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Scandale« Pay to Fly » : l’association des pilotes marocains déplore l’attitude de la RAM

10.06.2016 à 16 H 00 • Mis à jour le 10.06.2016 à 18 H 19
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L’APM accuse la compagnie aérienne nationale de refuser catégoriquement le recrutement des pilotes marocains titulaires de licences délivrées par le ministère des transports au profit de la pratique sauvage du « Pay to Fly ». Aziz Rabbah avoue son impuissance et Abdelilah Benkirane demeure aux abonnés absents.

Depuis la diffusion d’un reportage accablant sur la télévision française et l’enquête en trois volets du Desk sur la pratique du « Pay to Fly » adoptée dans la plus grande opacité par la Royal Air Maroc pour combler ses besoins en pilotes en dépit des risques engendrés en matière de sécurité aérienne, autant les responsables de la compagnie aérienne que les autorités gouvernementales de tutelle, ont adopté un silence de mort, préférant faire le dos rond sur une polémique qui ne cesse d’enfler.


Seule réaction observée jusqu‘à aujourd’hui, celle émanant de la RAM qui a enclenché une campagne de communication massive dans des médias ayant choisi de se taire sur cette affaire aux allures de scandale d’Etat. A noter que la RAM se refuse à répondre à nos sollicitations depuis la parution des premiers articles du Desk consacrés à la question.


Aujourd’hui, ce sont les pilotes marocains, titulaires de licences délivrées par le ministère des transports regroupés au sein de l’ APM qui montent au créneau. Dans un communiqué circonstancié de six pages diffusé aux médias ce vendredi, l’Association des pilotes marocains, créée en juin 2015 et agissant « en défense des intérêts et pour faire valoir les droits de ses membres » qualifie de « déplorable » l’attitude de la compagnie à l’égard des pilotes nationaux.


Véritable réquisitoire, le document fait rappel de la problématique expliquant que la RAM « oppose un refus catégorique au recrutement (des pilotes marocains ndlr.) arguant que la formation dont ces pilotes ne répond pas à ses prérequis ». Pourtant relève l’APM, la licence dont bénéficie ces pilotes est délivrée par le ministère de tutelle, qu’elle obéit aux normes internationales en vigueur, et que la formation, cursus exigeant, est dispensée par des instructeurs chevronnés issus de la RAM.


Une stratégie de cost killing en dépit des risques

L’APM souligne que la licence nationale est de facto agréée par le ministère de tutelle, alors que les aviateurs formés à l’étranger sont tenus d’homologuer leur diplôme. Pire, l’association souligne que la compagnie aérienne connaît un sous-effectif inquiétant de pilote estimé à une centaine.


C’est de cette politique conduite uniquement en considération d’une stratégie de cost killing que la RAM recourt à la pratique du « Pay to Fly » qui consiste à faire voler sur ses lignes des pilotes inexpérimentés, issus d’écoles qui ne font pas partie des meilleurs établissements mondiaux et dans le cadre de contrats byzantins conclu avec des entités fantômes, notamment des sociétés basées en Tunisie qui agissent pour le compte d’opérateurs en Lituanie, comme l’a révélée le reportage de France 3 puis l’enquête décisive du Desk pour laquelle la RAM a toujours refusé de s’expliquer.


Le Desk a pu retracer toute la filière qui mène de la Baltic Aviation Academy à la Royal Air Maroc à travers deux officines tunisiennes, l'une basée à Sousse, l'autre se déclarant à Casablanca. Un schéma totalement opaque que le gouvernement se refuse d'élucider alors que des risques majeurs en terme de sécurité aérienne sont pointés du doigt par nombre de professionnels du secteur. INFOGRAPHIE LE DESK


L’APM révèle que pour éteindre l’incendie sur les révélations autour de ces pratiques qui cachent un business florissant pour des intermédiaires cachés, la RAM a dû interrompre le « Pay to Fly » se contraignant ainsi à clouer au sol nombre de ses appareils, décision pour le moins coûteuse au moment où Hamid Abbou, nouveau PDG de la compagnie entamait l’ouverture de lignes improbables pour des considérations politiques et de prestige.


Selon des sources proches de la RAM, les pilotes étrangers employés par les contrats « Pay to Fly », ont été mis « en stand-by, en attendant que la tempête passe ». Face au pic de l’été, la compagnie devra alors puiser dans ses réserves financières pour louer des avions en wet leasing, c’est-à-dire avec leurs équipages, à Tunisair, Royal Jordanian et d’autres petites compagnies low-cost. « Une aberration, alors que des pilotes sont au chômage ».


Le gouvernement fait la sourde oreille

L’association des pilotes révèle aussi avoir entamé une série de démarches auprès de tous les acteurs concernés par cette problématique. En premier lieu les dirigeants de la RAM qui, reconnaissant leurs besoins en effectif, ont faire barrage à l’APM la considérant comme un syndicat.


