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Histoire

« La main yankee dans la guerre au Sahara » relatée par un historien espagnol

17.01.2022 à 12 H 16 • Mis à jour le 17.01.2022 à 12 H 22
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Depuis des décennies, Washington façonne selon ses intérêts le conflit régional du Sahara Occidental. L'historien espagnol Domingo Garí, professeur à l'Université de La Laguna, vient de publier un ouvrage qui décrypte cette influence, expliquant que la décision de Donald Trump de reconnaitre la souveraineté marocaine est le fruit d’un long processus où la realpolitik et la défense d’Israël en sont les marqueurs

L’historien espagnol Domingo Garí, professeur à l’Université de La Laguna, vient de publier Les États-Unis dans la guerre du Sahara occidental (Editions Catarata), centré sur la période charnière de 1974 à 1991. Il en conclut que la décision du président Donald Trump de reconnaitre la souveraineté du Maroc sur le territoire n’a rien d’exceptionnel en soi : « Trump n’a rien fait d’aussi nouveau. Il a simplement poussé jusqu’au bout la position de Ronald Reagan », estime-t-il dans un entretien avec Diario de Avisos.


Pour l’historien, et bien que Washington n’ait pas agi en Afrique du Nord comme il l’a fait avec l’envoi de troupes au Vietnam, sa « complicité avec Hassan II depuis que le Maroc a intensifié ses revendications sur le territoire » est indéniable.


Garí, qui a enquêté sur l’abondant matériel numérisé sur le Sahara dans diverses archives nord-américaines, entre autres, ceux des anciens présidents Gerald Ford et Jimmy Carter, du département d’État ou de la CIA, explique que si officiellement, les États-Unis ont préconisé une solution sous l’égide de l’ONU, «  Henry Kissinger, alors secrétaire d’Etat, n’était pas favorable au droit à l’autodétermination des Sahraouis, qu’il considérait comme un groupe de 40 000 nomades qui ne savaient pas très bien dans quel monde ils vivaient. Et il a dit qu’il n’avait pas besoin de plus de conflits qui l’empêcheraient de s’endormir la nuit ».

 

Et pour contenter Kissinger, Hassan II a toujours été habile à agiter le spectre de la guerre froide avec les États-Unis et à se présenter comme un ami de l’Occident, rappelle la même source. Il a ainsi envoyé un contingent de 1 500 soldats sous commandement français durant la guerre du Shaba, où ils sont venus en aide au dictateur congolais Mobutu Seseseko, dont les troupes luttaient contre la guérilla socialiste du Front de libération nationale du Congo, soutenu par l’Angola et Cuba.


L'historien Domingo Gari. Crédit Fran Pallero /DA


« Hassan II n’a jamais parlé du Polisario. Pour lui, derrière était l’Algérie et l’intérêt supposé d’avoir accès à l’Atlantique pour exporter des matières premières comme le fer. Et l’Algérie était un pays non aligné, promoteur du nationalisme révolutionnaire et lié à l’URSS », explique Garí. Le paradoxe, selon son livre, est qu’à cette époque, les échanges économiques marocains étaient plus importants avec les Soviétiques qu’avec les Américains. Et c’est l’inverse qui s’est produit pour l’Algérie : ses échanges les plus importants étaient avec les États-Unis.


Face à la décision de la Cour internationale de justice de La Haye n’ayant pas, en octobre 1975, entériné la revendication de Rabat quant à sa souveraineté sur l’ex-Sahara espagnol, Hassan II a lancé le 6 novembre la Marche verte alors que le dictateur Franco est déjà mourant.


« Le prince Juan Carlos de l’époque avait demandé à Hassan II quelques semaines de plus avant de lancer la Marche, mais il n’y a pas prêté attention », explique Garí. Les Américains étaient également favorables à l’attente de la sortie des Espagnols, mais ils n’étaient pas non plus indignés par l’attitude marocaine, note l’auteur.


Les États-Unis dans la guerre du Sahara occidental par Domingo Gari -Editions Catarata-.


Une semaine après la Marche, l’accord tripartite de Madrid a été signé, où l’Espagne a cédé le territoire au Maroc et à la Mauritanie, bien qu’elle ait défendu « le respect de l’autodétermination du peuple sahraoui ». « Mais la réalité est que le pouvoir en Espagne a toujours été favorable à la cession du Sahara au Maroc », explique Garí. « Le colonel Diego Aguirre raconte très bien dans le livre Guerre au Sahara que la décision du gouvernement espagnol a été promue par le haut état-major de l’armée, qui considérait qu’un Sahara dans la continuité du Maroc empêcherait l’influence algérienne sur les îles Canaries », explique l’historien. « De plus, la cession du Sahara a permis de garder Ceuta et Melilla », prétend-il.


