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n°526.Big bang politique au Maroc !

26.09.2019 à 09 H 55 • Mis à jour le 27.09.2019 à 18 H 15
Par
Par Mohammed Benmoussa, économiste, vice-président du mouvement Damir

Le Maroc est à la veille de décisions stratégiques susceptibles de façonner le pays sur une génération. Tout le Landerneau de la politique nationale retient son souffle et scrute les signaux annonciateurs des décisions royales en interprétant les messages émanant du palais. Les enjeux sont, en effet, considérables : installation de la Commission spéciale chargée du modèle de développement, remaniement ministériel et renouvellement des dirigeants des établissements publics et de la haute administration. Le Souverain souhaite injecter du « sang neuf » pour apporter de la compétence dans la gestion des affaires publiques et dans la « préparation d’une nouvelle génération de grands plans sectoriels, cohérents et harmonieux, susceptibles de servir de pilier au modèle de développement dans sa nouvelle version ». Cette perspective crée une attente considérable auprès des citoyens et des agents économiques, ainsi qu’une effervescence au sein de la classe politique, mais certainement pas pour les mêmes raisons. Si les premiers sont légitimement en quête de dirigeants crédibles capables de proposer des solutions à leurs problèmes, les seconds s’activent auprès de leurs réseaux d’influence pour échapper à la purge ou pour en profiter lorsqu’il s’agit de jeunes pousses confortablement installées sur des starting-blocks et attendant leur heure. Une sorte de mercato alimenté par une presse de service commandé, dont plus personne n’est dupe, où tous les moyens sont bons pour faire l’apologie de leurs commanditaires. Quant au débat d’idées et à la confrontation de projets, cela n’intéresse personne !


Ce qui est saisissant dans le contexte actuel, c’est le dialogue de sourds qui semble s’installer au sommet de l’État. D’un côté, un Souverain prenant à témoin les 36 millions de Marocains et sommant publiquement le Chef de gouvernement de lui proposer sans plus tarder de nouveaux profils conformes au niveau d’exigence qu’il fixe, mais dont on mesure l’étendue de la distance par rapport aux dirigeants actuels que la Cour des comptes pourfende régulièrement dans ses rapports d’audit. De l’autre, un Chef de gouvernement et des chefs de partis qui affirment tous en chœur avoir parfaitement compris le message royal et annoncent disposer comme par enchantement des compétences requises ! Tout en étant animé de bonne volonté, le patron de l’exécutif commet deux écueils dans son approche, qu’il refuse d’adapter aux enjeux du moment : il s’adresse aux secrétaires généraux des partis pour recueillir leurs propositions de profils et il affirme que les ministres doivent provenir de l’intérieur des formations politiques. Deux erreurs fatales susceptibles de conduire au statu quo car la caste politique a plutôt tendance à se reproduire à l’identique et à empêcher le renouvellement des équipes dirigeantes. Se refuser de puiser des ressources au sein du monde de l’entreprise, de la société civile et des universités, c’est se priver de compétences rares et précieuses maîtrisant les dossiers et capables de mener rapidement les réformes nécessaires. Se limiter aux propositions émanant des chefs de partis, c’est entretenir un système de rente politique bâti sur des allégeances aux baronnies partisanes et favoriser les pratiques de clientélisme, népotisme… Il eût été préférable que le Chef de l’exécutif, puisqu’investi de cette mission par le Roi, choisisse de lui-même les compétences reconnues par les pairs, sans considération des couleurs partisanes, comme le firent en leur temps Nicolas Sarkozy et François Fillon avec Bernard Kouchner, Jean-Pierre Jouyet, Fadela Amara, Martin Hirsch ou Frédéric Mitterrand et plus récemment Emmanuel Macron avec Édouard Philippe, Nicolas Hulot, Jean-Yves Le Drian ou Bruno Le Maire. Quant aux leaders des partis, c’est à un spectacle des plus affligeants qu’ils nous convient : un chef de parti et super ministre qui oublie de répondre aux critiques de la Cour des comptes ou du Conseil de la concurrence mais annonce pompeusement sa prédisposition à diriger le gouvernement, des anciens ministres « royalement » sanctionnés qui tentent de se remettre en selle en pariant sur l’amnésie des Marocains, des hauts fonctionnaires retraités qui adhèrent dans la précipitation à un parti pour se parer d’une légitimité de façade, des anciens ministres d’une autre époque qui croient pouvoir incarner comme par enchantement un renouveau de la politique, un chef de parti qui délivre un auto-satisfecit à ses ministres et demande sans sourciller de les reconduire, des jeunes pousses qui se voient déjà en haut de l’affiche…


Ces pratiques sont une insulte à l’intelligence des Marocains et une grave entorse à l’esprit du message royal. Les mêmes causes entraînant les mêmes effets, le maintien de ce mode de reproduction de l’élite politique conduirait inéluctablement à un nouvel échec des politiques publiques. Il faut donc mettre un terme à cette culture politique pour laisser le champ libre à une stratégie de rupture, dont la finalité ultime est de réaliser un véritable big bang politique. Une sorte de « disruption » qui permettrait d’enterrer définitivement le côté hideux de la pratique politique de notre pays et de renouer avec le faste d’antan, celui de Allal El Fassi, Mohamed Bel Hassan El Ouazzani, Mehdi Ben Barka, Abdallah Ibrahim, M’hamed Boucetta, Abderrahim Bouabid ou Abderrahmane El Youssoufi. La politique qui est devenue une préoccupation médiocre, doit retrouver ses lettres de noblesses et s’écrire à nouveau avec un P majuscule. La politique n’est pas un privilège. Elle n’est pas une sinécure. Elle n’est pas une festivité. Elle est une profession de foi et l’engagement d’une vie. Elle est un renoncement de soi et un dévouement au service de l’intérêt général. Elle est une loyauté aux institutions et une quête permanente de modernité et de prospérité pour son pays. Elle est une passion et le goût pour un travail infini. Elle est une exigence de créativité et de courage. Retrouver ce chemin vertueux suppose de réussir un big bang politique en menant de front et à marche forcée trois chantiers structurants pour le Maroc de demain : changer les hommes, transformer les mentalités et les comportements et, enfin, réinventer les politiques publiques.


