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Le bloc notes de la rédaction

Durabilité

Haute couture du caftan: comment les créateurs pensent la durabilité ?

13.05.2024 à 09 H 51 • Mis à jour le 13.05.2024 à 10 H 58 • Temps de lecture : 11 minutes
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S’assignant de nouveaux rôles et devenant une véritable plateforme de réflexion pour les acteurs de l’écosystème, Caftan Week est aussi l’occasion de parler des enjeux de développement du secteur. Le Desk est allé à la rencontre des créateurs marocains, les interpellant sur le volet de la durabilité. Voici ce qu’ils en pensent

Célébrer la tradition et l’élégance marocaines, mettre en avant un précieux patrimoine et promouvoir l’innovation et la créativité … Caftan Week, la nouvelle formule du prestigieux événement dédié à la haute couture nationale, est aussi l’occasion pour les acteurs du secteur de parler des défis, enjeux et perspectives du développement du caftan marocain. Alors que cette édition organisée sur trois jours, après une longue interruption, a mis en relief la créativité comme moyen de préservation du patrimoine, plusieurs autres sujets de débats ont réuni les créateurs de mode y participant.


Partageant les mêmes ambitions de faire rayonner à l’international cet héritage, de le promouvoir comme étant un véritable symbole de la symbiose entre tradition et innovation et d’en faire une belle vitrine de la richesse culturelle du Maroc, les créateurs de mode sont aussi sensibles aux enjeux du développement durable, que ce soit en termes d'économie solidaire et verte ou en termes de protection de l’environnement. Sondés par Le Desk, ceux-ci nous font part de certains aspects de la réflexion autour de la durabilité dans le monde du caftan.


Les défis émergents

« Le savoir-faire des maîtres-artisans a permis de faire vivre la tradition du caftan », souligne Meryem Boussikouk, pionnière reconnue pour son engagement envers la mode marocaine, présidente de l'Association Nationale des Créateurs de Mode Marocains (ANCMM) et membre du jury pour le défilé des jeunes talents de cette édition de Caftan Week. Processus traditionnel de tissage, recours à des matières nobles, longues semaines de travail minutieux à la main, et le soin des plus petits détails… voici ce qu’ont consacré les artisans marocains à travers les siècles pour faire perdurer la tradition du caftan. Aujourd’hui, cette tradition ancestrale est portée à l’international par les créateurs de la haute couture marocains, pour qui le défi est d’innover pour immortaliser ce patrimoine.


Cependant, dans un monde en mutations continues et accélérées, ces ambassadeurs de l’élégance sont confrontés à des défis de nouvel ordre, dont celui de la durabilité. La question se pose aujourd’hui de l’amont à l’aval du processus, indique Abdelhanine Raouh créateur de mode et styliste du caftan célèbre pour ses créations avant-gardistes qui révolutionnent la structure classique du caftan. « La durabilité est aujourd’hui un sujet qui fait le tour des plateformes mode et le monde du caftan est aussi concerné », déclare ce créateur, pour qui la protection du processus de fabrication du caftan traditionnellement durable devient de plus en plus difficile. « Le sourcing est parmi les étapes où la question est la plus évidente. Pour faire un vrai caftan on utilise des matières premières naturelles pures et peu polluantes. Mais aujourd’hui pour s’approvisionner en celles-ci on a souvent recours à l’importation », étaye ce Raouh.


Pour ce créateur de mode, le sourcing de matières premières soulève plusieurs questionnements sur leur provenance, les conditions de leur production notamment en termes d'émissions de carbone et d'utilisation d'eau, mais aussi leur impact sur les systèmes écologiques. Cette ambiguité porte aussi sur les modes de leur acheminement et toute la logistique derrière. « Nous sommes malheureusement encore pas prêts pour basculer à l’entièrement vert en matières premières », poursuit ce créateur, pour qui il est primordial d’agir sur cet axe. « On utilise des matières importées dont on ne connaît pas nécessairement la provenance. Donc prévoir un passeport du tissu pourrait permettre de repositionner la création du caftan dans le green. Cela sera certainement utile pour les créateurs qui veulent travailler des collections de caftan vert et être eux-même dans le vert en adoptant des process respectueux de l’environnement ».


