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RévélationsAffaire « Pay to Fly » : Les preuves des connexions de la RAM avec le cabinet lituanien

12.04.2016 à 21 H 16 • Mis à jour le 05.05.2016 à 15 H 25
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Suite aux révélations de France 3, niées en bloc par la Royal Air Maroc, Le Desk apporte, dans ce troisième volet de sa contre-enquête, les preuves de l’existence de liens entre la société lituanienne Baltic Aviation Academy et la compagnie aérienne nationale. Questionnée, la RAM semble ignorer ce circuit d’enrôlement de pilotes inexpérimentés sur ses vols commerciaux. Une affaire qui prend une tournure de scandale d'Etat.

C’est aujourd’hui une certitude. La Baltic Aviation Academy (BAA) a bien fourni des pilotes inexpérimentés à la Royal Air Maroc à travers des contrats de « Pay to fly » coûtant chacun plusieurs dizaines de milliers d’euros.


L’affaire prend à peu à peu les contours d’un véritable scandale d’Etat alors que la compagnie nationale s’est murée dans le silence depuis la diffusion de son communiqué du 28 mars par lequel elle s’est contentée de nier en bloc les révélations faites par l’enquête de « Pièces à conviction », l’émission de la chaine de télévision France 3.


Le Desk avait mis en relief les zones d’ombres de cette affaire et montré à quel point la Royal Air Maroc avait tout fait à travers son communiqué pour éteindre l’incendie. Mais peu à peu, les pièces de ce puzzle ont pu être patiemment rassemblées. D’abord, par la confirmation à travers la correspondance du pilote Julien Fournier et de Renata Kudabaité, de la Baltic Aviation Academy, après leur entrevue filmée en caméra cachée à Vilnius. Ce qui ressort de cet échange de mails révélé par Le Desk est sans appel : la BAA proposait bien d’enrôler des pilotes inexpérimentés pour des contrats de « Pay to fly » sur les vols commerciaux de la Royal Air Maroc.


Dans son communiqué daté du 28 mars, la compagnie nationale avait catégoriquement nié accueillir sur ses vols réguliers des pilotes en formation sans évaluation préalable, tout comme elle avait affirmé n’avoir « jamais collaboré avec ledit cabinet ».

 

Aujourd’hui, l’enquête va plus loin. Le Desk est en mesure de prouver que la Baltic Aviation Academy fournit bel et bien des pilotes à la RAM dans des conditions contraires à ce que la compagnie avance. Si la RAM affirme qu’elle n’a pas de lien avec la BAA, c’est tout simplement parce-qu’il existe un circuit intermédiaire entre les deux. Un circuit qu’elle ne semble pas connaître, puisque selon une source autorisée de la compagnie, une enquête est ouverte en interne alors qu’une action en justice est menée en parallèle contre France 3 pour « diffamation » et contre la BAA pour « complicité ».

Un pilote de Chicago accompagné pas à pas par BAA

Le Desk a obtenu copie d’un contrat qui a permis à un jeune aviateur étranger de voler pendant 500 heures en tant que co-pilote à bord de Boeing 737 de la Royal Air Maroc sur des vols réguliers à destination de l’Europe. Son cas, qui ne serait pas isolé, nous a permis de remonter la filière dont on ne saisit qu’un pan à travers le reportage de France 3.


Capture écran d'une des pages du contrat qui a permis à un jeune pilote inexpérimenté d'accéder à un pack de 500 heures de vol sur des Boeing 737 de la Royal Air Maroc pour un montant de 55 500 euros, dont l'essentiel a été déboursé avant qu'il ne prenne les commandes sur des lignes régulières de la RAM reliant le Maroc à l'Europe. LE DESK


Comme expliqué dans le reportage et dans nos précédents articles sur le sujet, les pilotes qui n’ont effectué aucune heure de vol sur des lignes régulières déposent leur CV à travers un site vitrine sur Internet : AviationCV.com. Celui ci transmet leurs demandes à la Baltic Aviation Academy (BAA) où une équipe de commerciaux recherchent activement un débouché aux candidats dans le cadre de contrats juteux avoisinant les 60 000 euros.


