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AgricultureMohammed VI demande à Akhannouch de réviser son Plan Maroc Vert

19.10.2018 à 20 H 20 • Mis à jour le 20.10.2018 à 12 H 44
Par Kenza Filali
C’est un constat d’échec officialisé par le roi lui-même. Dans le sillage de son dernier discours, Mohammed VI a reçu le ministre de l’agriculture pour lui signifier de corriger les orientations choisies depuis dix ans en matière de stratégie agricole au profit de la génération d’emplois et de revenus. En 2016, une enquête détaillée du Desk expliquait que ce plan, au lieu d’en créer, détruisait de l’emploi

Le Roi Mohammed VI a reçu vendredi au Palais Royal de Marrakech, Aziz Akhannouch, ministre de l’Agriculture, de la Pêche Maritime, du Développement rural et des Eaux et Forêts, indique un communiqué du Cabinet royal.


« Le Roi a réitéré au cours de cette audience ses souhaits et ambitions pour un monde rural marqué par la création de nouvelles activités génératrices d’emplois et de revenus, essentiellement en faveur des jeunes », fait savoir le communiqué.


« Et ce par l’élargissement du champ de l’investissement agricole à toutes les catégories, tout en favorisant l’émergence d’une classe moyenne agricole et en rendant plus accessible le foncier agricole à l’investissement productif par la mise à disposition progressive, au profit des ayants-droit, d’un million d’hectares supplémentaires de terres collectives, tel que souligné lors du Discours d’ouverture du Parlement ».


Mohammed VI a ainsi « réaffirmé l’importance d’intégrer les questions de l’emploi et de la réduction des inégalités et de lutte contre la pauvreté et l’exode rural au cœur des priorités de la stratégie de développement agricole », poursuit le texte.


A cet effet, le ministre de l’agriculture a été chargé par le Roi d’élaborer et de lui soumettre « une réflexion stratégique globale et ambitieuse pour le développement du secteur », conclut le communiqué.


En 2016, un rapport parlementaire pointait du doigt les limites du Plan Maroc Vert. Le rapport expliquait que les agriculteurs utilisent moins d’engrais en comparaison à d’autres pays du pourtour méditerranéen. En France par exemple, l’utilisation est quatre fois plus importante que celle du Maroc. Idem pour le taux de mécanisation, qui serait au Maroc, 11 fois plus faible qu’en Espagne. Deux facteurs importants qui font que l’agriculture nationale, quel que soit l’effort consenti en terme d’incitation, ne peut être compétitive face à ses concurrentes, estiment les rédacteurs du rapport.


La commission parlementaire avait fait aussi ressortir la faible contribution des banques marocaines pour le financement des projets agricoles : Seuls 18 % des agriculteurs ont pu bénéficier d’un prêt depuis le lancement du PMV. Un chiffre bien faible qui, automatiquement, impacte le nombre d’unités agro-industrielles opérationnelles. Elles ne représentent que 24 % du tissu industriel.



L’autre contrainte observée au sujet du PMV est le morcellement excessif des propriétés agricoles. Plus de 70 % des domaines ne dépassent pas les 2 hectares, ce qui, en toute logique, empêche la levée des fonds pour investir. Les subventions étatiques, de leur côté, sont faibles et ne représentent que 8 % des revenus des agriculteurs, alors qu’elles atteignent souvent 70 % dans d’autres pays, pointait le rapport. C’est d’ailleurs, ce qui avait poussé ses rédacteurs à conclure que la gestion du secteur demeure encore artisanale.


Le Plan Maroc Vert, un mirage constaté depuis longtemps

Un constat général que Le Desk avait fait il y a deux ans. Notre enquête détaillée sur le mirage du PMV expliquait déjà, chiffres à l’appui, et contrairement au discours ambiant, que le Plan Maroc Vert de Aziz Akhannouch ne tenait pas la route.


Le PIB agricole a connu une croissance annuelle de 5,25 % depuis dix ans pour s’établir à 125 milliards de dirhams en 2018. Le secteur a contribué à la création d’emplois à hauteur de 40 % au niveau national avec 250 000 emplois supplémentaires, doublé le revenu moyen des agriculteurs et amélioré la valeur ajoutée en milieu rural, a affirmé en substance le ministre lors d’une rencontre professionnelle à Marrakech dédiée au bilan du secteur à deux ans du terme du PMV. La valeur des exportations agricoles a doublé entre 2008 et 2017 pour atteindre 33 milliards de DH. Or, ces chiffres sont trompeurs, comme nous l’avions déjà démontré.


