Une toute récente étude publiée début avril par Rida Rikabi, masters visiting research fellow à l’Oxford Institute For Energy Studies s’est attachée à comparer le potentiel de trois pays tiers, le Maroc, le Chili et l’Australie, à exporter de l’hydrogène vert vers l’Union européenne (UE) à travers une batterie d’indicateurs.
Son objectif : proposer une approche qui pourrait être appliquée à une plus grande échelle pour inclure d’autres pays qui pourraient se positionner comme de sérieux prétendants à la fourniture à l’Europe de l’hydrogène produit à partir d’énergies renouvelables.
Le Maroc, exportateur net d’H2 en 2050
Ces trois pays ont été choisis car ils sont parmi les plus susceptibles au monde d’être des exportateurs nets d’hydrogène d’ici 2050 selon le rapport de l’Agence internationale des énergies renouvelables (IRENA) datant de 2022 et du fait des liens économiques qu’ils entretiennent avec les pays membres de l’Union.
Le Maroc a été sélectionné en raison de sa proximité géographique avec l'UE et des interconnexions existantes avec l'Espagne, également pour ses ressources en énergies renouvelables les plus avancées combinées aux ressources d'hydrocarbures les moins abondantes d'Afrique du Nord.
Selon les données établies en 2023 par le cabinet PwC, le coût de production de l’hydrogène vert au Maroc est estimé à 4,55-4,95 $/kg en 2020, à 2,70-3,05 $/kg en 2030 et enfin dans une fourchette de 1,05-1,35 $/kg en 2050. Ces chiffres sont challengés par d’autres études qui l’estiment de 2,50 $/kg à environ 13,50 $/kg.
« La moitié supérieure de cette fourchette aboutirait à un résultat dans lequel l’hydrogène vert produit dans d’autres pays serait plus compétitif en termes de coûts à court terme », relate l’étude, qui cite une autre source prédisant qu’un coût actualisé de production de 1,10 $/kg pourrait être atteint au Maroc d’ici 2030. De plus, l’IRENA prévoit que le coût actualisé de la production d’hydrogène vert en Afrique du Nord atteindra 0,65 à 1,25 $/kg d’ici 2050.
On suppose ici que le transport de l’hydrogène du Maroc vers un acheteur de l’UE s’effectuerait sur une distance de 3 100 km (calculée sur une distance Casablanca-Rotterdam), étant donné « qu’il est peu probable que les centres de demande immédiats se trouvent aux portes du royaume ». L’estimation actualisée totale du coût de transport est de 1,70 $/kg pour les exportations marocaines vers l'UE en 2050. Sur la base des données de l’IRENA, le coût actualisé se situerait à 2,05 $/kg pour 2030 et 0,65 $/kg en 2050.
Il existe trois autres options pour exporter de l’hydrogène vert du Maroc vers l’UE : via un pipeline reconverti, via un nouveau pipeline, ou de l’électricité verte via un câble HVDC (nouveau ou existant).
Si le Maroc devait reconvertir sa section du gazoduc Maghreb-Europe (diamètre de 48 pouces et longueur de section offshore de 45 km) le reliant à l'Espagne pour le transport d'hydrogène d'ici 2030, la capacité de celui-ci pourrait être supérieure à 2 MT/an Cependant, une capacité d'électrolyseur installée de plus de 25 GW serait nécessaire pour produire une telle quantité d'hydrogène vert et, le Maroc n'a pas encore annoncé de projets d'exportation d'une telle envergure.
L’autre défi est que le Maroc est actuellement loin d’avoir la capacité de tirer parti d’une telle opportunité en raison du manque d’infrastructures gazières à l’intérieur de ses frontières (une feuille de route vient à peine d’être lancée) qui seraient cruciales pour permettre le transport de son énergie de l’hydrogène (lors de la réaffectation des gazoducs) vers le gazoduc Maghreb-Europe (GME) existant ou un tout nouveau.
De plus, la production d’hydrogène vert à proximité du point d’entrée du gazoduc à partir d’électricité produite ailleurs dans le royaume n’est pas non plus possible. Même l’Espagne, qui dispose d’un réseau national de gazoducs plus développé que le Maroc, s’est tournée vers le transport d’ammoniac pour ses exportations d’hydrogène vers d’autres États membres de l’UE au lieu du transport par gazoduc.
Quant à l'option HVDC, elle est plus susceptible d'être économiquement réalisable dans le cas de faibles quantités de transfert d'énergie. Compte tenu de l'objectif d'importation d'hydrogène de l'UE, qui est très ambitieux, l'option HVDC (comparable à celle du projet Xlinks Maroc-Royaume-Uni) est jugée beaucoup moins conséquente que les options de transport maritime ou de pipeline.
