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SociétéAu Maroc, les médecins sont aussi des gardiens de la charia

04.05.2016 à 10 H 33 • Mis à jour le 04.05.2016 à 11 H 08
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Une jeune femme enceinte d’un fœtus sans vie s’est vue refuser l’accès en urgence au bloc opératoire d’une clinique privée de Casablanca. Raison invoquée : elle ne disposait pas de son acte de mariage.

Depuis son mariage il y a trois ans, Aïcha, la trentaine, désirait avoir un enfant. Lorsqu’elle a appris sa grossesse de quelques semaines, cette jeune femme très active, qui venait d’arrêter de fumer, a radicalement changé son rythme et son hygiène de vie dans la perspective de donner naissance à son bébé.


Après les premières consultations de routine auprès de son gynécologue, elle a commencé à ressentir, en plus des nausées habituelles, de violentes douleurs au bas ventre. Son médecin étant en vacances, elle a été redirigée vers un de ses confrères. La visite à son cabinet, accompagnée de quelques gestes échographiques, lui a appris la mauvaise nouvelle : le fœtus inerte, n’évoluait plus depuis quelques jours. Son cœur avait arrêté de battre.


« Il y a un souci avec vous, vous n’avez pas d’acte de mariage »

Expérimenté, le docteur, ancien chef de service d’un hôpital militaire passé par les hôpitaux de Paris, s’est perdu dans des mots de compassion pour lui expliquer qu’elle faisait partie des « 15 % de femmes dont la grossesse était interrompue par une fausse couche aux causes somme toute naturelles ».


Rendez-vous a été alors pris pour le lendemain au petit matin dans une clinique privée de Casablanca pour effectuer une opération banale dans ces cas-là : l’aspiration du fœtus sans vie. Au comptoir d’admission, alors que le médecin n’était pas encore arrivé, un préposé à l’accueil des patients fait signer à la jeune femme et à son mari, quelques paperasses administratives, puis insiste en baissant les yeux, sur la production de son…acte de mariage. Interloquée, elle lui signifie qu’elle ne l’a pas sur elle, tout en l’interrogeant sur la nécessité d’une telle pièce, sans rapport à l’évidence avec son dossier médical. L’employé ne répond pas et la conduit vers une infirmière qui lui demande alors de patienter dans une chambre attenante.


Après plus d’une heure d’attente, le médecin qui avait diagnostiqué dans son cabinet la fausse couche, lui rend enfin visite. « L’administration me dit qu’il y a un souci avec vous. Vous n’avez pas d’acte de mariage », lance-t-il d’emblée, et d’ajouter « dans ce cas, je ne peux en aucun cas vous prendre en charge », avant de signifier à un essaim d’infirmières qu’il rentrerait au bloc avec la patiente suivante pour un accouchement.


Ce docteur avait pourtant prescrit la veille à Aïcha un puissant médicament destiné à lui élargir le col de l’utérus pour faciliter l’expulsion du fœtus lors de l’intervention chirurgicale. Son effet a commencé à se faire sentir provoquant chez la jeune femme de violents spasmes. Tordue de douleurs, Aïcha, qu’un agent de sécurité en uniforme invitait prestement à quitter l’établissement, a commencé à hurler à la mort dans l’indifférence générale. Affolée, une sage-femme a alors pris l’initiative d’appeler le médecin-chef de la clinique. S’adressant au conjoint, sa réaction a été la même : « Vous êtes au Maroc ici, la loi est claire, nous ne pratiquons pas ce type d’intervention sans avoir pris copie de votre acte de mariage ».


Au Maroc, l’interruption volontaire de grossesse (IVG) est un acte interdit et puni par la loi. Tous les jours, des centaines de femmes célibataires tombées enceintes recourent à des praticiens qui exercent dans la clandestinité. Dans certains cas, particulièrement dans les zones reculées du pays, l’IVG se fait dans des conditions souvent dramatiques à l’aide de crocs de bouchers ou par l’absorption de plantes abortives.


Il y a un an, le royaume a décidé de légaliser l’avortement sous certaines conditions. Une décision prise après deux mois de débat national et des consultations menées auprès des instances religieuses et de la société civile, sur demande du roi Mohammed VI. Mais c’est une loi a minima qui sera finalement adoptée. L’interruption de la grossesse n’a été autorisée que dans quelques cas bien précis : malformation fœtale, viol ou inceste. Selon Hicham Taârji, membre de l’Association marocaine de lutte contre les avortements clandestins (Amlac), cité à l’époque par Radio France International, de nombreux cas ont été oubliés : « Notamment la fille mineure, c’est aussi la femme du couple marié qui a eu quatre, cinq ou six enfants, qui a eu une erreur de contraception et qui ne peut plus assumer cela. Il y a aussi la femme périménopausée qui a 45 ans, qui est grand-mère et qui se dit qu’elle n’envisage pas d’être mère à cet âge-là. »

 

« Le serment d’Hippocrate n’a pas force de commandement ici »

Pour les militants des droits de l’homme, une loi autorisant l’avortement est déjà un premier pas pour un pays très conservateur et gouverné en majorité par le parti islamiste de la justice et du développement (PJD). Les grossesses non désirées ou dues à des relations en dehors du mariage ne sont pas considérées. La loi marocaine accompagne timidement les mutations de la société. Le nouveau code pénal, en cours de réforme, a exclu d’emblée la dépénalisation des relations sexuelles hors mariage, toujours passibles d’un an de prison ferme.


Mais le cas de Aïcha est encore plus surréaliste, il ne s’agit même pas d’IVG, son médecin traitant ayant constaté que le fœtus était sans vie. Il aura fallu cinq heures de tergiversations autour d’arguties juridiques pour que la jeune femme soit enfin opérée. Elle a dû in fine produire une attestation adoulaire, rédigée par un simple imam pour que la clinique consente à la prendre en charge. « J’ai du requérir l’avis de l’avocat de la clinique pour trancher », s’est justifié le médecin-chef.


Le chirurgien, quant à lui, a affirmé : « J’aurais pu avoir un comportement révolutionnaire et l’admettre au bloc, mais l’administrateur de cette infrastructure médicale m’en aurait empêché. Je vous le dis sans crainte, je suis couvert ». Interrogées, deux femmes médecins exerçant au sein de la même clinique n’ont pas souhaité s’exprimer sur la question devant leur hiérarchie. L’une d’elles, prise en aparté, a concédé : « le serment d’Hippocrate n’a pas force de commandement ici. Il n’est pris en compte qu’après satisfaction des principes religieux ».


Confronté à l’état de choc et de détresse physique de Aïcha, sonnée par les calmants, le médecin-chef de la clinique a eu pour simple réponse : « Il aurait fallu qu’elle soit en situation de danger absolu pour outrepasser éventuellement les règles. Or, elle n’a pas eu de saignements. Malgré la douleur extrême, elle aurait pu attendre que son corps fasse le travail de lui-même. Nous n’y pouvons rien. Vous pouvez alerter la presse ou manifester devant le Parlement, ni vous, ni moi, ni personne ne peut changer cette donne. La religion d’Etat est l’Islam, il faut s’y conformer scrupuleusement ».



DISCLAIMER : Le prénom de la patiente a été changé. Le nom de la clinique et l’identité des médecins n’ont pas été dévoilés s’agissant d’une situation généralisée.

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Le Desk Newsroom