n°1238.Dorsale Sebou–Oum Er-Rbia : une nouvelle géographie de l’eau marocaine
Au 25 mars 2025, le barrage Al Massira, deuxième retenue du Royaume et pourvoyeur historique de l'eau potable de Casablanca, affichait 4,3 % de remplissage, soit 116 millions de mètres cubes. Douze mois plus tard, au même jour, la même retenue contenait 885 millions de mètres cubes — un taux de 33,3 %, niveau inédit depuis décembre 2018. L'écart, qui doit beaucoup à une saison pluviométrique excédentaire de 64 % par rapport à la normale dans le bassin de l'Oum Er-Rbia, ne change rien à la doctrine qui se met en place : l'approvisionnement d'une métropole de plusieurs millions d'habitants ne peut plus reposer sur la pluviométrie d'un seul bassin. La planification doit être interbassins, structurelle, et désormais industrielle.
C'est dans ce cadre que s'inscrit la Phase 2 du projet de transfert d'eau entre les bassins du Sebou et de l'Oum Er-Rbia, portée par les « JV(s) Transport de l'Eau » du consortium TAQA Morocco – Nareva – Fonds Mohammed VI pour l'Investissement (FM6I), en partenariat avec l'État marocain.L'infrastructure cible mesurera entre 280 et 300 kilomètres environ, et sera dimensionnée pour acheminer jusqu'à 800 millions de mètres cubes par an, à un débit de 30 mètres cubes par seconde — l'équivalent d'un fleuve moyen redirigé en permanence d'un bassin excédentaire vers un bassin déficitaire.
L’enjeu dépasse la construction de simples conduites d’eau. Une dorsale hydraulique nationale prolonge à l'horizontale ce que les barrages ont fait à la verticale pendant cinquante ans, en substituant à la pluviométrie locale une logique de solidarité entre territoires.
L'antécédent de 2023
La preuve de concept est en exploitation depuis bientôt trois ans. Mise en service le 28 août 2023 après un chantier exécuté en moins d'une année, contre trois en pratique courante pour ce type d'ouvrage, la première autoroute de l'eau relie sur 66,7 kilomètres le barrage de Garde Sebou au barrage de Sidi Mohammed Ben Abdellah (SMBA), via deux stations de pompage installées à proximité de Sidi Yahia El Gharb puis dans la forêt de la Maâmora. Le coût, six milliards de dirhams, a été supporté par l'État et les collectivités territoriales. La capacité nominale, quinze mètres cubes par seconde, autorise un transfert annuel allant jusqu'à 400 millions de mètres cubes d'eau excédentaire du Sebou, qui se déversait jusque-là pour l'essentiel en mer.
Les chiffres d'exploitation parlent d'eux-mêmes. Entre la mise en service d'août 2023 et octobre 2024, 484 millions de mètres cubes ont été acheminés vers le barrage SMBA, dépassant la cible annuelle. À l'automne 2024, le SMBA frôlait les 92 % de remplissage et le bassin du Bouregreg s'imposait comme le mieux pourvu du Royaume. L'axe Rabat-Casablanca, qui concentre près de sept millions d'habitants et le cœur économique du pays, a traversé sans rupture les épisodes les plus tendus de 2023 et 2024.
L'enseignement de cette première phase ne tient pas seulement aux mètres cubes comptabilisés. Elle a établi la faisabilité d'un transfert massif en conduites sous pression sur reliefs vallonnés, avec des canalisations en acier de 3,2 mètres de diamètre enfouies jusqu'à sept mètres de profondeur. Elle a démontré qu'un cadre administratif marocain pouvait livrer un tel ouvrage dans un calendrier accéléré. Et elle a fait la preuve qu'un transfert d'apparence chirurgicale, sur soixante-sept kilomètres, suffisait à sécuriser structurellement la consommation d'une métropole. La capacité réellement transférée chaque année varie selon les besoins, certaines années à pleine capacité, d'autres bien en deçà, mais le mécanisme est désormais une option permanente du système.