« Les éléments de langage des communicants du ministre de l’agriculture ne résistent pas à la réalité des chiffres. Création d’emploi, investissements, export, contribution à la croissance… (…) la stratégie Akhannouch est loin, très loin des objectifs tracés en 2008 », écrivions-nous.


A l’époque déjà, il était évident que la situation d’un secteur agricole bicéphale – entre d’un côté l’agriculture irriguée, portée vers l’export, capitalistique, et de l’autre l’agriculture bour, décapitalisée, et connectée à des circuits de distribution local désorganisés – n’a cessé de se dégrader.


Les indicateurs de performance s’écartaient des objectifs du PMV à atteindre en 2017 et 2020. L’optimisme affiché du ministère prenait, expliquions-nous, appui sur des chiffres trompeurs, masquant la réalité d’un échec notoire. Un échec qui se caractérise par deux observations : la destruction d’emplois agricoles et la « décapitalisation » du secteur.


L’emploi est l’échec le plus notoire du PMV. Au lieu d’en créer, il n’a eu de cesse de les détruire. L’objectif de porter l’emploi de 4,2 millions de postes en 2007 à 5,7 millions en 2020 est actuellement irréalisable. Depuis 1999, le secteur agricole n’a cessé de perdre des emplois, au rythme de 13 600 destructions en moyenne annuelle jusqu’en 2007. A partir de 2008, la contraction s’aggrave encore plus, et on passe entre 2008 et 2014 à un rythme de destruction de 23 700 emplois en moyenne par an.



Cet exode des champs permet aux indicateurs affichés par le ministère de montrer une embellie. Les cultures du pilier 1 du PMV, moins intensives en travail, améliorent leur intensité capitalistique. L’optimisation du capital (tracteurs, semences, engrais) mène à l’accroissement de la valeur ajoutée agricole. De même, la réduction de l’emploi permet d’afficher un revenu agricole en croissance.


« L’objectif de doubler ou tripler le revenu par tête est en passe d’être réalisé non pas grâce, mais bien à cause du déclin de l’emploi. La réalisation des objectifs de valeur ajoutée et de revenu par tête n’est permise ainsi que par l’incapacité à déclencher une dynamique d’emplois dans le secteur », concluait l’enquête du Desk.


Dans une analyse sur les rendements du capital physique, le HCP mettait en exergue la relation entre perte d’emplois et hausse de la productivité dans l’agriculture, démystifiant ainsi les chiffres du ministère de Aziz Akhannouch. Sa conclusion est simple : l’amélioration des rendements de la production agricole s’est faite au détriment de l’investissement et de l’emploi.


« Le Plan Maroc Vert ne s’occupe pas de cette question. Le fameux pilier 1 est une formidable caisse pour accorder et distribuer des subventions aux grands exploitants agricoles dans le cadre de ce qu’on appelle l’agrégation. Ils sont en train de les inonder de subventions pour continuer à produire et investir dans des filières tournées à l’export comme les fruits et les légumes et autres produits transformés. On n’a pas encore une vision cohérente qui prend en compte notre offre et notre demande. Il faut déterminer nos besoins et voir ce qu’on doit produire pour assurer notre sécurité alimentaire. Le pilier 1 vise à avoir un secteur agricole fort, plus compétitif avec de la forte valeur ajoutée. Mais on oublie qu’il faut d’abord assurer les besoins locaux », résumait dans une interview accordée au Desk en 2015, l’économiste Najib Akesbi.


« Il faut commencer par essayer de faire correspondre la production agricole avec les besoins du pays et ses ressources. Il faut produire ce qu’on consomme », ajoutait-il, expliquant que les cultures d’exportation qui sont faites ne correspondent pas à la demande interne : « Il faut essayer de voir les choses autrement, produire en fonction de nos besoins, et mettre en place des écosystèmes pour produire dans les meilleures conditions possibles. Le bon sens voudrait qu’on commence déjà par nourrir les Marocains, avant de cibler les marchés internationaux ».


Dans son discours du 12 octobre, le roi a annoncé la création imminente d’une commission ad hoc pour « collecter, agencer et structurer les contributions et d’en élaborer les conclusions, et ce dans le cadre d’une vision à portée stratégique, globale et intégrée. ». La révision du Plan Maroc Vert demandée par Mohammed VI à Aziz Akhannouch en est très certainement le prélude. Une initiative similaire que le chef de l’Etat pourrait ainsi décliner à tous les autres grands chantiers marqués par un essoufflement notoire (Plan d’accélération industrielle, Vision 2020 pour le Tourisme etc… ).

Par Kenza Filali
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