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Architecture

Patrimoine : les 10 recommandations d’Icomos Maroc après le séisme d’Al Haouz

05.11.2023 à 12 H 36 • Mis à jour le 06.11.2023 à 16 H 27 • Temps de lecture : 11 minutes
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Dans un rapport préliminaire établi au lendemain du séisme qui a frappé la région d’Al Haouz le 8 septembre, Icomos Maroc dresse un premier état des lieux des dégâts sur le patrimoine culturel bâti. La question de la « réparation » nécessitera selon ses rédacteurs un accompagnement institutionnel à l’image de ce qui a été réalisé à l'international

Un premier état des lieux préliminaire de terrain a pu être dressé par les équipes de Icomos Maroc (section nationale du Conseil international des monuments et des sites) au lendemain du séisme d’El Haouz, en particulier dans son impact sur le patrimoine culturel bâti.


Lors de la première semaine suivant le séisme, un groupe d’experts d’Icomos Maroc ont été mobilisés pour effectuer des visites aux sites patrimoniaux de la région, et pour dresser après l’analyse et la comparaison de l’état des différents sites un premier état des lieux. Le Desk a pu consulter ce rapport illustré de 12 pages.


Concernant le site et la mosquée de Tinmel, « le minaret surplombant le Mihrab est très impacté, la salle de prière et le Sahn sont devenus un amas de décombres, les arcades intérieures ainsi que tout le mur arrière effondrés, de fissures importantes parcourent les murs porteurs ainsi que les murs de soutènement et les quelques arcades encore debout présentent des traces de fragilité accrue », peut-on lire du rapport.


« Le paradoxe est qu’un projet de restauration était en cours d’achèvement, pour cette restauration du monument qui est réalisée par le ministère des habous et affaires islamiques, les travaux de réfections étaient avancés à 90 %, la question de la « récupération » de ce monument s’est immédiatement imposée dans le débat public et les instances nationales et internationales ont déjà commencé les diagnostics concernant ce site historique ».

 

Pour ce qui est des kasbahs des Caïds du 19ème siècle, si certaines d’entre elles « ont connu des dommages importants à l’image de la Kasbah de Tamsloht dont le mur extérieur est devenu instable », les kasbahs des Goundafas, situées dans la vallée de l’Oued N’fis à proximité de l’épicentre du séisme « ont été les plus affectées par le tremblement de terre ». La Kasbah de Talat n’Yaakoub « a considérablement été impactée ». « Effondrée à 80 %, aujourd’hui seules les arcades du patio central et le mur donnant sur l’oued sont restés debout en forme de résilience d’un ouvrage qui nécessitera une restauration importante ».

 

« S’il y a un point positif à retenir pour une future restauration, c’est que cette Kasbah dont les études architecturales et techniques de réhabilitation en lieu d’hébergement touristique étaient en cours avant le séisme, a été entièrement documentée par des relevés topographiques récents en trois dimensions, effectués par drones ».

 

A Marrakech, où la secousse a été fortement ressentie « des monuments comme la Koutoubia, le palais Badii, la Bahia, les tombeaux Saadiens..., qui sont considérés parmi les attributs principaux portant la valeur universelle exceptionnelle ont subi d’importants dommages ».

 

« Si le minaret de la Koutoubia qui a vacillé n’a pas cédé, plusieurs fissures sont apparues dans d’autres monuments, notamment dans le palais Badii, le Palais Bahia a également connu des dégradations menaçantes et des effondrements partiels, plus grave encore, le minaret de la mosquée Kharbouch situé à proximité de la Place Jamaa El Fna ainsi que quelques maisons de la médina et du Mellah se sont effondrés ».

 

« Cependant, même si les constructions de la médina de Marrakech ont globalement bien résisté aux secousses, leur vétusté les rends instables, ce qui a généré une grande inquiétude auprès de la population qui a choisi souvent de passer la nuit dehors. Un diagnostic a été immédiatement entamé par les autorités, avec l’accompagnement de l’ordre des architectes et l’association des ingénieurs pour établir un état plus fin des dégâts. »

 

A noter, précise le rapport, que le ministère de la culture a dépêché des équipes de spécialistes pour établir des études plus approfondies afin de déterminer l’ampleur des dégradations et d’étayer en urgence les monuments endommagés. A la finalisation du rapport, « des travaux ont été entamés sur des monuments de Marrakech, en étaiement et consolidations préliminaires ».

