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Enquête - Partie 5Mondial 2026: quand l’Amérique était au cœur de la corruption de la FIFA

19.03.2018 à 22 H 52 • Mis à jour le 19.03.2018 à 23 H 12
Par Issam El Yadari
En l’espace de trois ans, du statut d’accusée dans le plus grand scandale de corruption qu’a connue la FIFA, l’instance panaméricaine de football se présente aujourd’hui avec sa candidature tripartite (Etats-Unis, Canada et Mexique) comme la favorite pour organiser le Mondial 2026. Un rappel pour l’Histoire à trois mois du vote final…

Alors que le trio nord américain mené par les Etats-Unis est considéré comme favori pour remporter l’organisation du Mondial 2026 face au Maroc, il est nécessaire de remonter le temps jusqu’en 2015 pour comprendre comment l’US Soccer Federation a su retourner le scandale de corruption qui avait éclaboussé la FIFA, à sa faveur alors que jusque-là, le pays se désintéressait totalement du football mondial et de ses magouilles.


A l’époque, jugeait le Washington Post sur un ton ironique, il ne restait plus que les « Yanks » – dixit le quotidien – pour s’intéresser de près à des secrets de polichinelle tels que les soupçons de corruption qui planaient sur la puissante Fédération internationale de football  et éventuellement pour servir d’arbitre.


Mais pour comprendre précisément ce qui a rendu possible l’arrestation, fin mai 2015, de sept dignitaires de la FIFA à la veille du congrès annuel de l’organisation, à Zurich, il faut se replonger dans l’acte d’accusation de la justice américaine (consulter ici en pdf). Ce document de quelque 160 pages permet de se remémorer qui était accusé, quels étaient les chefs d’accusation, et de comprendre le rôle des États-Unis dans cette affaire. Il avait été rendu public, à l’issue d’une conférence de presse organisée dans les locaux du ministère de la justice à Brooklyn, New York, en présence de la ministre américaine de la justice de l’époque, Loretta Lynch, de l’ex- directeur du FBI, James Comey, du responsable des enquêtes criminelles de l’IRS (le fisc américain), Richard Weber, ainsi que de Kelly Currie, la procureure fédérale du district Est de New York.


Ensemble, ils ont dénoncé « un système de corruption vieux de vingt-quatre ans », à savoir un ensemble de pratiques illégales, à répétition, dont le versement de pots-de-vin et de commissions occultes à certains hauts responsables de la FIFA par des professionnels du marketing sportif, notamment en échange de l’obtention de droits de retransmission télé. Le ministère de la justice américain estimait que 150 millions de dollars auraient ainsi été brassés grâce à ce système, via des pratiques frauduleuses telles que des détournements de fonds, des transactions en liquide, du blanchiment d’argent sous la forme d’investissements immobiliers, etc. Et les enquêteurs américains d’insister : cette affaire n’était selon eux « qu’un début ».


Pourquoi se sont-ils exprimés depuis Brooklyn ? Parce que Loretta Lynch y a elle-même ouvert la procédure, à l’époque où elle était procureure de ce district new-yorkais. Aidé par les témoignages de personnes impliquées dans les affaires de la FIFA, le bureau du procureur a commencé par s’intéresser aux agissements de Jack Warner, qui était à l’époque à la tête de la CONCACAF, la confédération de football d’Amérique du Nord, d’Amérique centrale et des Caraïbes, l’une des six confédérations régionales sous l’égide de la FIFA. Et le siège de cet organisme se trouvait à l’époque à New York. En 2012, celui-ci a été relocalisé à Miami. Une perquisition y avait donc eu lieu en mai 2015.


En substance, l’acte d’accusation disait :


1/ Les accusations visent des membres de la FIFA ou des personnes liées à la FIFA qui sont toutes originaires du continent américain


Ce sont au total neuf membres et ex-membres de la FIFA ainsi que cinq responsables marketing d’entreprises connectées à la FIFA qui étaient visés. Parmi eux, Jeffrey Web, vice-président de la FIFA à l’époque des faits et ancien président de la CONCACAF  Jack Warner, ancien président de la même CONCACAF et ancien vice-président de la FIFA, homme politique de Trinidad et Tobago  Nicolas Leoz, ancien président du CONMEBOL, la confédération sud-américaine du football et ancien membre du comité exécutif de la FIFA, Eugenio Figueredo, ancien joueur, vice-président du CONMEBOL et lors de la perquisition encore vice-président de la FIFA. Etaient aussi concernés Eduardo Li, à la tête de la fédération costaricaine de football  Julio Rocha, président de la fédération nicaraguayenne  Costa Takkas de la fédération des îles Caïmans  Rafael Esquivel, à la tête de la fédération vénézuélienne  José Maria Marin, président de la fédération brésilienne de football et ayant présidé le comité d’organisation de la coupe du monde de 2014… 


Tous les acteurs de la corruption avaient un ancrage américain

Le point commun entre toutes ces personnes, c’est qu’elles appartenaient à des branches de la FIFA ayant un ancrage américain, du nord au sud du continent. Aucun Européen ni Asiatique n’était concerné, pas même au début de l’enquête le président de la FIFA, le Suisse Sepp Blatter. Il a comme on le sait été emporté plus tard par l’enquête et en a gardé un goût de cendre au point de soutenir aujourd’hui la candidature marocaine…. En somme, on trouvait donc dans le viseur de la justice américaine la CONCACAF, dont le siège est à Miami  et le CONMEBOL, la confédération sud-américaine.


