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PORTRAITSadiq Khan, le fils du conducteur pakistanais de bus devenu maire de Londres

07.05.2016 à 20 H 40 • Mis à jour le 07.05.2016 à 21 H 05
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Grandi dans une council house au milieu de ses 6 frères et de sa sœur, par un père conducteur de bus et une mère couturière, Sadiq Khan est devenu le premier maire musulman d’une grande capitale occidentale. Voici son parcours et les clés de sa réussite.

Boucheries halal, magasins de saris, épiceries indiennes et logements sociaux : c’est à Tooting, le « petit Pakistan » du Sud de la capitale britannique que Sadiq Khan a grandi. C’est là aussi qu’il a été élu député en 2005, puis réélu en 2010 et 2015 sous la bannière du parti travailliste. Et c’est là qu’il vit toujours, dans une maison un peu plus grande que celle de son enfance, avec sa femme Saadiya, avocate, et leurs deux filles adolescentes.


Né en 1970, il a été élevé au milieu de ses 6 frères et de sa sœur, par un père qui conduisait les fameux bus à impériale et une mère couturière.« J’étais pile au milieu. Je n’étais pas le plus fort, mais j’étais le négociateur le plus habile. Il n’y avait que trois chaînes de télé. J’ai appris beaucoup sur la diplomatie en grandissant  », raconte-t-il dans le Guardian.


Le Labour, c’est sa seconde famille. Travailliste depuis l’âge de 15 ans, il a gravi un à un tous les échelons du parti. Conseiller municipal de Wandsworth, dans le sud de Londres, de 1994 à 2006, député de Tooting à partir de 2005, ministre des Communautés en 2008 dans le cabinet de Gordon Brown, puis des Transports. Il a ensuite officié comme ministre de la Justice dans le « cabinet fantôme », un contre-gouvernement constitué par l’ex-chef du Labour Ed Miliband.


Le jeune fils d’immigré qui se destine à ses débuts à une carrière scientifique change de fusil d’épaule et fait du droit. C’est l’un de ses professeurs qui lui a dit un jour : « Tu discutes toujours tout. Pourquoi ne deviendrais-tu pas avocat plutôt que dentiste  ». Il devient donc avocat spécialisé dans les droits de l’homme pour, explique-t-il, « défendre les laissés-pour-compte  » et préside pendant trois ans l’ONG Liberty. Il s’est retrouvé à défendre « des individus répugnants », dit-il aujourd’hui, comme Louis Farrakhan, le leader de Nation of Islam, et Babar Ahmad, un ami d’enfance qui a plaidé coupable aux Etats-Unis en 2013 pour avoir « fourni un soutien matériel au terrorisme ».


Sa désignation comme candidat du Labour pour la mairie l’été dernier fut une surprise, quand tout le monde attendait la blairiste Tessa Jowell, favorite de l’establishment. Un pari qu’il gagnera haut la main dans une ville donnée toujours en exemple pour son multiculturalisme, mais dont 31 % de la population se disaient mal à l’aise à l’idée d’avoir un maire musulman dans un sondage réalisé l’été dernier par LBC/YouGov.

« Sadiq ne perd jamais »

Selon Sunder Katwala, directeur du think-tank British Future, les électeurs de la capitale ont voté, suivant leur penchant traditionnel, pour le candidat travailliste et non selon des réflexes identitaires. Au passage, ils ont aussi préféré un pro-européen au candidat du Brexit. « C’est un symbole important, une réponse à la question posée par certains de savoir si Londres, dans sa diversité, était prête à se donner un maire musulman ou d’origine asiatique », souligne le chercheur.


« Sadiq ne perd jamais  », assure l’un de ses proches au Parti travailliste. Homme d’appareil au sein du parti, il fut le directeur de campagne d’Ed Miliband en 2010 quand ce dernier brigua la tête du Labour. Résultat, Ed gagna face à son frère David, pourtant favori. Lors des élections législatives de mai 2015, le Labour d’Ed Miliband encaissa une cuisante défaite. Mais à Londres, le parti a enregistré son meilleur score depuis 1971, en remportant 45 des 73 circonscriptions de la capitale. Or, la campagne du parti travailliste dans la capitale britannique a été menée par un certain Sadiq Khan…


Pour gagner Londres, le Labour a donc misé sur le bon cheval. Durant sa campagne,  il se défie du sectarisme, se revendique social-démocrate de centre-gauche et promet de répondre aux problèmes les plus criants de la capitale, dont la population a augmenté de 900 0000 habitants en huit ans pour atteindre 8,6 millions : logements inabordables, transports saturés et pollution. Il veut construire davantage de logements et geler les tarifs des transports pendant quatre ans. Rendre à la capitale britannique ce qu’elle lui a donné. C’était son mot d’ordre.


