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Le bloc notes de la rédaction

Le plateau de jeu gravé dans la pierre d'un bain médiéval de Volubilis.
Archéologie

À Volubilis, un plateau de jeu médiéval gravé dans un hammam idrisside

09.06.2026 à 13 H 47 • Mis à jour le 09.06.2026 à 13 H 47 • Temps de lecture : 10 minutes
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Une équipe associant l'INSAP de Rabat et l'University College London publie pour la première fois un plateau de jeu gravé dans la pierre d'un bain médiéval de Volubilis. Daté entre la fin du VIIIe et le Xe siècle, à l'époque où la cité fut le berceau de l'État idrisside, il constituerait, si son identification au tāb/sīg se confirme, la plus ancienne attestation de ce jeu en Afrique du Nord et un indice de plus des liens noués alors entre le Maroc et le Levant.

Une marche de pierre menant au bassin froid d'un bain médiéval de Walīla (ou plus communément Walili), le nom donné à Volubilis après la conquête musulmane, porte trois rangées de cavités grossièrement creusées. Restée inédite alors que l'édifice a été fouillé à plusieurs reprises depuis la fin du XIXe siècle, cette gravure vient d'être publiée pour la première fois dans la revue Libyan Studies par une équipe associant l'Institut national des sciences de l'archéologie et du patrimoine (INSAP) de Rabat et l'University College London. Les auteurs y voient, avec prudence, le plus ancien témoignage connu en Afrique du Nord d'un jeu de plateau encore pratiqué aujourd'hui du Maghreb au Levant.


L'article, signé Tim Penn (University of Reading), Corisande Fenwick (UCL Institute of Archaeology) et Hassan Limane (INSAP, Rabat) s'inscrit dans le cadre du projet archéologique conjoint INSAP-UCL conduit à Volubilis, dont la direction réunit Asmae El Kacimi, Corisande Fenwick, Elizabeth Fentress et Hassan Limane, et qui a bénéficié d'un financement du Conseil européen de la recherche (ERC).


Une découverte ancienne, une publication tardive

Le hammam où se trouve le plateau n'est pas une découverte récente. Henri de la Martinière l'avait repéré dès la fin du XIXe siècle, mais l'avait pris pour une église chrétienne après y avoir trouvé un brûle-encens orné d'une croix, l'un des rares objets importés d'Égypte ou du Proche-Orient identifiés sur le site. Des sondages exploratoires furent ensuite menés par Michel Ponsich dans les années 1950, puis par Bernard Rosenberger en 1964, sans jamais être publiés. C'est Abdelaziz El Khayari qui, en 1992, confirma par des tests stratigraphiques la datation médiévale de l'édifice. L'équipe INSAP-UCL a enfin nettoyé et restauré la structure entre 2000 et 2005.


Le plateau gravé, lui, était passé entre les mailles de toutes ces interventions : aucune des publications antérieures consacrées au bain ne le mentionnait. Les auteurs y voient une illustration d'un angle mort plus large de l'archéologie, les gravures de jeux étant, selon eux, systématiquement omises des rapports de fouille.


Walīla, berceau de l'État idrisside

Le contexte historique du site donne à la trouvaille une portée particulière. Ancienne capitale provinciale de la Maurétanie Tingitane, Volubilis fut partiellement abandonnée au milieu du Ve siècle à la suite d'un séisme. Au VIe siècle, l'occupation se concentre dans le tiers occidental du site, et l'élite continue d'inscrire ses morts en latin et d'utiliser le calendrier provincial romain au moins jusqu'en 655. Après la conquête musulmane du Maroc, au début du VIIIe siècle, la ville devient la résidence de la tribu berbère des Awraba, convertie à l'islam.


C'est dans cette agglomération qu'Idrīs, membre de la famille ʿalide et descendant du Prophète, se réfugie en 788-789 après avoir fui le Hijaz. Proclamé imam par le chef des Awraba, il fait de Walīla le foyer de l'un des premiers États successeurs islamiques d'Afrique du Nord, avant d'être assassiné peu après. Son fils Idrīs II finira par transférer le pouvoir à Fès, et Walīla sera abandonnée en quelques générations.