Selon l’étude, le Maroc se classe au premier rang en termes d'indicateur LCH2 grâce à ses coûts estimés les plus bas. Mais s’il ne parvient pas à réduire ses coûts de production au cours des prochaines années, il risque de perdre face à des concurrents géographiquement plus éloignés de l'UE.
Selon la feuille de route sur l'hydrogène vert datant de 2021, sa réalisation nécessite 10 milliards de dollars (MM $) d'investissement. En mars 2021, le pays a lancé son Green Hydrogen Cluster, qui envisage un marché d’exportation de 10 térawattheures (TWh) – principalement vers l’Europe – et un marché local de 4 TWh.
Plusieurs projets ont été annoncés au Maroc, huit au total dont le foncier a été réservé par l’Etat, tous visant à produire de l'ammoniac vert. Cependant, tous ces projets restent au stade de conception ou d’étude de faisabilité comme ceux de TotalEren à Timelzoune, ou de Masen dans la même zone, à l’exception d’un projet de démonstration à petite échelle réalisé par OCP.
Le groupe a de plus annoncé en 2023 avec un plan d'investissement de 7 MM $ et avec une production prévue de passer de 0,2 MT d'ammoniac par an en 2026 à 1 MT d'ici 2027 puis 3 MT d'ici 2032. Fait nouveau et significatif, OCP vient de signer une JV avec l’Australien Fortescue Energy.
L’étude cite aussi le projet mené par Energy China International Construction Group en association avec le Saoudien Ajlan Bros et le Marocain Gaia Energy en 2023 pour construire un projet d'hydrogène vert visant à produire 1,4 MT d'ammoniac par an.
Jusqu’à présent, aucun projet d’infrastructure d’exportation d’hydrogène ou d’ammoniac n’a été concrètement annoncé au Maroc, hormis, par certains aspects celui de la JV OCP-Fortescue. En définitive, l’AIE estime que le Maroc pourrait disposer d’un total de moins de 0,1 MT par an d’équivalent hydrogène disponible à l’exportation d’ici 2030 si tous les projets annoncés étaient réalisés.
L’équation électrique à résoudre
Le Maroc ne dispose pas d’une production d’électricité suffisante pour alimenter son marché intérieur et importe donc de l’électricité d’Espagne via ses deux interconnexions avec le pays de l’UE en quantités croissantes depuis au moins 1997 (avec un pic atteint en 2022). Rabat prévoit d'étendre ses interconnexions existantes et d'ajouter une troisième interconnexion vers l'Espagne ainsi que la première vers le Portugal.
Entre-temps, l'accès à l'électricité est pratiquement universel à travers le Maroc, les coûts de connexion sont élevés, les prix de l'électricité pour les entreprises ont été réduits. Le pays importait toujours (en 2019) 93 % de ses besoins énergétiques. « Cela signifie que le potentiel de production d’énergie renouvelable restant est actuellement concurrencé par des projets visant à accroître l’approvisionnement en électricité de son réseau national et par ceux visant à produire de l’électricité pour l’exportation, en plus de ses projets nationaux de production d’hydrogène vert », relève l’étude.
Quant à l’hydrogène vert lui-même, il sera utilisé au Maroc pour produire de l’ammoniac afin de remplacer les importations pour la production d’engrais et pour stabiliser le réseau à mesure que davantage d’électricité sera produite à partir d’énergies renouvelables variables, poursuit la même source.
Même si un réseau électrique qui reçoit 50 % de son énergie d’énergies renouvelables variables devrait encore être gérable par des moyens conventionnels, à 100 % il aurait besoin de jusqu’à 20 % d’hydrogène vert pour le maintenir stabilisé, note l’étude. Si le Maroc parvenait à atteindre son objectif de 52 % d’électricité renouvelable d’ici 2030, il deviendrait alors de plus en plus (de manière exponentielle) dépendant de ses stocks d’hydrogène vert dans les années à venir.
Compte tenu de l'engagement de l'OCP à utiliser l'ammoniac vert produit localement pour produire les engrais qu'il exporte, couplé à l'absence actuelle de projet de terminal d'exportation annoncé pour l'hydrogène vert du royaume par quelque voie que ce soit, cela conduit à présumer que l'objectif principal du Maroc au cours de la décennie en cours est d’utiliser son hydrogène vert localement pour améliorer la compétitivité de son industrie nationale de production d’engrais – qui est néanmoins elle-même largement tournée vers l’exportation.
