SustainabilityClimat : le Maroc rehausse son ambition à 53% de réduction des émissions d’ici 2035
Le Maroc a officiellement soumis au Secrétariat de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques sa troisième Contribution déterminée au niveau national (CDN 3.0) couvrant la période 2026–2035. Ce nouveau cadre d’action climatique marque une étape majeure dans la stratégie nationale de développement durable, fixant un cap de réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) de 53 % à l’horizon 2035 par rapport au scénario du « cours normal des affaires ». Ce niveau d’ambition, en hausse significative par rapport aux 45,5 % visés dans la CDN 2.0 pour 2030, traduit la volonté du Royaume de consolider son leadership continental en matière de transition bas carbone et d’intégrer la lutte climatique au cœur de sa planification économique et budgétaire.
Un niveau d’ambition maximal
La CDN 3.0 couvre l’ensemble de l’économie nationale, tous les gaz à effet de serre et toutes les catégories d’activités. Elle définit, en tenant compte des circonstances nationales, des cibles et des mesures de mise en œuvre dans le respect du principe des responsabilités communes, mais différenciées et des capacités respectives des pays. Elle représente le niveau d’ambition maximal possible pour le Maroc à ce stade. L’objectif global de 53 % repose sur une réduction inconditionnelle de 21,6 % d’ici 2035, financée par des ressources internes alignées sur la programmation budgétaire triennale de l’État, et sur une réduction conditionnelle supplémentaire de 31,4 %, dépendant de la mobilisation de l’appui international. Ces engagements correspondent à une progression notable par rapport à la CDN 2.0, dont les réductions respectives étaient de 18,3 % et 27,2 % à l’horizon 2030.
L’architecture du dispositif repose sur une gouvernance renforcée incarnée par la Commission nationale des changements climatiques et de la diversité biologique, la Commission nationale de développement durable, le Système national d’inventaire des GES et l’Unité climat du ministère de l’Économie et des Finances. Cette dernière joue un rôle déterminant dans l’intégration des objectifs climatiques à la planification budgétaire et dans la mobilisation de la finance climat. La circulaire 5/2025 du Chef du gouvernement, relative à l’établissement des propositions de la Programmation budgétaire triennale 2026–2028, rend désormais obligatoire la prise en compte des objectifs climatiques dans les politiques publiques sectorielles, assurant ainsi la cohérence entre engagement international et cadre financier national.
Sur le plan opérationnel, la CDN 3.0 s’articule autour d’un portefeuille global de 197 projets, dont 90 projets d’atténuation et 107 projets d’adaptation. Ces programmes mobilisent un financement estimé à 96 milliards de dollars (MM $), réparti entre 60 MM $ pour l’atténuation et 36 milliards pour l’adaptation. L’ambition climatique marocaine s’y exprime dans la double logique de décarbonation et de résilience, traduisant la volonté d’ancrer la transition dans une perspective de justice territoriale et sociale.
La répartition sectorielle du portefeuille d’atténuation reflète la diversité des leviers mobilisés. Neuf projets concernent la production d’électricité, six l’industrie hors ciment et phosphates, huit le ciment, sept le phosphate, onze le bâtiment, treize le transport, quatre les déchets, dix-huit l’agriculture et quatorze la forêt. Sur les 90 projets identifiés, 36 relèvent du volet inconditionnel et 54 du volet conditionnel. Ensemble, ils représentent un potentiel global de réduction de 88,23 millions de tonnes équivalent CO2 en 2035. Le secteur de la production d’électricité concentre à lui seul 36,7 millions de tonnes, suivi de l’industrie hors ciment et phosphate avec 10,69 millions, du phosphate avec 8,35 millions, de l’agriculture avec 9,47 millions et du transport avec 7,48 millions. Le ciment, le bâtiment, les déchets et la forêt complètent ce panorama, respectivement avec 2,54, 4,15, 5,59 et 3,76 millions de tonnes évitées.
Sortir du charbon à l’horizon 2040
Le secteur énergétique demeure le principal pilier de la transition nationale. Le Maroc s’est fixé pour objectif de tripler sa capacité installée en énergies renouvelables d’ici 2030 pour la porter à plus de 15 gigawatts, conformément à l’engagement pris lors de la COP28. Il ambitionne parallèlement de sortir progressivement du charbon pour la production d’électricité à l’horizon 2040, sous réserve d’un appui international adéquat permettant l’arrêt anticipé des centrales et la gestion des engagements contractuels. À défaut d’un tel soutien, le Royaume réaffirme néanmoins son engagement inconditionnel à mettre fin à l’usage du charbon au cours de la décennie 2040. Ces orientations s’inscrivent dans la feuille de route nationale bas carbone, qui prévoit une électricité décarbonée à 96 % en 2050 et la généralisation de l’efficacité énergétique dans l’industrie, le bâtiment et les transports.