Sous la domination idrisside, à la fin du VIIIe et au IXe siècle, la ville s'étend rapidement au-delà de l'enceinte romaine. Les nouveaux maîtres semblent avoir vécu à l'écart de la population, dans un complexe extra-muros de trois bâtiments à cour auquel le hammam est rattaché. Elizabeth Fentress et Hassan Limane interprètent cet ensemble comme la résidence d'Idrīs Ier et de son fils. L'argument repose notamment sur le plan à cour, qui n'apparaît en Afrique du Nord qu'après les conquêtes musulmanes, et sur des indices de consommation privilégiée : morceaux de viande de choix, vaisselle décorée, lampes glaçurées importées, traitement du coton vraisemblablement cultivé au sud de l'Atlas.


Un bain à la chaleur sèche, plus levantin que maghrébin

Le hammam est une petite structure de 243 mètres carrés, bâtie en pierre et brique remployées, alimentée en eau par un canal venu de l'oued. Le baigneur y traversait successivement un vestiaire pavé de dalles romaines réemployées, une salle chaude équipée de bassins surélevés, puis revenait se rafraîchir dans un bassin froid auquel on accédait par trois larges marches.


Plusieurs particularités techniques rapprochent l'édifice de l'Orient plutôt que de la tradition maghrébine. Contrairement aux bains de l'Antiquité tardive, où l'on s'immergeait dans de petits bassins chauds, on se lavait ici à l'eau chaude puisée dans des vasques surélevées. Le système de chauffage, un hypocauste à canal produisant une chaleur sèche et non la vapeur des bains antiques tardifs, trouve ses parallèles les plus proches dans les bains ayyoubides de Damas, datés du XIIe siècle. Un bloc provenant de l'arc de Caracalla, encore debout sur le site, fut par ailleurs remployé dans une paroi du bain, un transfert qu'Elizabeth Fentress a interprété comme un geste délibéré et idéologiquement chargé. L'ensemble de ces traits renforce, aux yeux des auteurs, l'hypothèse d'une résidence liée au pouvoir idrisside et tournée vers le Levant.


Trois rangées de treize trous

Le plateau lui-même est gravé, légèrement décentré, sur la marche supérieure du bassin froid. Il mesure environ 34 centimètres sur 9,5 et se compose de trois rangées d'au moins treize cavités peu profondes, semi-sphériques, d'un diamètre de 1,2 à 1,6 centimètre. L'érosion de la pierre laisse penser que d'autres trous ont pu exister. Une quatrième rangée, plus irrégulière et d'orientation différente, dont huit trous subsistent, est ménagée légèrement en retrait : elle pourrait relever du comptage des points ou appartenir à un autre plateau, inachevé ou endommagé.


Le travail, vraisemblablement réalisé au ciseau et au maillet, n'est pas celui d'un tailleur de pierre professionnel sans pour autant être négligé. Sa position centrale et visible, un joueur installé là était vu depuis le vestiaire, conduit les chercheurs à y voir un ajout intentionnel, gravé après la construction du bain et avec l'assentiment de qui en avait la charge.


L'intérêt majeur de la gravure tient à sa datation, exceptionnellement sûre. La plupart des plateaux de jeu gravés ne peuvent être datés que par terminus post quem, c'est-à-dire par la date du sol qui les porte, souvent en usage durant des siècles. Ici, les sondages d'El Khayari avaient livré sous les sols des monnaies idrissides et des céramiques médiévales, les fouilles de 2000-2005 ont fourni des datations radiocarbone des VIIIe-IXe siècles. Le bain ayant été recouvert par un habitat villageois aux Xe-XIe siècles, le plateau se trouve encadré entre la fin du VIIIe ou le IXe siècle et le Xe siècle.


Mancala écarté, tāb/sīg privilégié, sous réserve

L'identification du jeu constitue le cœur de la démonstration, et c'est là que la prudence des auteurs est la plus marquée. La configuration en trois rangées de treize trous ne correspond à aucune typologie clairement établie. Deux familles de jeux pouvaient s'y prêter : le mancala et le tāb/sīg.


Le mancala est jugé peu probable, sans être formellement exclu. D'une part, les rares plateaux de mancala à trois rangées comportent toujours un nombre pair de trous par rangée, la rangée centrale étant partagée entre les deux joueurs, ce qui n'est pas le cas à Walīla, à moins d'imaginer un état initial de trois rangées de quatorze. D'autre part, les cavités y sont trop petites et trop peu profondes pour contenir les multiples pièces qu'exige ce jeu.