Sollicitée, l ‘APML, l’association historique des pilotes de ligne n’a pas opposé d’objection mais est demeurée inerte « rejetant la responsabilité sur l’administration de la compagnie », note le communiqué de l’APM, qui conclut à « un jeu de dupes entre les deux entités, les motifs demeurant tus ». Marwane Sakoute, vice-président de l’APM qualifie l’AMPL de « puissant lobby avec qui Driss Benhima (ancien PDG de la RAM ndlr.) craignait d’engager le bras de fer, ses membres étant capables de déclencher des grèves extrêmement coûteuses ».


D’ailleurs, précise Sakoute, c’est l’AMPL qui a organisé un semblant de concours l’été dernier qui a vu l’enrôlement de « 20 candidats, dont 13 sont des parents de commandants de bord de la RAM ». L’AMPL se refuse à tout compromis sur ses acquis sociaux, préférant même que la RAM continue de pratiquer le « Pay to Fly », les pilotes vacataires étrangers ne « constituant pas de menace pour les pilotes titulaires » explique Sakoute, qui affirme qu’« Il faut comprendre en cela que les heures supplémentaires engrangés par les commandants de bord sont pris pour des acquis sociaux »Cockpit Seeker, un forum spécialisé dans l’aviation civile apportait à son tour son lot de révélations sur ce volet que les pouvoirs publics se refusent obstinément d’élucider.


Même indisposition au niveau de la Direction générale de l’aviation civile (DGAC), dont les promesses de son directeur, Khalid Cherkaoui et celui de l’aéronautique civile, Zakaria Belghazi sont restées lettre morte. A rappeler que Le Desk a maintes fois sollicité la DGAC lors de son enquête et que ses responsables sont demeurés systématiquement injoignables, refusant de retourner nos appels.


Au niveau gouvernemental, il s’avère, selon l’APM, que les ministres Aziz Rabah (Equipement et Transport) et Abdesslam Seddiki (Emploi et Affaires sociales) ont pour le premier avoué son impuissance à interférer dans la gestion des affaires internes de la RAM et pour le second émis des promesses sans retour, notamment s’agissant de « retirer la fonction de pilote de la liste des compétences rares afin que cette fonction soit assujettie à la préférence nationale », détaille le communiqué de l’APM.


Selon Marwane Sakoute, Aziz Rabbah a même balayé d’un revers de la main les griefs exposés au sujet du « Pay to Fly », en affirmant lors d’une audience accordée à l’APM « que la RAM sait ce qu’elle fait et prend en considération d’autres paramètres qu’elle maîtrise ». Ceux de la sécurité par exemple ?


Enfin, l’APM explique avoir tenté sans succès d’obtenir une audience auprès d’Abdelilah Benkirane, alors que le chef de gouvernement est toujours prompt à prendre à bras-le-corps les situations sociales aigues. La primature a bien dépêché un représentant pour écouter en silence les doléances de l’APM, sans plus. Il faut croire que la RAM, comme d’autres domaines de souveraineté, échappe au Premier ministre.


Auprès des parlementaires, les issues sont tout aussi bouchées. « Certains cèdent aux lobbying de la RAM, d’autres avouent leur incapacité à saisir les enjeux du problème », regrette Sakoute. Il faut dire aussi que les relais médiatiques se font rares. « A chaque fois que l’on communique sur ce grave problème social et de sécurité, la RAM arrose la presse de publicité, c’est leur moyen de faire taire la polémique. Certains journaux qui nous ont donné la parole, refusent de le faire aujourd’hui », déplore Sakoute.


« Qui peut demander des comptes à la RAM ? »

Dépités et laissés sur le carreau, les pilotes titulaires de licences nationales ont même pensé à s’expatrier, mais on fait face à la règle de préférence nationale appliquée par nombre de compagnies étrangères, qui de surcroît exigent des pilotes une expérience conséquente d’environ 3000 heures de vol. Il est cocasse de relever que la RAM dispense pourtant des stages payants à des pilotes de toutes nationalités pour leur permettre à eux d’atteindre ces quotas, seul sésame pour décrocher un contrat de longue durée.


Aussi, les pilotes regroupés au sein de l’APM préconisent avec insistance l’interdiction du recours à la pratique du « Pay to Fly » au Maroc, comme c’est le cas sous d’autres cieux, notamment en France ou aux Etats-Unis qui l’ont banni pour des considérations évidentes de sécurité à bord des lignes commerciales. Ils demandent aussi qu’un concours national pour l’accès des pilotes à la RAM soit organisé sur la base des licences délivrées par les autorités marocaines. « Mais qui peut encore demander des comptes à la Royal Air Maroc si le chef du gouvernement, ses ministres et l’ensemble des organismes de tutelle demeurent pieds et poings liés ? », s’interroge le vice-président de l’APM.


Le communiqué de l’APM se conclut sur un appel « à une reconnaissance (…) de la valeur des jeunes diplômés marocains (…) conformément à la haute sollicitude de Sa Majesté le roi, que Dieu le garde »

Par @berradaelmehdi
Le Desk Newsroom