”. Dans ses articles, il évoquait notamment le dalaï-lama, la liberté religieuse, et s’en prenait au traitement des Tibétains par les Chinois. Père d’un enfant de quatre ans, il n’a pas eu le droit d’être défendu par un avocat lors de son procès. En 2010, il avait déjà été emprisonné pendant plus d’un mois pour avoir rapporté des manifestations pro-Tibet. Il était depuis étroitement surveillé par les autorités.


Malgré les intimidations, Khadija Ismailova journaliste d'investigation tibétaine n'a jamais lâché le morceau. Elle a été condamnée en septembre 2015 à sept ans et demi de prison.


Khadidja Ismaïlova, journaliste d’investigation de 39 ans, a été arrêtée en décembre 2014 et condamnée en septembre 2015 à sept ans et demi de prison après des années de pressions auxquelles elle a résisté. Récompensée par plusieurs prix (courage dans le journalisme, activisme extraordinaire, prix mondial de la liberté de la presse) elle a révélé plusieurs scandales de corruption, dont certains impliquant la famille présidentielle. Une parodie de procès l’a jugée coupable de détournement de fonds, entreprise illégale, évasion fiscale et abus d’autorité. Avant ça, les moyens n’ont pas manqué pour la faire taire : chantage à la sextape, arrestations, harcèlement… en vain.


Les Angolais Sedrick de Carvalho et Domigos da Cruz ont également été directement victimes de leur régime. Pour avoir assisté à la réunion d’un groupe de lecture débattant de la démocratie et de la liberté, ils vont devoir purger respectivement quatre ans et demi et huit ans et demi de prison pour “préparation d’actes de rébellion” et “conspiration criminelle”. Un jugement rendu en mars 2016. Avec ce cas, l’Angola a voulu donner l’exemple, se prémunissant des dissensions par l’intimidation et la peur.

Toutes les excuses sont bonnes pour la répression

En Turquie, les affaires d’atteinte à la liberté de la presse sont légion. Parmi elles, l’inculpation de Can Dündar, rédacteur en chef du journal Cumhuriyet, média d’opposition régulièrement condamné, et son représentant à Ankara, Erdem Gül, pour espionnage, divulgation de secrets d’État et aide à une organisation terroriste. Des chefs d’accusation  qui peuvent les mener à la prison à perpétuité. Leur tort : la publication de deux articles en juin 2015 accusant les services de renseignements d’avoir acheminer des armes en Syrie pour un groupe armé en 2014. “Si vous êtes journaliste en Turquie, aller en prison fait partie de votre plan de carrière”, avait ironisé Dündar lors d’une conférence de presse en mars dernier, évoquant le “climat de peur propagé par le régime Erdogan parmi les journalistes”. Il a été honoré par Reporters sans frontière en compagnie d’autres “héros de l’information” lors de la soirée “Les Combats du journalisme” organisée lundi 2 mai à Paris.


Quant à Somyot Prueksakasemsuk, un rédacteur en chef thaïlandais, il a écopé de dix ans de prison pour avoir publié en 2011 des articles contenant des propos considérés comme insultants envers la famille royale. Plusieurs loi autoritaires sont appliquées en Thaïlande, dont celle du crime de lèse-majesté prohibant toute parole ou action “diffamant, insultant ou menaçant le roi, la reine, le prince héritier ou le régent”. C’est en vertu de cette loi que Somyot Prueksakasemsuk a été sévèrement condamné.


Autre motif de soucis pour les journalistes, la protection des sources. Les Camerounais Baba Wame, Rodrigue Tongue et Félix Ebolé Bola sont en danger car ils rejettent l’idée de communiquer l’identité de leurs sources aux autorités suite à une enquête qui a dévoilé l’existence d’une collaboration entre les forces de sécurité et un groupe armé de République centrafricaine soupçonné d’avoir lancé une offensive sur une ville dans l’est du Cameroun. S’ils assurent n’avoir découvert aucun élément compromettant la sécurité nationale, ils refusent de révéler leurs sources, comme le veut la déontologie journalistique.


En Turquie, Can Dündar n'est pas le premier journaliste de Cumhuriyet à passer par la case prison.

La vie des journalistes en péril

Les autorités ont parfois recours aux violences physiques pour intimider les journalistes. Le Burundais Esdras Ndikumana, prix 2015 de la presse diplomatique française, a signalé qu’il avait été brutalement frappé lors de son arrestation en août 2015, alors qu’il tentait de photographier une scène de crime, où un général a perdu la vie. Aujourd’hui reclus au Kenya, c’est de plus loin qu’il observe la situation catastrophique de son pays, dans lequel la liberté d’expression n’existe pas. Après une tentative de coup d’État en mai 2015, quatre stations radio indépendantes avaient été fermées. Les opposants au pouvoir sont sévèrement réprimandés.


Au Mexique, on ne fait pas de détour pour se débarrasser de reporters trop encombrants. Anabel Flores Salazar, spécialisée en affaires criminelles, a été enlevée chez elle puis assassinée en février 2016. Un événement qui “vient rappeler de façon tragique la dure réalité à laquelle sont confrontés des milliers de journalistes dans tout le Mexique, l’un des pays au monde les plus dangereux pour les professionnels des médias”, commentait alors Amenesty International. Les meurtres de journalistes sont loin d’être chose rare dans le pays, ils sont même monnaie courante. En 2015, 397 agressions dont la cible était un journaliste ou un média ont été recensés par l’ONG Article 19, dont huit assassinats. Les auteurs d’enquêtes visant les trafics de drogue ou la corruption sont quasi systématiquement punis. En mai 2015, Arte avait interviewé le photojournaliste Ruben Espinosa, retrouvé mort, le corps criblé de balles, quelques semaines plus tard. Il expliquait être “l’un des premiers sur la liste noire des personnes à abattre” à Veracruz, l’État mexicain le plus risqué pour les journalistes, où il se savait menacé par le gouverneur. Collaborateur du magazine d’investigation Proceso, il racontait que 16 de ses collègues avaient déjà été abattus ces cinq dernières années. Les artisans de ces atrocités ne sont jamais inquiétés par la justice.


Des exemples parmi tant d’autres de la répression dont souffre la presse, qui est empêchée par des moyens plus ou moins détournés de travailler dans des conditions propices à la quête de vérité, et ce partout dans le monde. Le Maroc ne fait bien sûr pas exception. Dans un récent rapport, l’ONG Freedom House plaçait le royaume à la 145ème place mondiale sur 199 de son classement sur la liberté de la presse. Les médias marocains étaient alors jugés “non-libres”. Dans le monde arabe, seule la presse tunisienne et koweïtienne ont été décrites comme “partiellement libres” par l’étude. Freedom House déplorait que seulement 13 % de la population mondiale jouissait d’une presse nationale globalement libre. L’ONG a aussi alerté de la baisse générale de la liberté de la presse sur tous les continents. Dans des pays comme l’Égypte, la Turquie, la Tunisie, l’Arabie Saoudite, le Yémen ou la France, celle-ci aurait même dernièrement dégringolé. D’où la nécessité de mettre en avant les initiatives, les hommes et les femmes qui représentent la presse libre.

Par @alx_sd
Le Desk Newsroom