Le Desk a précédemment pu obtenir copie des échanges de mails entre Julien Fournier, le pilote de l’émission de France 3 et Renata Kudabaité, la commerciale de la BAA filmée en caméra cachée, donnant ainsi les premiers indices de l’implication de la RAM. Ces mails ont été authentifiés par nos soins.


Ingrida Reket, Project Manager et Renata Kudabaité, responsable Training de la Baltic Aviation Academy. Les deux jeunes femmes sont chargées d'accompagner pas à pas les pilotes candidats au pay to fly au sein de la Royal Air Maroc. FACEBOOK


Ce faisceau d’indices probants est maintenant confirmé et complété par une correspondance plus imposante obtenue par Le Desk. Composée d’une vingtaine de mails, l’échange qui s’étale de novembre à décembre 2014 entre un jeune pilote originaire de Chicago et Ingrida Reket, project manager à BAA, qui l’a accompagné pas à pas dans ses démarches jusqu’à son entrée à la RAM, est significatif. Il montre à quel point il s’agit d’une véritable filière de pilotes cherchant désespérément et à tout prix à acheter le paquet d’heures de vol à faire valoir dans leur future carrière. Contrairement à ce qu’affirme la RAM dans son communiqué du 28 mars, ce pilote ne dispose pas de diplômes ou de qualifications décernées par des instances européennes.


Capture écran d'un mail de confirmation de contrats liant la RAM avec Tritar Consulting & Services, sous-traitant de la BAA. LE DESK


La liste des documents requis est pour le moins sommaire et le processus de placement complexe, tant il se perd dans les méandres d’un circuit opaque mettant en scène des intermédiaires insaisissables qui ne communiquent que par mail.



Le Desk a pu retracer toute la filière qui mène de la Baltic Aviation Academy à la Royal Air Maroc à travers deux officines tunisiennes, l'une basée à Sousse, l'autre se déclarant à Casablanca.Basé à Vilnius et coté à Varsovie depuis 2010 et affichant un chiffre d'affaires de 12 millions d'euros en 2015, le conglomérat spécialisé dans l’aviation, Avia Solutions Group, contrôle près de 30 sociétés de services et compagnies aériennes implantées surtout dans les pays baltes et en Russie, mais aussi à Chypre et au Royaume-Uni pour Storm Aviation Ltd et jusqu'en en Indonésie pour Avia Technics Dirgantara. Détenu par l'oligarque lituanien Gediminas Ziemelis, le groupe bénéficie depuis 2013 des réseaux de son directeur- adjoint, Daumantas Lapinskas, ancien vice-ministre de l'économie et créateur du fonds Georgian Financial Co à Tbilissi en 2007. INFOGRAPHIE LE DESK


Nous apprenons que la BAA transmet le dossier du pilote à un intermédiaire basé à Sousse en Tunisie : Tritar Consulting &  Solutions. Après recherches, il s’avère qu’il s’agit d’une petite société appartenant à un certain Mansour Tritar, un ancien cadre de la compagnie low cost tunisienne Nouvelair, reconverti dans le placement de pilotes auprès de certaines compagnies opérant à partir de certains pays arabes. L’homme est un notable de la ville où son nom apparaît au Rotary Club local.


Sur les 55 500 dollars exigés par Tritar au pilote de Chicago, ce dernier a du verser l’essentiel à l’avance comme le stipule son contrat. Aux pilotes désargentés, BAA leur indique un organisme de crédit basé à Chypre, Pilot Management Services, fililale du même groupe que BAA, la holding lituanienne Avia Solutions Group, qui tient le rôle d’ombrelle à ce trafic.