« Je dois tout à cette ville » et « notre ambition doit être de veiller à ce que tous les Londoniens aient les mêmes opportunités  ». Or, il constate que « Londres est la meilleure ville du monde, mais nous sommes à la croisée des chemins. Les Londoniens ne peuvent plus se l’offrir et la prochaine génération n’aura pas les mêmes opportunités que celles dont ma famille a bénéficié ». Il se dit aussi favorable au monde des affaires, et s’est engagé à défendre les intérêts de la City, en premier lieu en faisant campagne pour rester dans l’Union européenne.


Khan a aussi su déjouer habilement les attaques virulentes du camp conservateur, y compris venant du Premier ministre David Cameron, qui l’avait accusé de liens avec des extrémistes islamistes. Face à cela, il s’est dit « déçu  » mais a évité la surenchère. Il s’est contenté de rappeler qu’il a toujours dénoncé le radicalisme, a voté pour le mariage homosexuel – ce qui lui a valu des menaces de mort – et a fait campagne pour sauver le pub de son quartier.

Une victoire historique

« Cette élection ne s’est pas passée sans polémiques et je suis fier de voir que Londres a choisi aujourd’hui l’espoir plutôt que la peur, l’unité plutôt que la division  », a indiqué le nouveau maire de Londres après l’annonce des résultats au City Hall, l’hôtel de ville de la capitale, sous les applaudissements de ses partisans. « La peur ne nous apporte pas plus de sécurité, elle ne nous rend que plus faibles  », a-t-il ajouté.


Chercheuse et spécialiste de l’histoire des penseurs conservateurs, Laetitia Strauch-Bonart explique dans une interview accordée au Figaro la victoire de Khan par la faiblesse de son principal opposant, Zac Goldsmith, un conservateur, fils de milliardaire, formé à Eton, l’école privée la plus emblématique de la capitale, arborant toujours le même costume bleu distingué, sa « classe » se lisant sur son visage et dans le moindre de ses gestes. « Deux images du Royaume-Unis se sont opposées dans cette bataille, jusqu’à la caricature  », ajoute la chercheuse.


Son élection, a souligné l’expert Tony Travers, de la London School of Economics (LSE), est un « remarquable signe du cosmopolitisme » de Londres, « ville monde » dont 30 % de la population est non blanche. La victoire « historique » de Sadiq Khan «  illustre le visage tolérant de Londres », abondait le Financial Times. « Londres a élu un maire musulman dans un remarquable triomphe sur les tensions raciales et religieuses qui plongent dans la tourmente les autres capitales européennes  ».


À Tooting, l’annonce de sa victoire a suscité des réactions enthousiastes de la part d’habitants fiers de voir un enfant du quartier présider à la destinée de la ville. « Nous sommes heureux  », a déclaré à l’AFP Malik Ahmed, 32 ans, employé au restaurant Lahore Karahi, une des adresses favorites de Sadiq Khan. « C’est un homme tellement bon, il a aidé un nombre incroyable de personnes ».


À l’étranger, la nouvelle faisait la une des journaux pakistanais et les maires de plusieurs grandes villes ont félicité Sadiq Khan, exprimant le souhait de travailler au plus vite avec lui. « Félicitations à @SadiqKhan, élu Maire de Londres ! Convaincue que son humanisme &  son progressisme bénéficieront aux Londoniens !  » a tweeté la maire socialiste de Paris, Anne Hidalgo. A ceux qui le voient désormais en position de briguer la tête du Labour et dans la foulée le poste de Premier ministre, il affirme ne pas avoir cette ambition. Maire de Londres, « c’est une fin en soi  », affirme-t-il.


Avec Agences.

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