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InternationalOpération Condor : la fin du procès des dictatures sud-américaines

29.05.2016 à 14 H 57 • Mis à jour le 29.05.2016 à 15 H 14
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Créée en 1975 sous les auspices de Pinochet, l’opération Condor visait tous les opposants aux régimes militaires sud-américains. Après trois ans d'audiences, le verdict est tombé.

Quinze anciens militaires ont été condamnés vendredi en Argentine à des peines allant jusqu’à 25 ans de prison pour leur participation à des enlèvements et assassinats de dissidents gauchistes dans le cadre de l’opération Condor pendant les années de dictature militaire.


Grâce aux Archives de la terreur

Les magistrats se sont appuyés sur ce que l’on appelle les Archives de la terreur, découvertes au Paraguay dans les années 1990, et sur des documents déclassifiés par les Etats-Unis. Cette campagne d’assassinats d’opposants en exil a été organisée par les services secrets des dictatures militaires en place dans plusieurs pays d’Amérique latine (Argentine, Chili, Uruguay, Paraguay, Brésil et Bolivie) dans les années 70 et 80.


Un ouvrier protestataire arrêté lors d'une manifestation contre la dictature argentine à Buenos-Aires en 1982. BBC ARCHIVES


Le verdict prononcé vendredi met fin à un procès qui a débuté en février 2013. Ils étaient 25 accusés, ils n’étaient plus que 18, âgés de 77 à 92 ans. Sept sont décédés, notamment l’ancien dictateur argentin Jorge Videla (1976-1981), trouvé mort dans sa prison, trois jours après son témoignage. Il avait été précédemment condamné pour crime contre l’humanité. L’ancien dictateur argentin Reynaldo Bignone, 88 ans, dernier dirigeant de la junte militaire en Argentine (1982-1983) et personnalité la plus en vue dans le procès, a été condamné à 20 ans de réclusion. Quatorze accusés ont été condamnés à des peines allant de huit à vingt ans de prison et deux ont été acquittés.


La dernière image du président de gauche, Salvador Allende, renversé le 11 septembre 1973 par Pinochet. GETTY IMAGES


Certains crimes particuliers commis dans le cadre de l’opération Condor avaient déjà été l’objet de précédents procès. Bignone a déjà été condamné en 2012, en même temps que Videla, pour vols de bébés d’opposants qui étaient ensuite adoptés par des fonctionnaires du régime.


Le dictateur Jorge Videla sur le banc des accusés avec d'autres anciens membres de la junte militaire argentine, lors des audiences de 2013. REUTERS


Le procès qui s’est achevé vendredi était le premier consacré à la participation au projet lui-même. « Cette décision, sur la coordination des dictatures militaires en Amérique pour commettre des atrocités, constitue un puissant précédent pour faire en sorte que ces graves violations des droits de l’homme ne puissent plus jamais avoir lieu dans la région », a déclaré José Miguel Vivanco, directeur Amérique de Human Rights Watch (HRW).


Des dizaines de réfugiés politiques pris pour cible

Dans sa décision, la cour a cité la disparition de 105 personnes durant la dictature argentine (1976-1983). Parmi les victimes du Plan Condor, la plupart étaient des réfugiés politiques qui avaient fui leur pays : 45 Uruguayens, 22 Chiliens, 13 Paraguayens, 11 Boliviens et 14 Argentins. La plupart des exécutions ou enlèvements (89) ont été perpétrés en Argentine, où de nombreux Uruguayens, Chiliens et Paraguayens ayant fui leur pays vivaient comme réfugiés politiques.


Des militaires chiliens organisaient des autodafés des écrits marxistes avec la bénédiction de Washington. ARCHIVES CHILIENNES


« C’est le premier procès qui établit ce qu’on sait depuis des dizaines d’années : l’existence d’un plan criminel qui a été le Plan Condor (… ), un système criminel et institutionnalisé », note Luz Palmas, l’avocate du Centre d’études légales et sociales (CELS), ONG argentine défendant les droits de l’Homme et représentant les intérêts des familles de victimes.