Reste le tāb/sīg, retenu comme l'interprétation la plus plausible. Ce jeu de course-combat, appelé tāb wa-d-dukk au Levant et sīg au Maghreb et en Afrique saharienne, oppose deux joueurs qui déplacent leurs pièces pour capturer celles de l'adversaire  il se joue, dans sa forme moderne, sans dés cubiques mais à l'aide de quatre bâtonnets. Les auteurs insistent sur le fait qu'il s'agit d'une famille de jeux aux règles régionalement variables plutôt que d'un jeu unique. Ils soulignent eux-mêmes que cette identification doit rester provisoire, étant donné le petit nombre de plateaux publiés rattachés au tāb/sīg.


C'est à cette réserve qu'est suspendu le caractère inédit de la découverte. Si le plateau servait bien au tāb/sīg, il en constituerait la plus ancienne attestation connue en Afrique du Nord, repoussant de plusieurs siècles l'histoire documentée du jeu dans la région. La première mention explicite du tāb revient en effet à l'auteur égyptien Ibn Dāniyāl, mort en 1310  mais l'historien des jeux Thierry Depaulis a récemment plaidé pour des origines bien plus anciennes, en réexaminant notamment le « jeu de quatorze » (arbaʿata ʿashar) attesté dans la littérature de hadith et de hisba dès le IXe siècle, que Franz Rosenthal rattachait pour sa part au mancala.


Un jeu qui voyage, du Levant à la Scandinavie

L'étude replace la trouvaille dans une cartographie plus vaste. Les plateaux comparables, à trois ou quatre rangées de treize à quinze trous, se concentrent au Proche-Orient et en Arabie (Jérusalem, Hammat Gader, al-Yamāma, Bosra, Rusafa), avec quelques occurrences plus occidentales à Alcoutim, au Portugal, et à Éphèse, en Turquie. Aucun n'avait jusqu'ici été identifié en Afrique du Nord, ce qui confère au plateau de Walīla une position singulière à l'extrémité occidentale de cette aire de diffusion.


Les auteurs prolongent cette géographie jusqu'à la Scandinavie, où un jeu de course-combat aux mécaniques proches, le daldøs danois, le daldøsa norvégien ou le sáhkku en langues sames, était pratiqué sur des plateaux de trois rangées. Reprenant une hypothèse de Depaulis, ils évoquent une transmission depuis le monde islamique, via l'Empire romain d'Orient et les contacts noués par les Rus, sans trancher sur la chronologie précise de ce cheminement.


Pour Walīla, l'explication privilégiée reste celle d'un transfert oriental. Le site entretenait au VIIIe siècle, mais pas avant, des liens étroits avec le Proche-Orient, attestés par des monnaies, une jarre à vin et du verre importés d'Égypte et du Levant, ainsi que par le brûle-encens en bronze, peut-être égyptien, trouvé dans le bain même. Couplée au plan oriental de l'édifice, cette documentation conduit les chercheurs à formuler une hypothèse qu'ils présentent comme séduisante mais conjecturale : le jeu aurait pu accompagner Idrīs Ier ou son entourage dans leur migration vers le Maroc.


Le hammam comme espace de sociabilité

Au-delà de l'identification du jeu, la découverte éclaire les usages sociaux du bain dans l'islam médiéval. Les hammams étaient des lieux de purification et de soin du corps, mais aussi des espaces de sociabilité, parfois ambigus, où se mêlaient plaisir, nudité et convivialité. Rosenthal, dans sa synthèse sur le jeu et le pari en terre d'islam, n'avait pourtant relevé aucune référence textuelle à la pratique ludique dans les bains.


La position bien visible du plateau de Walīla, à l'entrée du bassin, suggère que le jeu y était une composante admise, peut-être même encouragée, de l'expérience du bain, et non un passe-temps clandestin. Deux dés en os retrouvés dans des couches de destruction des IXe-Xe siècles, dans des bâtiments voisins, confirment qu'une gamme variée de jeux, y compris des jeux de hasard, se pratiquait à Walīla au début du Moyen Âge.


En conclusion, les auteurs appellent les chercheurs travaillant au Maroc, en Afrique du Nord et plus largement en Méditerranée à documenter et publier systématiquement ces plateaux gravés, trop souvent négligés au profit de l'analyse architecturale et décorative.


 

Tim Penn, Corisande Fenwick et Hassan Limane, « Gaming in the Maghreb al-Aqsa : new evidence from Idrisid Walīla (Volubilis)  », Libyan Studies, Cambridge University Press, juin 2026

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