Des Marocains lors de la Marche Verte de 1975. Archives


La relation privilégiée entre les États-Unis et le Maroc a connu des hauts et des bas, fondamentalement après l’arrivée au pouvoir du démocrate Jimmy Carter en 1977, qui a revu la politique interventionniste américaine ayant coïncidé avec la « surprise » que le Front Polisario, une guérilla constituée de 3 000 et 6 000 soldats, mettait l’armée marocaine en difficulté.


En 1979, selon des rapports américains, le Polisario contrôlait environ 80 % du territoire et avait vaincu la Mauritanie. Hassan II avait alors de nouveau demandé aux Américains plus d’aide, menaçant de rechercher la collaboration des Soviétiques s’ils ne lui vendaient pas des armes pour vaincre les guérilleros du Polisario.


Hassan II en visite sur le front au Sahara en mars 1985. Archives


Tout a changé après la chute du Shah en Iran et d’Anastasio Somoza au Nicaragua, deux anciens alliés des États-Unis qui se sont effondrés en pleine Guerre froide. Sous prétexte de renforcer Hassan II dans une éventuelle négociation de paix avec le Polisario et l’Algérie, Carter a commencé à vendre des armes sophistiquées au Maroc sans limitation d’utilisation (dont des avions OV-10 de lutte anti-guérilla), y compris des hélicoptères capables de voler rapidement au ras du sol et de décimer la guérilla du Polisario. « Comme vous le savez, j’ai décidé de certains changements dans nos politiques régissant la vente d’équipements militaires à vos forces armées qui sont conçus pour vous aider à faire face à la situation militaire immédiate », écrivait Carter à Hassan II en octobre 1979.


 « C’est le moment crucial, car cela change le cours de la guerre », explique Garí. « De plus, le Maroc commence la construction des murs, qui servent à consolider les positions conquises et à contrôler d’éventuelles incursions. Dans un si vaste territoire et avec une si petite population sahraouie, il était facile d’isoler les guérilleros de leur peuple, de laisser les poissons sans eau, une expression de Mao utilisée par Hassan II lui-même », commente l’historien.


Avec la victoire de Reagan en 1981, cette politique d’aide au régime marocain s’intensifie. « Les républicains arrivent dans le but de se réarmer, sans aucun regret pour le Vietnam », dit Garí. « Ils envahissent Grenade, ils financent et promeuvent la guerre anti-sandiniste au Nicaragua, ils se renforcent militairement contre l’URSS… Au Maroc, ils ont installé une base de la CIA qui pourrait écouter des pays comme l’Algérie et la Libye. Ce ne sont pas seulement des conseillers militaires qui arrivent, mais une foule de politiciens américains qui défilent pour rendre visite à Hassan II (…) Je pense que les États-Unis pensaient que le Maroc gagnerait rapidement. Et malgré tout, le Polisario a résisté. C’est la chose la plus frappante de toutes, qu’il n’a pu tenir qu’avec l’aide de l’Algérie », développe l’historien dans son entretien.


En 1991, avec George Bush comme président, un cessez-le-feu a été signé. « Je pense que le contexte de la fin de la Guerre froide a aidé les États-Unis à considérer qu’il était temps de résoudre certains conflits enracinés, comme celui du Sahara », déclare Garí qui estime que trente ans plus tard, la situation reste bloquée alors que le Maroc s’est assuré de la suprématie et du peuplement du territoire et que le Polisario demeure reclus dans les camps de Tindouf en Algérie.


Avec le recul, Garí met en lumière la capacité de Hassan II à s’ériger en tête de pont de l’Occident et de « défenseur du monde libre », malgré la répression dont il a fait usage à l’époque. La stratégie du Maroc était d’offrir aux Américains l’utilisation de son sol et de ses capacités pour des objectifs militaires, mais aussi, sur le plan géopolitique, en défense d’Israël, un proche allié des États-Unis. Hassan II était en 1978 un soutien majeur dans les accords de Camp David, par lesquels l’Égypte reconnaissait l’État d’Israël malgré l’opposition de la majorité du monde arabe, essentiellement pro-palestinien, y compris le peuple marocain, souligne l’historien.


Israël a également été la raison pour laquelle Trump a défendu la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental en 2020, obtenant du roi Mohammed VI l’établissement de relations diplomatiques renforcées avec ce pays. Et aussi, dans la même veine, un an après son arrivée au pouvoir, Biden n’a pas contesté la décision de Trump sur l’ancienne colonie espagnole, conclut Domingo Garí qui voit ainsi se perpétuer la main de l’Amérique sur le sort d’un conflit régional de plusieurs décennies.

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Le Desk Culture