Le Plan Condor prévoyait trois phases, détaille l’avocate argentine. Premièrement, l’identification des opposants. Deuxièmement, leur élimination ou leur enlèvement dans les pays sud-américains. La troisième phase étant la neutralisation d’exilés en Europe ou à l’extérieur de l’Amérique du sud, poursuit Luz Palmas. Mais cette étape a finalement été suspendue après l’attentat mené par un agent des services chiliens et de la CIA contre Orlando Letelier.


Les jeunes militantes sud-américaines ont subi enlèvements, viols et torture dans le cadre de l'opération Condor. ARCHIVES CHILIENNES


Letelier, ancien ministre de Salvador Allende, a été tué lors d’un attentat à la voiture piégée à Washington le 21 septembre 1976. Un acte considéré comme l’une des premières attaques terroristes sur le sol américain. « Des opérations étaient en préparation en France et au Portugal. Mais il y a eu des fuites et tout a été annulé », indique Luz Palmas. Un cas emblématique est celui d’un couple de militants opposés à la junte militaire, Maria Garcia et Marcelo Gelman, arrêtés le 24 août 1976 à Buenos Aires et conduits dans l’atelier mécanique Orletti, transformé en centre de torture. Lui est tué. Elle, enceinte et de nationalité uruguayenne, est transférée à Montevideo. Sa famille reste sans nouvelles à ce jour. Sa fille, Macarena, confiée en adoption à une famille proche de la dictature uruguayenne, fera la connaissance de sa famille de sang à l’âge de 23 ans, en 2000.


Une sorte de Nuremberg de la dictature

Le procès s’est tenu à Buenos Aires, car la plupart des crimes ont été commis en Argentine, mais surtout parce que l’Argentine est le seul pays d’Amérique latine ayant entrepris une sorte de Nuremberg de la dictature qui a dirigé le pays de 1976 à 1980. La justice argentine a jugé et condamné plusieurs centaines de militaires, reconnus coupables de crimes de guerre ou de crimes contre l’humanité.


Dans d’autres pays de la région, de nombreux dirigeants de l’armée impliqués dans des actes de répression ont été amnistiés. Si leur pays d’origine avait accepté leur demande d’extradition, le nombre des accusés aurait été supérieur. Environ 300 témoins ont été appelés à la barre durant les trois ans du procès. « Cette opération établit non seulement que le terrorisme d’État en Argentine était une conspiration criminelle, mais qu’il était coordonné avec les autres dictatures », a déclaré Luz Palmas Zaldua, qui représentait un grand nombre de victimes dans cette affaire.


Manifestations des mères de disparus devant le Palais du gouvernement chilien à Santiago en 1983. KENA LORENZINI


L’opération Condor, du nom d’un grand rapace vivant dans la cordillère des Andes, était coordonnée à partir d’un centre d’information commun au siège de la célèbre police secrète du dictateur Augusto Pinochet à Santiago, la capitale du Chili. Les militaires communiquaient entre eux avec une sorte de télex, baptisé « Condortel ». Ils en avaient appris le maniement lors de formations organisées par l’armée américaine à l’Ecole des Amériques au Panama.


Washington était au courant de l’existence du Plan Condor, et ne s’y est pas opposé. « S’il y a des choses qui doivent être faites, faites-les rapidement. Mais vous devez reprendre rapidement les procédures normales », a répondu le secrétaire d’Etat Henry Kissinger à un ministre argentin qui l’informait de l’opération, selon un document versé au dossier d’accusation. Lors d’une visite d’État en Argentine en mars dernier, le président américain Barack Obama a déclaré que les États-Unis avaient été trop lents à condamner les atrocités commises sous la dictature, mais il n’est pas allé jusqu’à présenter des excuses pour le soutien apporté par Washington à la dictature militaire à ses débuts.


Avec Mediapart et agences

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