 

L’architecture vernaculaire en question

 Malgré la distance importante qui les séparent de l’épicentre, les constructions du site du Ksar Ait Ben Haddou, inscrit sur la liste du patrimoine mondial en 1987, « ont été impactées ». « Nous avons constaté que même s’il n’y a pas de dégâts majeurs, à plusieurs endroits des fissures et des effondrements partiels de parties de constructions ».

 

Cependant, le site reste ouvert au public malgré cet impact, le rapport note que « si certains passages sont balisés pour empêcher le public de passer des endroits pouvent présenter des risques de chutes de pierre ».


« Nous avons noté également quelques travaux de reprises menées par la communauté locale. Le ministère de la culture prépare de son côté une intervention sur ce site, à l’instar d’autres monuments impactés par le séisme ».


A l’image des zones montagneuses au Maroc, le Haut Atlas est connu par une architecture vernaculaire faites de hameaux, en terrasses en terre, pierre et bois. « Cette culture constructive est déjà largement impactée par l’introduction du béton et des constructions de mauvaise qualité. Bien avant le séisme, ces hameaux souffraient d’une dégradation grandissante des constructions par manque d’entretien ou par le rajout de matériaux exogènes, et d’une densification des constructions en raison d’un système foncier inadapté », relève le rapport d’Icomos.


« Le séisme est venu frapper de plein fouet ces régions montagneuses, impactant de manière forte ces architectures vernaculaires, et ce modeste patrimoine du quotidien qui est un véritable témoignage des savoirs faires locaux et de la culture des populations de l’Atlas », constate le rapport.


« Ce qu’on a constaté, c’est que de plus en plus les habitants qui font recourt aux matériaux locaux et aux techniques traditionnelles le font mal et le font parce qu’ils n’ont pas les moyens du béton. Les constructions récentes en matériaux locaux sont de ce fait de faible qualité et de faible résistance, ces constructions qui ont moins bien résisté au séisme sont le témoin d’une perte d’un savoir-faire constructif millénaire ».

 

« Par ailleurs, on a pu observer à différents endroits, que les anciennes constructions en terre et pierres ont su résister là où des constructions plus récentes en béton ou en matériaux locaux se sont effondrées. Une étude approfondie devra être menée sur les performances de l’architecture vernaculaire, mais également sur la perte de compétence qui commence à être constatée dans ces régions ».


Les experts ont également signalé « l’impact fort sur des traces du patrimoine rural judéo-marocain si riche dans la région comme le Mellah d’Amizmiz ou le village de Dar Ouarghen à coté de Tinmel, largement impactés également par le séisme ».

 

L’impact du séisme sur les communautés et les conséquences sociales que ceci implique « va nécessairement impacter sur le long terme ce paysage, certains villages ont presque été rayés de la carte, et d’autres ont subis des glissements de terrain impactant la morphologie locale par endroit », lit-on du document.


Sur le volet du paysage, des terrasses, du patrimoine mixte et du patrimoine naturel, suite au tremblement de terre, de nombreuses sources d’eau sont apparues, et l’oued N’fis normalement à sec en cette période de l’année a retrouvé un débit printanier, fait-on remarquer. Des mouvements géologiques ont donc libéré des poches d’eau et des sources réputées taries se sont retrouvés actives. « Si ce phénomène dure il s’agira sans doute d’un des impacts majeurs du séisme et aura de grandes conséquences sur le patrimoine naturel et le patrimoine mixte de la région », en déduit le rapport.


Une vigilance requise

Si ce rapport s’attarde sur l’impact du séisme sur le patrimoine matériel, « il y a lieu de signaler l’impact de cette catastrophe dévastatrice sur les communautés et leur stabilité », préviennent ses rédacteurs. « Ainsi, la période post tremblement de terre sera accompagnée de bouleversements importants en particulier dans les zones fortement impactées ».

 

« Le risque que certaines communautés soient disloquées et relocalisées est grand, avec la conséquence que ceci peut avoir sur un certain nombre de pratiques et de savoir faires dans le domaine de l’agropastoralisme, de rapport à l’environnement, le rapport à la médecine traditionnelle, ainsi qu’en termes de musiques et chants traditionnels », note le rapport préliminaire d’Icomos.