En résumé, explique l’étude : le Maroc semble poursuivre des projets d’exportation d’électricité renouvelable vers l’Europe parallèlement à ceux de production nationale d’hydrogène vert, et n’a pas encore atteint l’autosuffisance sur son marché intérieur de l’électricité. De plus, l’essentiel de la dynamique liée à l’hydrogène vert semble concerner l’approvisionnement de l’industrie nationale de production d’engrais du royaume, du moins pour le moment.
La priorité du Maroc est de réduire la dépendance du pays aux importations énergétiques, qui représentaient 17 % de ses besoins en électricité en 2016, tout en réduisant l'intensité énergétique de son économie et en luttant contre le changement climatique. Par conséquent, le gouvernement s’est fixé comme objectif d’atteindre 52 % de capacité de production d’énergie renouvelable installée par rapport au total d’ici 2030 dans sa Stratégie énergétique nationale, qui a été adoptée en 2009, puis 70 % d’ici 2040 et 80 % d’ici 2050.
En 2021, le gouvernement a consacré 5,6 MM $ à de grands projets solaires dans le pays et les importations d'électricité du pays ont diminué au cours des dernières années, pour atteindre un peu plus de 5 % en 2021. D'un autre côté, cependant, la majeure partie de l'électricité du Maroc continue d'être produite à partir du charbon et les centrales électriques au charbon du pays ont été modernisées ces dernières années pour fonctionner jusqu'en 2044, conformément à la prolongation des accords d'achat d'électricité (PPA) qui les sous-tendent. « Cela signifie qu’il ne sera pas possible d’utiliser le réseau électrique du pays pour produire de l’hydrogène vert à proximité de son point d’entrée du gazoduc Maghreb-Europe », en déduit l’étude.
.La production totale d’énergie renouvelable au Maroc comprenant l’énergie éolienne, solaire et hydraulique, s’élevait à 8 140 gigawattheures (GWh) en 2021 et représentait environ 19 % de la production globale d’électricité du pays. Le ministère de l’Énergie s’attend à ce que 14 GW supplémentaires d’énergie renouvelable soient ajoutés au réseau marocain d’ici 2027 en plus de la capacité actuelle de 3,7 GW.
« Cependant, même si le gouvernement marocain a joué un rôle déterminant en facilitant les investissements privés dans les projets d'infrastructure du pays grâce à un financement hybride combinant le financement de projets avec des financements publics et des garanties d'État cela pourrait ne pas être durable à l'avenir compte tenu de l’espace budgétaire limité du pays », relève l’étude.
De plus, l'expansion du réseau qui a accompagné l'augmentation de la capacité de production installée du pays s'est également accompagnée d'une augmentation des pertes du réseau à 13,4 %, un chiffre élevé par rapport à des pays comme l'Égypte (11 %) et l'Arabie saoudite (7 %) par exemple.
En fait, l’AIE prévoit que seulement 4,4 GW de capacité renouvelable seront ajoutés au Maroc d’ici 2027, dont environ 10 % seront dédiés à la production d’hydrogène vert. « En réalité, le Maroc devrait multiplier plusieurs fois sa capacité actuelle avant de pouvoir produire de l’hydrogène vert en quantités significatives pour l’exportation », note-t-on.
Le Maroc tout en bénéficiant d’un secteur des énergies renouvelables fort et hautement intégré, est désavantagé par rapport à ses concurrents, tranche l’étude : la pénétration des énergies renouvelables dans son mix électrique est plus faible, sa capacité totale de production d’énergies renouvelables est inférieure, ses futurs ajouts de capacité devraient être inférieurs et son incertitude réglementaire reste plus élevée.
Malgré sa proximité géographique avec l’Europe et les nombreuses voies de collaboration établies entre lui et les États membres de l’UE, ainsi qu’avec l’UE en tant que bloc, le Maroc ne semble pas encore avoir signé d’accord d’approvisionnement ferme significatif avec un acheteur de l’UE.
Bien que plusieurs entreprises basées dans des pays tiers envisagent de développer des projets d’hydrogène vert au Maroc, cela ne constitue pas nécessairement un indicateur du futur commerce bilatéral de ce produit entre ces pays et le Maroc. Ainsi, le Maroc se classe au premier rang sur cet indicateur car il semble être le pays avec le moins de concurrence hors UE pour ses futurs approvisionnements en hydrogène vert.
Concernant l’ammoniac, celui-ci est produit à partir d’hydrogène et est considéré comme un vecteur pour le transport de l’hydrogène. Le Maroc est l'un des plus grands importateurs mondiaux d'ammoniac, mais il utilise ce produit chimique pour produire des engrais au niveau national par OCP.
Quant au méthanol, le Maroc ne produit ni n’exporte actuellement ce produit chimique. Par ailleurs, un projet dans le biométhane à Nador West Med mené par CMA CGM et Engie est encore au stade d’ébauche.
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