Par souci de clarté, ajoutons que ces individus avaient été tous inquiétés par la justice des États-Unis parce que les activités criminelles dont ils sont accusés ont été d’une manière ou d’une autre préparées ou perpétrées sur le territoire américain. Sachant que selon le droit local, une « simple » transaction bancaire passant par les États-Unis suffit à y lancer une procédure judiciaire.


2/ Les prévenus étaient accusés d’avoir versé ou reçu quantité de pots-de-vin et des commissions occultes depuis 1991, pour un total dépassant selon le département de la justice 150 millions de dollars


À quoi cela a-t-il servi ? L’acte d’accusation détaillait une série d’affaires permettant de le comprendre.


Dans le processus de sélection du pays hôte de la coupe du monde 2010, les enquêteurs américains détaillaient comment de hauts responsables de la FIFA originaires du continent américain avaient touché des pots-de-vin afin de voter pour l’Afrique du Sud, qui accueillera bel et bien le mondial cette année-là, à la barbe du…Maroc.


Les enquêteurs s’étaient aussi aussi penchés sur les pots-de-vin et rétro-commissions qui auraient été versés de manière très récurrente au cours de l’organisation de matchs sur le continent américain. Des pots-de-vin permettant surtout de se voir attribuer les droits médias et marketing lors de matchs tels que des éliminatoires de la coupe du monde dans la zone CONCACF, des phases finales de la coupe CONCACAF, la Copa America et notamment celle de 2016, ou encore des matchs de club en coupe du Brésil, selon les exemples détaillés dans l’acte d’accusation. Il est significatif de constater que pour le Mondial 2026, les droits télé sont d’ores et déjà verrouillés pour le continent américain et que personne à la FIFA n’y trouve rien à redire… 


On découvrait encore d’importants pots-de-vin qui avaient été versés par une grande société américaine de vêtements de sport, dont le nom n’avait pas été cité, dans le cadre du parrainage de la Confédération brésilienne de football.


L’acte d’accusation listait ensuite les moyens frauduleux utilisés par les personnes inculpées. Cela va du recours à de faux contrats devant donner une apparence de légitimité au versement de paiements illégaux, à la création et l’utilisation de sociétés écrans. Etaient aussi mentionnés l’ouverture de comptes bancaires dans des paradis fiscaux, le recours à des valises de cash, et le blanchiment d’argent via l’achat de propriétés et d’autres biens matériels… Des pratiques notamment recensées aux États-Unis, à New York et ailleurs.


Les enquêteurs insistaient : « le recours à ces méthodes s’est répété au cours des vingt-cinq dernières années ». Selon eux, quand un haut responsable était inquiété ou démissionnait à la suite d’affaires de corruption – ce fut le cas de Jack Warner –, son successeur avait une fâcheuse tendance à reproduire les mêmes pratiques. Ils estimaient ainsi avoir mis à jour un véritable système.


La justice américaine avait pu mener cette longue enquête grâce aux témoignages de personnes impliquées dans des scandales éclaboussant la FIFA, et qui ont préféré collaborer avec la justice afin de réduire leur peine. Parmi elles, les deux fils de Jack Warner, qui avait continué lui de clamer son innocence et s’était rendu aux autorités de Trinidad et Tobago. L’enquête s’est accélérée grâce à la coopération de Charles Blazer, haut responsable du football aux États-Unis (Il a été de 1990 à 2011 le secrétaire général de la CONCACAF) qui fut membre du comité exécutif de la FIFA. Accusé d’évasion fiscale en 2013, il avait accepté de collaborer avec le FBI et notamment de porter un microphone lors de discussions avec des responsables de la FIFA (un long portrait de ce personnage, en anglais, est à lire ici). Ainsi, Il a secrètement plaidé coupable de dix chefs d’inculpation criminelle à New York dans le cadre d’un accord avec les procureurs.


Mais en juillet 2015, la FIFA avait suspendu à vie ce témoin clé. La décision avait été prise par la commission d’éthique sur la base d’investigations en réponse aux poursuites engagées par la justice américaine, à l’origine du scandale.


« En tant qu’officiel du football, Blazer a joué un rôle clé dans des activités d’offre, d’acceptation, de versement et de réception de paiements dissimulés et illégaux, de pots-de-vin et de “dessous-de-table”  ainsi que dans d’autres projets visant à faire de l’argent », avait déclaré la FIFA dans un communiqué…La suite, on la connait… 


Lire aussi les précédents volets de l’enquête :

Partie-1 : Mondial 2026 : les Américains ont tenté de passer en force

Partie-2  : Mondial 2026 : une « task force » décidera du sort du Maroc

Partie-3 : Mondial 2026 : des manœuvres pour disqualifier le Maroc ?

Partie-4  : Mondial 2026 : un retour d’ascenseur d’Infantino aux Américains ?

Par Issam El Yadari
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