La RAM apparait comme partie prenante du deal : elle accueille, selon les termes du contrat, les pilotes et met à leur disposition les installations de Casaaero, sa joint-venture avec Boeing, et fournit des rudiments de formation avant l’accès aux vols réguliers de la compagnie. Le contrat établi au nom du pilote est contresigné par une autre officine, cette fois-ci basée à Casablanca : Type Line Training (TLT), dirigée par un autre Tunisien, Zied Zerelli, dont le nom et la signature figurent sur le contrat. Selon la correspondance dont Le Desk détient une copie authentifiée, un second contrat lierait directement la RAM à Tritar.


TLT annonce avoir pour siège social des bureaux sis au 357, Bd Mohammed V à Casablanca. Le Desk a constaté que l’adresse en question n’est qu’une simple boite aux lettres créée auprès d’un domiciliataire, l’Edifice Chaffei, au 1ère étage de l’immeuble, espace A6. Interrogé, le gérant de ce business center affirme que « les Tunisiens ont été poussés à la porte parce-qu’il ne payaient ni loyer, ni redevances pour la domiciliation de leur société ».


Contacté sur un numéro portable figurant sur le contrat, Zied Zerelli a rapidement mis un terme à la conversation, prétendant que TLT avait bien ses bureaux à l’adresse indiquée, mais que « tout se passait par mail ». Mansour Tritar, quant à lui est demeuré introuvable, son téléphone étant constamment éteint. Ce dernier est pourtant le maillon central de ce montage.

De lourdes interrogations qui restent sans réponse

Depuis la diffusion de son communiqué le 28 mars, la RAM n’a pas à ce jour répondu à nos sollicitations. Alors que la compagnie nationale avait annoncé qu’elle portait plainte pour diffamation contre France 3 à Paris, Le Desk a pu constater qu’à la date de parution de cet article qu’aucune procédure ne semble être engagée devant la 17ème chambre du Tribunal de grande instance de Paris contre France 3 ou la BAA.


Demeurent alors de lourdes interrogations pour lesquelles la RAM se contente de nous renvoyer vers son communiqué du 28 mars. Un communiqué qu’elle estime être « clair et précis ».


Dans quelles conditions la Royal Air Maroc a pu accepter sur ses vols commerciaux des pilotes inexpérimentés comme le jeune pilote de Chicago ? Quelles sont ses relations avec les deux officines tunisiennes ? Qui au sein de la RAM entérine les contrats apportés par la BAA à travers Tristar et TLT, d’autant que ceux-ci sont assujettis au droit tunisien et non marocain ? Quelle est la part de rémunération de la RAM dans ce business jonché de sociétés écrans et de commanditaires cachés ? A qui profite-t-il ? S’agit-il d’une chaine de rabatteurs indélicats en cheville avec des responsables au sein de la RAM à l’insu de la compagnie elle-même ?


Contacté par Le Desk, le nouveau  PDG de la RAM, Hamid Addou ne souhaite pas s’exprimer publiquement sur ce dossier pour des impératifs liés à l’agenda de sa communication personnelle. Le Desk a transmis une batterie de questions au porte-parole de la compagnie, mais n’a obtenu aucun retour à ce jour. Le ministre des transports, Abdelaziz Rabah est demeuré quant à lui aux abonnés absents. A la Direction de l’Aviation civile, autorité du secteur, personne ne répond non plus à nos multiples tentatives de contact.


Au-delà de l’éventualité très probable d’une affaire de gros sous, se profile surtout à nos yeux un risque plus compromettant pour la RAM, celui lié à la sécurité des millions de passagers dont elle a la responsabilité. La compagnie réitère que la sécurité est sa préoccupation première, soit, mais les failles béantes constatées dans ce circuit tortueux autorisent toutes les dérives. Au vu de ses positions actuelles sur l’affaire, la RAM n’aurait pas connaissance de ce trafic innommable. Elle ne maîtriserait donc pas ses circuits de recrutement de pilotes intérimaires en quête d’heures de vols, ce qui in fine voudrait dire que n’importe qui peut acheter sa place pour accéder aux cockpits des avions la RAM et commettre potentiellement l’irréparable. Une option qui fait froid dans le dos et mène irrémédiablement à ce qui s’apparente manifestement à un scandale d’Etat.

Par @berradaelmehdi
Le Desk Newsroom