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n°239.Que dévoile l’enquête du Desk et de RSF sur les médias marocains ?

20.11.2017 à 07 H 31 • Mis à jour le 20.11.2017 à 07 H 31 • Temps de lecture : 10 minutes
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Depuis l’érosion du monopole d’Etat sur les médias, l’ouverture du secteur audiovisuel aux opérateurs privés en 2005 et avec la montée en puissance des médias en ligne, le marché médiatique marocain a gagné en taille et en complexité. Alors que l’Etat reste très présent dans le secteur, la famille royale et les visages principaux de l’économie marocaine y jouent également un rôle prépondérant

Une enquête réalisée par Le Desk et l’organisation internationale Reporters sans frontières (RSF), révèle qui sont les acteurs majeurs du secteur, mais également leurs liens d’intérêt. Les conclusions de ce travail, intitulé Media Ownership Monitor Maroc (Radioscopie des propriétaires des médias au Maroc), ainsi que la première base de données sur les médias au Maroc, sont accessibles au public sur http://maroc.mom-rsf.org/fr/- un site Internet trilingue (français, arabe et anglais), qui a été lancé à Casablanca le 17 novembre.



D’après les résultats du MOM, 9 des 36 entreprises médiatiques affiliées aux médias les plus influents du pays sont directement ou indirectement liés à l’Etat, le gouvernement ou la famille royale. Quatre d’entre elles – SOREAD, SNRT, EcoMedias et Horizon Press – font partie des entreprises médiatiques les plus importantes du pays en termes de revenus, soulignant une influence potentielle de propriétaires affiliés politiquement dans le secteur. La famille royale est un des acteurs incontournable de l’industrie médiatique : sa holding Société Nationale d’Investissement (SNI) apparaît dans le tour de table de quatre entreprises. Trois d’entre elles figurent parmi les cinq entreprises les plus importantes du secteur médiatique (SOREAD, EcoMedias et Radio Méditerranée Internationale).



L’une des principales questions soulevées par les résultats du MOM est l’insistance de figures du monde économique et financier à investir dans des journaux qui ne font pas de profit. Ainsi, cinq des neuf publications francophones étudiées par le MOM (Aujourd’hui Le Maroc, La Vie Eco, Les Inspirations Eco, La Nouvelle Tribune et l’Economiste) comptent dans leur tour de table les hommes d’affaires parmi les plus fortunés du pays. Deux d’entre eux, Aziz Akhannouch et Moulay Hafid Elalamy, sont également des ministres en exercice.



Pour la première fois au Maroc, le paysage médiatique marocain et ses imbrications avec les centres de pouvoir sont détaillés. Le Media Ownership Monitor’ (MOM) en montre les visages et les connexions, ainsi que le poids de la publicité – aux circuits toujours opaques - dans le financement de certains médias. Elle met également en lumière certains manquements dans le système de mesures d’audience.


La télévision sous emprise de l’Etat en majorité  la propriété des médias en ligne la plus fragmentée

« Cette étude confirme que diversité et pluralisme ne sont pas synonymes », a déclaré Ali Amar, le directeur de publication du Desk, qui a supervisé la recherche. « Pour la première fois, une cartographie globale de l’écosystème des médias marocains qui comptent est établie. Elle confirme la tendance inquiétante à la constitution d’un cartel d’intérêts communs au carrefour du politique et du monde des affaires, préjudiciable au pluralisme et donc à l’indépendance de la presse. »


L’enquête du MOM, qui a demandé trois mois de recherche, s’est focalisée sur 46 médias et les 36 entreprises qui les détiennent. Elle révèle qu’il existe un type de propriétaire pour chaque support (télévision, radio, presse écrite et presse numérique). Ainsi, l’Etat est-il le propriétaire principal du secteur de la télévision, aux côtés de la famille royale et de l’un des hommes d’affaires les plus fortunés. Si le secteur de la radio est dominé par l’Etat, il est plus éclaté en termes de propriété, composé de plusieurs plus petites entreprises qui ont émergé ces dix dernières années. Le secteur de la presse est clairement divisé, entre une presse arabophone en plein essor - dont les propriétaires viennent en majorité du monde du journalisme - et une presse francophone qui connaît un franc déclin - dont les actionnaires principaux compte parmi les principaux visages de l’économie et des finances du pays. Le secteur des médias en ligne reste le plus fragmenté en terme de propriété.


