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Media Fail

Prix Jean Jaurès attribué à Mohammed VI : autopsie d’un media fail

22.09.2021 à 17 H 52 • Mis à jour le 22.09.2021 à 18 H 00
Par
Un prix de la Paix portant le nom du fondateur du parti socialiste attribué au roi Mohammed VI par une coquille vide se faisant passer pour un Centre européen pour la résolution des conflits... Voilà, en somme la réalité du prix Jean Jaurès pour la paix relayé à grande échelle par la presse marocaine. Les détails
À l'origine
Plusieurs médias marocains, dont l’Economiste, H24info, Le360 et Infomédiaire, se sont fait l'écho de l'attribution par « le Centre européen pour la paix et la résolution des conflits », du « prix Jean Jaurès de la paix » au roi Mohammed VI, à l’occasion de la journée internationale de la Paix, célébrée le 21 septembre par les Nations unies.
Les détails
D’après un communiqué du « Centre », ce prix a pour but d’« honorer des personnalités internationales qui rendent des services au monde et à l'humanité dans le domaine de la paix, et la diffusion des valeurs de coexistence, de tolérance et d'acceptation de l'autre ». Pour décerner ce « prix », un « jury […] s’est réuni ce Mardi 21 septembre 2021 à Paris, Afin de choisir la personnalité internationale qu'il jugera appropriée pour porter le titre d'Homme de Paix pour l'année 2021 », explique-t-on.

La même source ajoute que « pour l’édition 2021, 761 candidatures dont 258 candidatures populaires, 54 candidatures individuelles, 418 candidatures diplomatiques et 31 candidatures officielles » ont été reçues par le « jury », qui, « après délibérations et discussions approfondies » a choisi Mohammed VI « pour plusieurs raisons et facteurs ».

« Sa Majesté le Roi Mohammed VI a été choisi cette année  pour sa contribution à l’édification d’une société de justice et de paix entre les hommes et les nations, ses actions très louables en faveur de promotion du développement de l’Afrique à travers sa diplomatie économique, sécuritaire, humanitaire, culturelle et spirituelle », justifient les auteurs du communiqué, avant de dérouler sur le rapprochement entre le Maroc et Israël, « une très grande chance pour le Maghreb et le Moyen Orient pour retrouver la paix, la stabilité et la sécurité régionale ».
Les faits réels
Quelques minutes à peine passées sur le site web du « Centre européen pour la paix et la résolution des conflits » suffisent à douter du sérieux de cette institution et de ce prix portant le nom du fondateur du parti socialiste français, assassiné pour ses positions pacifistes résolument anti-guerre lors de la Première guerre mondiale. Les images utilisées pour illustrer le texte sont de simple photos stock disponible à la vente à quelques dizaines de dirhams. Une simple recherche inversée permet de découvrir que la deuxième photo, montrant un groupe de collègues dans un moment de joie dans ce qui semble être une ambiance start-up, a été utilisée sur de centaines de pages web...

L'auteure de l'article, Céline Béguin, présentée comme secrétaire général du Centre européen pour la paix et la résolution des conflits, semble n'exister que sur le site du Centre. Sur internet, les rares occurrence de ce nom renvoient vers une Maître de conférence en droit privé, mais photo à l'appui, il ne s'agit pas de la même personne. D'ailleurs, une recherche inversée de la supposée photo de Céline Béguin sur le site du centre renvoie vers une certaine Audrey Kramer, gérante de la société Secrétaire à la Page, un service d'accompagnement administratif, commercial et de traduction.