D’abord changer radicalement les hommes et transformer les mentalités en choisissant ceux qui s’inscriront dans cette nouvelle dynamique sans rien devoir à personne, si ce n’est à leur propre mérite, ce qui constituera le gage de leur indépendance et de leur impartialité. Des hommes, et des femmes bien entendu, dont on reconnaît les compétences, qui ont démontré leur probité, qui participent au débat public et diffusent leur pensée, qui ont une success story à faire valoir, qui ont réalisé une œuvre professionnelle ou intellectuelle ou qui ont réussi à développer une entreprise ou à mener à bon port un projet d’envergure. Des hommes qui ne sont pas de dociles exécutants silencieux mais des créateurs, des réformateurs, producteurs d’idées, porteurs d’innovations, acteurs d’initiatives et qui n’hésitent pas à prendre des risques au bénéfice de l’intérêt général, fut-ce au prix de leur propre carrière. Des hommes qui délivrent des programmes avec succès et engagent leur responsabilité sans se défausser. Certains de ces hommes officieraient au sein de la Commission spéciale chargée du modèle de développement et d’autres seraient membres du gouvernement ou de la haute administration. Leurs profils respectifs doivent être compatibles et leur travail doit être articulé dans une cohérence d’ensemble. Ils doivent parler le même langage et être animés par le même dessein : l’intérêt supérieur de la nation. Certains travailleront sur le temps long et se chargeront de planification stratégique. Ils façonneront le Maroc de 2040 en menant les études prospectives, en proposant les chantiers de réforme et en initiant les projets d’avenir. D’autres seront dans le temps court, assumeront la gestion des affaires de l’État et mettront en œuvre les choix stratégiques préparés par les premiers. Quelques-uns pourraient cumuler cette double mission de long et court/moyen terme, afin de mieux incarner la vision d’avenir et lui donner une traduction sur le terrain, favoriser la nécessaire cohérence des politiques publiques, fluidifier les relations au sein de l’appareil d’État et constituer des relais de transmission d’informations. Tous devront travailler en bonne intelligence pour garantir la réussite du nouveau modèle de développement de notre pays.


Last but not least, il faudra créer une autre rupture, celle des politiques publiques, qui est le seul moyen permettant de construire un nouveau modèle de développement pour notre pays. Cela suppose de s’attaquer à la racine des problèmes et de proposer des solutions radicales exigeant des efforts de tout le monde. Transformer le modèle de développement du Maroc requiert une intervention à trois niveaux, politique, sociétal et économique. Sur le plan politique, le nouveau modèle de développement devra rehausser le niveau de représentation au sein des partis politiques et procéder à une moralisation de la vie publique. Une muraille de Chine devra séparer le monde des affaires et celui de la politique, pour éviter les conflits d’intérêts et lutter efficacement contre le trafic d’influence et la corruption. Au niveau sociétal, le modèle devra renforcer les libertés individuelles et collectives et extirper du code pénal toutes les dispositions liberticides. L’interdiction du mariage des filles mineures, la modernisation du droit à l’héritage ou le droit des femmes de disposer librement de leur corps sont parmi les axes à prioriser. Les politiques publiques relatives à l’éducation nationale, la culture, la santé et le sport doivent être revues de fond en comble pour que l’État soit en mesure de favoriser l’éclosion de citoyens marocains mieux éduqués, mieux formés, en meilleure santé et plus épanouis. Quant au volet économique et social, le nouveau modèle devra proposer des solutions à la faiblesse de la production de richesses matérielles et à l’inégale répartition de celles-ci entre les citoyens et les territoires. Il devra moderniser la politique de l’emploi en priorisant la lutte contre le chômage des jeunes diplômés. Les politiques sectorielles doivent être évaluées à l’aune de leur contribution à la création des emplois et des plans sectoriels plus ambitieux doivent être lancés avec le souci de la cohérence et de l’efficacité. Il faudra déconstruire méthodiquement les positions monopolistiques ou oligopolistiques et faire barrage aux situations de rentes en tous genres. Le nouveau modèle devra mettre un terme à la maltraitance bancaire et fiscale infligée aux TPME et introduire de l’équité dans le rapport des contribuables à l’impôt à travers une réforme fiscale de grande envergure. Le modèle de l’industrie bancaire doit être réinventé pour assurer un meilleur financement de l’économie nationale et pour que les profits des banques soient économiquement mieux justifiés et moralement plus acceptables. Des remèdes de cheval doivent être administrés aux établissements publics qui détruisent chaque année de la valeur pour les finances publiques, tandis que la dette publique, devenue insoutenable, doit être restructurée pour en alléger le coût financier et ne pas hypothéquer l’avenir des jeunes générations.


Le nouveau modèle de développement du Maroc doit ouvrir de nouvelles perspectives pour les opérateurs économiques, les citoyens et les générations à venir. Ceux qui seront en charge de cette mission de transformation de notre pays, autant dans sa dimension « conception » que dans celle de sa mise en œuvre, auront une lourde responsabilité face à leur nation et à leur Souverain. Il faut espérer que les enseignements tirés des insuccès de notre pays puissent demeurer présents dans leur esprit et guider leur action.

Par Mohamed Drissi K. @meddrissi
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