Réalisé à partir d’une méthodologie standardisée, appliquée aux différents pays concernés par cette étude, le MOM comprend également un ensemble d’indicateurs qui mesurent les risques pour le pluralisme des médias dans chaque pays. Le Maroc reste dans la moyenne des pays étudiés, avec un risque moyen pour le pluralisme.


« Si les risques ne sont pas aussi grands pour le pluralisme des médias que pour d’autres pays, les résultats du MOM montrent toutefois un besoin de réforme », a déclaré Michael Rediske, le directeur de RSF International. « La famille royale, des ministres ou d’autres puissants hommes d’affaires ne devraient pas être en mesure de contrôler certains secteurs clés des médias. Les médias marocains devraient pouvoir faire preuve de plus d’indépendance vis-à-vis du pouvoir politique et des intérêts économiques afin de jouer un meilleur rôle dans l’information de l’opinion publique ».


La plupart des informations relatives à la propriété des sociétés médiatiques sont datées, conduisant parfois à des incohérences. Alors que des lois et des obligations de transparence existent, elles ont tendance à être contournées. Sur les 36 entreprises étudiées par le MOM, 17 ont répondu aux demandes concernant la structure de leur propriété. Si cela reste moins de la moitié, c’est toutefois beaucoup plus important que dans les 12 autres pays dans lequel le MOM a été conduit jusqu’à présent. Au Brésil, par exemple, aucune entreprise n’a répondu.


Dans l’ombre du monopole d’Etat sur la télévision

Alors que l’Etat n’a plus le monopole sur le secteur audiovisuel depuis 2005, il reste toutefois le détenteur de la majorité de l’audience télévisuelle au Maroc et d’une partie importante de l’audience radiophonique. L’entreprise d’Etat Société Nationale de Radiodiffusion et de Télévision (SNRT) représente une audience de 26,73 % au travers de ses radios et de 8,67 % au travers de ses chaînes de télévision. La société publique/privée SOREAD, détenue à 72 % par le Ministère de l’Economie et des Finances et 20 % par la SNI, capitalise 5,62 % de l’audience radio et 33 % de l’audience télévisuelle avec sa chaîne 2M. Alors que la SNRT reçoit 88 % des fonds publics destinés aux médias, et la SOREAD une large part de la publicité, ces deux entreprises restent en difficulté financière, posant le débat de leur viabilité économique sur le long terme.


Le biais de la publicité

L’opacité importante du marché médiatique marocain est également liée au fonctionnement du marché publicitaire. Le manque d’équité dans l’attribution de la publicité contribue à alimenter un environnement opaque, qui échappe au contrôle public et dans lequel des journaux populaires peuvent être victimes de boycott, comme TelQuel, Nichane ou encore Le Journal Hebdo ont pu l’être au début des années 2000.


Les données analysées par le MOM montrent que le secteur de la télévision est le plus attrayant pour les publicitaires, avec 39,8 % de parts de marché en 2017. C’est la part de marché la plus importante devant celle occupée par l’affichage (29,10 %). Les secteurs de la radio et de la presse occupent respectivement 16,7 % et 13,2 % de parts de marché.


La cacophonie de l’audience

Comme le montrent les investissements, le plus grands propriétaires de médias marocains ne sont pas particulièrement motivés par la taille de l’audience. En réalité, la mesure de l’audience reste un problème au Maroc. Si des organismes reconnus existent, leurs données sont parfois problématiques, soit en raison de leur indisponibilité soit en raison de leur manque d’exploitabilité. De plus, les analyses de marché semblent également soumises à des intérêts économiques.