On apprend également que le Centre organise régulièrement des événements en France, où interviennent des personnalités politiques françaises au côté de Mohamed Ouamoussi, un journaliste marocain établi à Paris et président du Centre. A peine voilée, la supercherie crève l'écran. Une « conférence-débat » aurait donc été organisée, en mai 2020, sous le thème « Covid-19 dans le monde », réunissant Ouamoussi, une « chercheuse scientifique » répondant au nom de Nadège Dechantre ainsi que Nicolas Lacroix « journaliste-médecin ». D'après nos recherches il s'agit de mannequins: la photo de la première a été extraite du site d'un institut de formation aux métiers aéroportuaires, tandis que la photo de Nicolas Lacroix provient de plusieurs sites marchands de prêt-à-porter masculin...



Mieux, des affiches de - vrais - évènements ont été vulgairement détournées pour donner l'illusions qu'ils ont été organisés par le Centre. A titre d'exemples, un colloque « géopolitique des frères musulmans », organisé par la Paris Business School et tenu au salon de l'Assemblée national, réunissant l'ancien premier ministre français Manuel Valls et des figures médiatiques telles que la rédactrice en chef de l'hebdomadaire Marianne, Martine Gozlan, ou encore une convention nationale du parti Les Républicains, sur le thème de l'autorité de l’Etat et à la cohésion nationale, qui aurait vu une intervention de Mohamed Ouamoussi, en guise de mot d'ouverture, selon le déroulé provisoire publié sur le site du Centre.



Le Centre propose également de réaliser des dons, qui « ont permis à [ses] équipes de venir en aide à  800 000 personnes dans 38 pays » en 2018. Une date pourtant antérieure à celle de la création de l'association, le 7 décembre 2019 et sa déclaration au journal officiel français. Une adresse dans le 8ème arrondissement de la capitale française est renseignée pour le dépôt des dons en mains propre, bien que l'adresse de l'association que nous avons retrouvé est située en banlieue, à 90 kilomètres au sud-est de la rue du Faubourg Saint-Honoré, dans la petite commune de Sainte-Colombe.

Mohamed Ouamoussi, président du Centre est une personnalité aussi sulfureuse qu'intrigante. « Né au maroc , c'est en 1995 qu'il a débuté son parcours journalistique au journal 'Alkadraa Aljadida' dans la ville de Tanger. Puis s'est poursuivi à la rédaction du quotidien 'Almonataf' à Rabat pendant 5 ans », écrit-il sur sa page Linkedin. Depuis, Ouamoussi collabore avec des médias émiratis, dont la chaîne de télévision Dubai TV, pour laquelle il réalise des reportages depuis 2007.

Son nom est cité dans une sordide affaire de meurtre en Espagne. En 2004, Hicham Mandari, proche du Palais est assassiné dans le sud de la péninsule ibérique. Dans un article consacré à l'affaire, le quotidien El Mundo raconte que Mohamed Ouamoussi, recruté par l'ex-tout puissant ministre de l'Intérieur Driss Basri comme attaché de presse, a demandé l'asile en Israël, puis en France, pour des raisons inconnues. Il n'était ni un dissident politique, ni un opposant et n'a jamais milité dans une formation politique.

« Il fait pour la première fois la connaissance de Mandari en 2003, quand l'ex-courtisan se reposait dans un hôpital après une seconde tentative de meurtre », lit-on. La source marocaine d'El Mundo assure que c'est Ouamoussi, qui a délivré Mandari aux services secrets marocains. « Après l'assassinat, il a disparu de la circulation avant de réapparaître avec un permis de résidence de 10 ans », conclut le journal.
Le verdict
En tout état de cause, le « Centre européen pour la paix et la résolution des conflits » est une association factice créée par un personnage énigmatique décernant des prix tout aussi imaginaires. A en croire la logique développée par le Centre pour expliquer la procédure de remise du prix, une candidature aurait donc été déposée au nom de Mohammed VI. Un scénario fantaisiste que plusieurs médias pourtant sérieux n'ont pas pris en compte, se retrouvant piégés dans une piètre imposture, dans la lignées d'autres prix en carton remis au monarque, tel le prix Ellis remis en 2019, et le prix Mandela, décerné en 2016.

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Le Desk Désintox