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SociétéL’affaire Fadila va-t-elle prendre une tournure judiciaire ?

28.09.2018 à 18 H 18 • Mis à jour le 28.09.2018 à 18 H 18
Par
Fadila M., 38 ans, est décédée dans la cohue lors d’une manifestation des femmes soulaliyates à Azrou. Si les autorités ont conclu à une mort accidentelle due à une crise cardiaque, ses proches, soutenus par des militants associatifs, revendiquent haut et fort la thèse d’une préméditation de la part d’un agent des forces de l’ordre qu’ils disent pouvoir identifier. La famille envisage des poursuites en justice

Les autorités se seraient démenées pour plier l’affaire dans la précipitation afin de calmer les esprits. Mais au sein de la famille de la défunte, morte alors qu’elle manifestait pour revendiquer ses droits et ceux de quelques femmes soulaliyates dans une affaire de conflit autour des terres collectives dépendant des tribus d’Aït Merouel (Azrou-Ifrane), la colère continue de monter.


En cause, les circonstances du décès de Fadila A (épouse M.), objet de leur mécontentement. Les faits se sont déroulés lors d’un sit-in organisé le 26 septembre en face de l’hôpital 20 août d’Azrou, violemment dispersé par les forces de l’ordre. Une intervention durant laquelle, selon plusieurs témoignages concordants, un élément des forces de l’ordre aurait, dans le désordre ambiant, « étouffé la femme avec un drapeau marocain », alors que celle-ci se débattait.

 

Contactée par Le Desk, Aziza A., la sœur de Fadila, confirme une fois encore ce qu’elle a déclaré dans une vidéo partagée sur les réseaux sociaux et dont nous avions précédemment retranscris les dires.


Cette fois, Aziza A. raconte au téléphone sa tentative désespérée de soutirer sa sœur de l’emprise du mokhazni  : « Je m’efforçais de retirer le drapeau de son encolure alors que le mokhaznis s’évertuait à tirer dessus. Il ne voulait rien savoir », affirme-t-elle. Les mouvements saccadés de cette lutte au corps ont-ils provoqué la mort par strangulation de la femme approchant la quarantaine diminuée physiquement par sa première grossesse de trois mois ?


Une crise cardiaque, selon les autorités locales

Les autorités locales de la province d’Ifrane sont peu diserts sur les circonstances précises du drame. Dans un communiqué relayé par la MAP, celles-ci affirment simplement que Fadila « s’est évanouie lors d’une manifestation organisée sur fond d’un litige immobilier » et « qu’elle a rendu l’âme au cours de son transfert à l’hôpital ».

 

« Deux femmes se sont évanouies lors d’une manifestation organisée sur la route nationale N.8 reliant Fès et Marrakech au niveau du centre Sidi Addi (commune de Sidi Lmakhfi) à Ifrane, par un groupe d’individus sur fond d’un litige immobilier », indiquait la même source, notant que « l’une des deux femmes est décédée lors de son transfert à l’hôpital provincial d’Azrou, en dépit des premiers secours qui lui ont été procurés ». « Une enquête a été ouverte à ce sujet par les autorités compétentes sous la supervision du parquet », concluait le communiqué.


Les quelques images prises lors de son évacuation, montrent des éléments de la Protection civile porter le corps inanimé de Fadila sur une civière. Rien n’indique qu’à ce moment elle ait reçu des premiers soins d’urgence, comme l’indiquent des témoins, d’autant que le communiqué des autorités avance que sa mort n’a été constatée que lors de son transport vers l’hôpital.


La dépouille de la victime a été inhumée le lendemain après la prière d’Al Asr. Une autopsie avait été pratiquée à Meknès le matin même qui a conclut à « une crise cardiaque ». « Des mensonges ! », s’insurge la famille, qui accuse depuis les autorités de « vouloir cacher les causes véritables du décès ».


Le corps inhumé sans accès de la famille

D’ailleurs, la famille se plaint de n’avoir reçu aucune explication, ni de visite de la part des autorités, « ne serait-ce que pour présenter des condoléances ». « Le cheikh et le pacha sont à peine venus nous dire qu’on devait aller à Ifrane voir le gouverneur », poursuit notre source, qui affirme avoir répondu par la négative.


« Nous sommes encore sous le choc, nous n’avons même pas pu voir le corps de Fadila. On ne sait même pas qui ils ont enterré », se plaint Aziza, assurant que celui-ci n’a pas été formellement restitué à la famille mais acheminé au cimetière après un bref crochet par le quartier où elle résidait.


Un « cauchemar » pour ses proches. « Nous n’avons même pas pu nous approcher du corps de ma sœur. A chaque fois, des personnes qu’on ne connaît pas et vêtues en civil nous empêchaient de s’approcher de son corps », regrette Aziza.


Aujourd’hui, la famille affirme être perdue. « Nous sommes analphabètes et ne savons rien de ce qui doit être fait. Si on était un peu plus instruits, on aurait tout d’abord empêché les autorités de faire sortir le corps de Fadila de l’hôpital », explique la sœur de la défunte.


Le matricule du mokhazni en question

Elle insiste toutefois sur un point qui pourrait, selon elle et ses soutiens, changer la donne. Lors du corps à corps avec les mokhaznis, l’un d’eux, celui accusé d’avoir étouffée Fadila à l’aide d’un drapeau, a perdu sa plaque portant son matricule. En se débattant, Fadila lui aurait ainsi arraché de son uniforme. Confié à un proche, le trophée macabre pourrait ainsi servir à l’identifier. Cependant, pour des raisons encore obscures, celui qui le détiendrait aujourd’hui refuserait de le remettre à la famille… L’a-t-il restitué aux autorités de peur de représailles ou sous le coup d’une quelconque menace ?


Pour Aziza, cet épisode est un signe de la fébrilité des forces de l’ordre. De toutes façons, « ils étaient deux à tirer les drapeaux et je suis en mesure de les reconnaître », affirme-t-elle. Déterminée à ne pas lâcher l’affaire, mais ne sachant pas à quel saint se vouer, la famille, sur le conseil du voisinage et de la section locale de l’Association marocaine des droits de l’Homme envisage de porter l’affaire devant les tribunaux. « La préfecture n’a-t-elle pas promis officiellement de faire toute la lumière sur ce drame ? », insiste à dire un militant local qui ne se satisfait pas non plus du caractère expéditif des procédures menées par les autorités pour ensevelir au plus vite le corps de Fadila « et avec, son histoire ».


Comme pour Hayat B. morte sous les balles de la Marine royale, les autorités locales d’Ifrane semblent également avoir mis en quarantaine la famille de la défunte. « Plusieurs journalistes ont été empêchés de filmer et d’accéder au domicile familial de Fadila », regrettent ses proches.

Par @soufianesbiti
Le Desk Newsroom