Il existe deux organismes chargés de la mesure d’audience audiovisuelle au Maroc : le Centre Interprofessionnel d’Audimétrie (CIAUMED), pour la télévision et le Centre interprofessionnel de mesures d'audience radio au Maroc (CIRAD) pour la radio. Le CIAUMED est un groupement d’intérêt économique qui réunit la SNRT, la SOREAD, Médi1TV, et l’agence publicitaire Régie3 (dont l’un des clients est la SOREAD) parmi ses membres. Le CIRAD a une structure quelque peu similaire.


Dans le secteur de la presse papier, l’Organisme Marocain de Justification et de Diffusion (OJD) est un organisme reconnu dont la mission est de publier et contrôler les chiffres de diffusion des journaux. Les données sur lesquelles il s’appuie sont déclarées par les publications elles-mêmes et vérifiés par l’OJD. Dans certains cas toutefois, les chiffres sont gonflés par la distribution gratuite, permettant d’accroître les revenus de certains journaux par la publicité.


Pour le secteur de la presse numérique, comme dans de nombreux pays, la mesure de l’audience n’est pas fiable car il n’existe pas d’organisme spécifique. Les publicitaires considèrent Google Analytics comme l’un des canaux les plus précis pour évaluer le nombre de visites. Bien que les propriétaires de sites internet aient la possibilité de rendre ces données publiques sur SimilarWeb, certains seulement le font. La pratique d’achat de clics ou de « likes » est également particulièrement répandue, qu’elle soit par des méthodes légales ou non.


L’implication de données contradictoires

Le MOM Maroc a évalué la disponibilité des données vis-à-vis du public, ainsi que leur niveau de détails et leur crédibilité. Tous les médias étudiés, sauf deux, sont enregistrés auprès des autorités compétentes. Toutefois, la plupart des informations relatives à leur propriété sont datées, conduisant à des données incohérentes ou non vérifiées.


En effet, le secteur médiatique n’est pas exempt de l’opacité présente dans le domaine de la finance au Maroc. Selon les données du Registre de Commerce, 40 % des entreprises ne leur soumettent pas leur bilan comptable. Dans cette étude, 16 entreprises sur les 40 étudiées n’ont pas révélé leurs informations financières (chiffre d’affaires, actionnaires, nombre de parts au sein du capital), malgré les consignes qui existent concernant la transparence. Sur les 17 entreprises qui ont répondu aux requêtes du MOM, 3 ont montré des divergences entre les informations disponibles publiquement concernant leurs structures et celles données directement par leurs propriétaires.


Un certain nombre d’entreprises n’ont pas de statut actualisé sur le registre centralisé de l’Office marocain de la propriété industrielle et commerciale (OMPIC). Pourtant, certaines divisions de capital ont changé ou sont soupçonnées d’avoir changé. L’équipe du MOM s’est opposée à un refus de la part de la Haute Autorité de la Communication Audiovisuelle (HACA) lorsqu’elle lui a demandé les informations actualisées des entreprises présentes dans le secteur de l’audiovisuel. Pourtant, ces entreprises sont censées les lui transmettre chaque année.


Qu'est-ce que le Media Ownership Monitor ?


La team MOM Maroc. De g-à-d: Mohamed Drissi Kamili, Hamid Ayoubi, Yassine Fadili, Fatima Zahra Lqadiri, Salma Refass, Olaf Steenfadt (RSF Allemagne), Ali Amar, Mohamed Ezzouak (Yabiladi), Clothilde Le Coz, Yasmine Kacha (RSF Afrique du Nord), Ahlam Labiad, Kais Zriba (Inkyfada). MOHAMED DRISSI KAMILI / LE DESK


Développé à l’initiative de Reporters sans frontières (RSF) et financé par le Ministère le ministère fédéral allemand de la Coopération économique et du Développement, le Media Ownership Monitor (MOM) est un projet global de recherche et de plaidoyer destiné à promouvoir la transparence et le pluralisme des médias à l’échelle mondiale. Au Maroc, cette étude a été réalisée avec Le Desk. Depuis 2015, le MOM a été réalisé en Colombie, au Cambodge, en Tunisie, en Turquie, en Ukraine, au Pérou, aux Philippines, en Mongolie, en Serbie, au Ghana et au Brésil. Cette année, en plus du Maroc, le MOM sera également lancé en Albanie et au Mexique.

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