De plus, au moment où le Maroc est en train de préparer une proposition d’inscription des savoirs faires et pratiques liées à la construction en terre au titre de patrimoine mondial immatériel, « une des régions emblématiques de cette construction subit un tremblement de terre violent, avec la conséquence que la reconstruction si elle est mal menée, implique comme introduction de techniques nouvelles et perte de savoir-faire lié à la construction traditionnelle. Une vraie vigilance doit être portée à ce niveau ».

 

Le tremblement de terre était d’une telle violence qu’il a été ressenti dans plusieurs zones lointaines du séisme, ainsi, au-delà des zones fortement sinistrées, d’autres régions ont été impactées même si heureusement aucune perte humaine n’y est à déplorer, relève le rapport d’Icomos.


A titre d’exemple, le rapport cite les villages de la région du Lac Ifni et du Toubkal dans le Haut Atlas, situés à environ 50 km de l’épicentre. « Ce sont des douars épars le long de vallées dédiées à l’agriculture vivrière, une grande précarité marque ces territoires, avec la conséquence que ceci peut avoir sur la qualité des constructions. Ces villages ont vu de nombreuses maisons se fissurer et présenter des désordres. Ce qui a provoqué une grande inquiétude localement, au moment où les visites de solidarités et les aides ont faiblement atteint ces régions ».


Autre exemple plus loin, la palmeraie de Skoura, située à plus de 150 km à vol d’oiseau de l’épicentre, la population de cette zone a également fortement ressenti la secousse, et « l’architecture en terre remarquable dans cette région a également été impactée, comme le montre l’exemple de la Kasbah Ait Abbou, Kasbah du 19e siècle, présentant plusieurs fissures ».

 

« Ces dégâts n’ont aucune commune mesure avec ceux constatés dans les villages plus proches de l’épicentre, mais donnent une indication sur la violence de la secousse, sur le traumatisme que ceci a généré auprès des habitants, mais également a écorné l’image que peut avoir l’architecture en terre, déjà souffrant de mauvaise presse auprès des communautés », écrivent les experts dans leur rapport.


A l’issue de sa mission et suite à ses échanges avec différents partenaires et avec les communautés concernées, Icomos Maroc a élaboré les dix recommandations suivantes :


1-Établir, en concertation inclusive, un diagnostic précis de l’état des monuments avec les experts nécessaires et élaborer des projets de restauration dans les règles de l’art.


2-Réaliser un travail spécifique sur le patrimoine « modeste », pour qu’une restauration sensée puisse se faire.


3-La reconstruction des douars (hameaux) doit se faire de manière raisonnée. Il ne s’agit pas de reconstruire tout ce qui a été démoli car certaines constructions n’étaient pas très heureuses, mais de reconstruire en utilisant des matériaux de construction locaux (terre, pierre, brique, bois, adobe...) tout en appliquant des dispositifs parasismiques.


4-L’État doit montrer l’exemple en reconstruisant les équipements publics dans les régions con- cernés en matériaux locaux (dispensaires, bureaux de poste, sièges administratifs, écoles...).


5-Développer un travail pédagogique envers les communautés locales et les médias concernant l’architecture vernaculaire et l’utilisation des matériaux locaux pour en changer l’image.


6-Encourager la mobilisation des financements prévus pour la reconstruction par zone ou par hameau et ne pas la dispatcher par famille pour créer une économie d’échelle et avoir un plus grand impact sur le patrimoine, le paysage et les espaces publics et pas uniquement l’habitat.


7-Organiser un séminaire national, sur la question de la gestion des risques liés au patrimoine et encourager la mise en place d’un plan de gestion des risques.


8-Faire de cette dynamique constatée sur les régions impactées par le séisme, et tout ce débat pour le renouveau de l’architecture rurale et en zone montagnarde, une dynamique vertueuse pouvant atteindre d’autres régions tout aussi défavorisées et enclavées au Maroc.


9-Encourager la préservation des pratiques et savoir-faire liés à la construction locale et générer une nouvelle dynamique pour le patrimoine immatériel.


10-Procéder à l’inscription au registre du patrimoine national de certaines constructions qui en ont les qualités.


Icomos Maroc en déduit que la question de la « réparation » du patrimoine est « une question sensible qui nécessitera l’accompagnement de l’Unesco, de l’Icomos, de l’Iccrom et de toutes les institutions concernées à l’instar de ce qui a eu lieu pour d’autres œuvres majeures comme le pont de Mostar ou pour Notre-Dame de Paris et en Turquie après le séisme ».

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