Et ce n’est pas la volonté qui manque à ce niveau, selon notre interlocuteur qui assure que plusieurs designers marocains s’intéressent à la durabilité, lui-même ayant consacré toute une collection à la thématique. « Il y a beaucoup de gens qui valorisent les produits verts. J'espère que dans quelques années, cette tendance qui s’impose dans les ateliers de haute couture à travers le monde pour garantir aux consommateurs la transparence quant à la provenance et les conditions de production de leurs vêtements atteindra le Maroc », indique Raouh, qui interpelle par la même occasion les autorités et institutions nationales « pour faire le travail qui doit être fait en amont, comme ça a été fait pour l’eau et le carbone dans l’industrie, afin de faciliter le basculement pour les créateurs de mode ».


Ce souci de sourcing est partagé par une autre créatrice, pour qui le recours à l’étranger pour s’approvisionner en certains tissus et textiles est d’autant plus inquiétant qu’il est lié à la rarification de certains tissages locaux qui servaient traditionnellement à la fabrication du caftan. « Le caftan marocain exige la qualité en termes de matière de travail et de broderie et c’est pour cela qu’on retrouve au Maroc toute une tradition de tissage. Malheureusement, certains savoir-faire de tissage commencent à disparaître. C’est le cas du brocard qui est produit à Fès spécialement pour la fabrication du caftan, mais qui est aujourd’hui réalisé par un seul et unique maître artisan, mais aussi d’autres tissus qui étaient répandus dans différentes régions du Nord et du Sud du Maroc, mais qu’on ne retrouve plus ou très difficilement », détaille Siham El Habti, styliste-modéliste qui crée des caftans depuis plus de vingt ans.


Pour cette créatrice, tout l’enjeu réside dans la protection de l’artisanat marocain et sa promotion à travers la formation et le renforcement de l’attractivité de ces métiers au regard des jeunes. « Il faut encourager et travailler les nobles tissus marocains qui coûtent pas très cher, mais dont le rendement est juste impressionnant. Pour cela, il faut surtout raviver certains métiers et savoir-faire pour que cet artisanat ne meurt pas, car le caftan c’est l’artisan  ». Un autre aspect important qui pousse à favoriser le tissage marocain, outre l’aspect local qui évite la trace carbone liée à la logistique de l’import, est le fait qu’il s’agit de processus de fabrication traditionnels à la main et donc peu polluants.


Au quotidien, d’autres contraintes sont aussi rencontrées par les créateurs de mode marocains soucieux de l’environnement. Houda Larini, créatrice de caftan, mais aussi experte dans l’industrie du textile jette la lumière sur un de ceux-ci : la gestion des déchets textile. « Au sein des grandes sociétés et unités industrielles, plusieurs mécanismes et approches s’installent, voire sont exigées aujourd’hui en matière de tri et d’évacuation des déchets », fait-elle savoir, regrettant que les ateliers de haute couture, ou d’autres plus modestes ces initiatives ne sont pas introduites. Cela s’explique selon elle principalement par les défis de la logistique nécessaire à la bonne gestion de ces déchets. « Les déchets au niveau des grandes usines sont gérées par des entreprises spécialisées, qui se chargent même du tri quand cela n’est pas fait en interne. Ces entreprises passent à une certaine fréquence pour récupérer les restes de tissus, de papier, de métaux etc. pour les traiter correctement et recycler ce qui est recyclable », détaille-t-elle.


Cette interlocutrice affirme qu’une conscience des défis écologiques émerge parmi les acteurs du secteur qui ne peuvent toutefois pas aller au bout pour verdir leurs activités. « En tant que designers de haute couture, et aussi d’autres ateliers plus petits, nous essayons de faire un certain tri pour gérer de manière plus durable nos déchets, mais une fois que ça quitte les ateliers, il n’y a pas des structures nécessaires pour les recevoir et tout finit par se mélanger dans les bacs  », regrette Larini.


Face à la fast fahsion, capitaliser sur l'intrinsèquement durable 

Soucieuse de la protection de l’environnement, cette créatrice de mode trouve cependant une source de consolation : « la fabrication du vrai caftan reste en grande parti un processus artisanal traditionnel. La production étant ralentie et faible par rapport à l’industriel, l’impact sur l’environnement demeure à son tour limité », lance-t-elle.  Toutefois, Larini, tout comme ses confrères, n’est pas profane aux changements que vit le secteur du textile et qui touchent le caftan aussi. « La montée de la fast fashion, dont l’impact est dévastateur pour l’environnement, doit nous pousser à protéger l’aspect traditionnel du caftan qui est durable par nature », ajoute-t-elle.