La dimension économique et financière occupe une place centrale dans la CDN 3.0. La Stratégie de développement de la finance climat à l’horizon 2030, adoptée en septembre 2024, constitue le levier principal de mobilisation des capitaux nécessaires à la mise en œuvre de la transition. Elle repose sur la reconnaissance du rôle stratégique que peut jouer le secteur privé dans la transformation du modèle énergétique et industriel. Cette stratégie vise à accroître la part des financements climatiques privés, en renforçant les capacités nationales d’investissement, en créant des instruments financiers innovants et en favorisant un environnement réglementaire propice à la durabilité. Elle inscrit la promotion de la finance verte dans une logique de transition juste et inclusive, destinée à faciliter l’accès aux financements verts pour les entreprises et les collectivités territoriales tout en assurant une redistribution équitable des bénéfices climatiques.
Sur le volet de l’adaptation, la CDN 3.0 identifie 80 objectifs sectoriels déclinés en cent sept projets. Soixante et un sont inconditionnels, financés sur ressources nationales, et quarante-six sont conditionnels, dépendant de la coopération internationale. Ces programmes concernent l’eau, l’agriculture, la foresterie, la biodiversité, la santé, l’habitat, les infrastructures, l’aménagement du territoire et la protection des zones sensibles, qu’elles soient côtières, montagneuses ou oasiennes. L’approche adoptée privilégie l’intégration territoriale et la cohérence des politiques publiques. Plusieurs régions pilotes, notamment l’Oriental, Drâa-Tafilalet, Marrakech-Safi, Souss-Massa et Béni Mellal-Khénifra, mettent déjà en œuvre des Plans d’adaptation et de développement climato-résilient, traduisant la volonté d’articuler les réponses locales avec la stratégie nationale.
Le document accorde également une attention particulière aux pertes et préjudices liés aux impacts climatiques. Le Maroc y distingue les pertes économiques, mesurables en termes financiers, des pertes non économiques, telles que la destruction d’écosystèmes, la perte de vies humaines ou de patrimoine culturel. Selon les données compilées, près de 90 % des catastrophes enregistrées depuis 1984, et plus de 70 % des pertes humaines et économiques, sont imputables à des phénomènes hydrométéorologiques tels que les sécheresses, les inondations et les tempêtes. Les événements récents confirment cette tendance : en 2020, des averses orageuses ont détruit près de 900 hectares de cultures dans la région de Fès-Meknès en 2021, les inondations et les incendies ont provoqué quarante-huit décès et ravagé 2 400 hectares de forêts en 2022, les crues et les feux ont affecté plus de 10 000 hectares de végétation. Ces catastrophes frappent principalement les zones rurales où résident quatre ménages vulnérables sur cinq, et pourraient provoquer le déplacement de près de 1,9 million de personnes d’ici 2050.
La justice climatique au centre de la transition
L’ensemble de ces dispositifs traduit une vision intégrée de la transition, articulant atténuation, adaptation, équité sociale et stabilité territoriale. Le Maroc fait de la justice climatique une composante essentielle de sa stratégie, en veillant à ce que les bénéfices de la transition soient équitablement répartis entre les régions et les catégories sociales. La démarche d’élaboration de la CDN 3.0 a impliqué un large processus participatif, avec une représentation féminine de 51 % et une forte mobilisation des jeunes, des collectivités et des acteurs économiques. Elle s’inscrit dans la continuité de l’Initiative nationale pour le développement humain et de la Stratégie nationale de développement durable, confirmant la cohérence entre les objectifs climatiques, sociaux et économiques.
Ainsi, la CDN 3.0 du Maroc se présente comme un instrument de convergence entre politique climatique et développement durable. En intégrant les engagements environnementaux à la planification budgétaire, en articulant la décarbonation à la croissance inclusive et en plaçant la justice territoriale au cœur de la transition, le Royaume consolide son rôle de pionnier de la diplomatie climatique africaine. Ce cadre, à la fois technique, social et institutionnel, fait du Maroc un laboratoire de la gouvernance climatique du XXIe siècle, où chaque tonne de carbone évitée devient un vecteur de progrès collectif.
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