Selon l’ensemble des créateurs approchés par nos soins, la durabilité est inhérente au caftan, de par les matières utilisées pour sa création, ses procédés artisanaux et du fait qu’ «  un vrai caftan est un bijoux qui est préservé durant la vie et puis hérité des mères aux filles  », comme le décrit Meryem Boussikouk. Cependant, la montée de la fast fashion est d’autant plus préoccupante pour la présidente de l’ANCMM, qui est toutefois consciente de la place prépondérante que commence à prendre le caftan prêt-à-porter. Car « il faut qu’il y ait pour toutes les bourses », une production relativement en masse de caftans, fabriqués par procédés industriels pour ensuite être commercialisés à large échelle et à prix bas, émerge.  En sus, des marques de la fast fashion internationales commencent à leur tour à reproduire des designs marocains pour les vendre à travers le monde, dépendant principalement sur des procédés de fabrication à forte empreinte carbone et de matières dérivées souvent de plastique et de produits pétroliers.


« En parlant de haute couture du caftan, on est déjà dans cette optique de durabilité, que ce soit en termes des matières utilisées, du temps que prend la fabrication ou en termes que c’est un vêtement dont la période de vie est extrêmement longue. Cela doit nous pousser à être encore plus attachés à la slow-fashion du caftan, car enfin de compte ce qui définit un caftan c’est pas sa coupe, mais le travail qu’il y a dessus. C’est ce travail marocain extraordinaire qu’il faut préserver  », insiste cette interlocutrice qui souligne : « c’est déjà un vêtement qui est dans la durabilité ». Pour la présidente de l’ANCMM, tout comme pour les autres créateurs interrogés sur la question, le socle de la durabilité du caftan demeure l’artisanat : « Il y a tellement de critères qui valorisent et pérennisent le caftan, mais il faut rendre hommage aux maîtres artisans qui consacrent leurs vies à perfectionner la sanâa pour fabriquer la sfifa, les âaqad, la m’dema sans parler du tissage et de la broderie  ». Dans ce sens, Boussikouk souligne aussi l’importance de l’artisanat comme levier de l’économie durable, « la slow-fashion du caftan fait aussi fructifier tout une sous-économie qui est derrière, et créer des emplois très importants », affirme-t-elle. Cela est reflété notamment par le recours aux procédés manuels au lieu d’opter pour la machination qui amplifie les problèmes environnementaux.  En outre, la complémentarité entre la haute couture et l’artisanat est ce qui permet d’avoir « ce cachet marocain propre à nous ».


Vers le « Morocco green design »…

Alors que la réflexion est menée aujourd’hui par les leaders du domaine, la question de la durabilité tient particulièrement à cœur aux jeunes talents. De plus en plus conscients des enjeux environnementaux et de plus en plus engagés, ceux-ci tiennent de faire de leur art un moyen pour attirer l’attention à cette problématique. « Les collections que nous avons vu lors du défilé des jeunes, les couleurs adoptées, les designs, les tissus … tout renvoie à la nature, qui a toujours été et qui reste une importante source d’inspiration pour les créateurs de caftan marocain », confirme à son tour Boussikouk.


Approchée par nos soins, Maha El Ghalmi, jeune styliste et formatrice dans le domaine ne cache pas son intérêt pour le sujet. « Il est très important en tant que designer de ne pas être axé uniquement sur ce qui est esthétique et visuel, mais être conscient de l’impact sur l’environnement. C’est quelque chose qui devient très présent dans le domaine de la mode », estime-t-elle. Les jeunes créateurs de monde sont ainsi inscrits dans cette logique et « de plus en plus sensibles à l’écologie ». Cette sensibilité se traduit par une prise de conscience de l’importance de sauvegarder les aspects traditionnels du caftan marocain « produit à la main avec des matières pures ».


Affirmant leur attachement à la tradition, les jeunes créateurs sont toutefois déterminés à apporter leur touche et à pousser plus loin cet aspect durable du caftan. « Il est important pour les jeunes designers d’aller aussi à la recherche de nouvelles matières qui n’impactent pas l’environnement et essayer d’essayer d’introduire de nouveaux procédés encore plus respectueux de l’environnement  », préconise El Ghalmi. La nouvelle génération des designers aspire en outre à un mouvement plus élargi en faveur de la durabilité de la mode, et du caftan en particulier. « Je souhaite qu’on puisse s’intéresser davantage à ce sujet-là (…) et agir sur la mode comme on le fait dans les autres secteurs pour pouvoir, à l’instar d’un Maroc vert, créer un Maroc vert design  », conclut cette jeune styliste.

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