La Phase 2 en architecture
Le périmètre que porteront les JV(s) Transport de l'Eau du consortium se décompose en deux tronçons distincts mais industriellement solidaires. Le premier consiste à dédoubler l'autoroute existante entre Garde Sebou et SMBA, sur les 67 kilomètres déjà équipés, en y adjoignant une seconde ligne. La capacité totale du corridor Sebou-Bouregreg sera ainsi portée à 800 millions de mètres cubes par an. Précision importante pour les lecteurs habitués à raisonner en débit installé : la ligne existante a une capacité nominale de 400 millions de mètres cubes, mais ce qui est effectivement transféré dépend chaque année des besoins. Le dédoublement n'est donc pas tant une duplication du débit pour le seul axe Rabat-Casablanca que la création de la réserve hydraulique requise pour alimenter le second tronçon.
Le second tronçon est la véritable inflexion du dossier. Sur une longueur estimée entre 214 et 240 km environs un nouveau corridor doit acheminer jusqu'à 800 millions de mètres cubes par an, à un débit cible de trente mètres cubes par seconde, depuis le barrage SMBA jusqu'au barrage d'Al Massira. Le transfert interbassins cesse alors d'être une pompe de secours pour Casablanca pour irriguer, au sens propre et figuré, le bassin déficitaire de l'Oum Er-Rbia, jusqu'aux Doukkala et au périmètre des Béni Moussa.
L'ensemble représente entre 280 et 300 kilomètres d'infrastructures hydrauliques nouvelles, articulées autour de stations de pompage haute capacité, de conduites de transfert sous pression, de dalots de franchissement et, sur les sections à fort relief, de galeries. L'avant-projet détaillé a été finalisé par le ministère de l'Équipement et de l'Eau le consortium achève actuellement les études complémentaires d'optimisation. Le cadre contractuel retenu est celui d'un partenariat public-privé couvrant le développement, la conception, le financement, la construction, l'exploitation et la maintenance de long terme. La JV n'est donc pas attributaire d'un marché de construction elle assume le cycle de vie complet de l'ouvrage, ce qui aligne ses intérêts sur la performance pluri-décennale du transfert plutôt que sur le seul coût d'investissement.
De la pompe de secours à la dorsale
La présentation publique du projet met en avant son caractère de montée en puissance. La logique est tangible. La Phase 1 a sécurisé un risque ponctuel, celui d'une rupture d'approvisionnement de Rabat-Casablanca en année sèche. La Phase 2 institue un mécanisme permanent de redistribution interbassins. La capacité agrégée passe de 400 à 800 millions de mètres cubes par an, soit, à pleine charge, l'équivalent d'environ trente pour cent de la consommation totale en eau du Maroc. L'extension géographique est tout aussi structurante : du Bouregreg seul, on passe à l'ensemble Bouregreg-Oum Er-Rbia, soit Settat, , Berrechid et le sud de Casablanca pour l'eau potable, et les périmètres irrigués pour l'agriculture à déterminer le long du tracé
Le portage par un consortium privé doté d'antécédents opérationnels, plutôt que par une nouvelle maîtrise d'ouvrage publique ad hoc, est en soi un signal. Il indique que l'État marocain considère désormais le transport de l'eau comme une infrastructure de réseau bancable, gérable en concession longue, et non plus comme un prolongement direct de la politique des barrages. Il valide aussi la capacité du consortium à reprendre et à amplifier un programme déjà engagé par l'État, là où la Phase 1 reposait entièrement sur la maîtrise d'ouvrage publique.
Le montage institutionnel
Le projet ne s'écrit pas hors-sol. Il s'inscrit dans la planification du ministère de l'Équipement et de l'Eau, en particulier le Programme National pour l'Approvisionnement en Eau Potable et l'Irrigation 2020-2027, dont l'accélération avait été ordonnée par le Discours du Trône d'octobre 2022. Son socle politico-diplomatique se trouve dans la déclaration conjointe signée le 4 décembre 2023 à Abou Dhabi par Sa Majesté le Roi Mohammed VI et Sa Hautesse le Cheikh Mohamed bin Zayed Al Nahyan, qui a posé les bases du partenariat stratégique maroco-émirati en matière d'eau et d'énergie.
L'architecture juridique passe par des véhicules dédiés, les « JV(s) Transport de l'Eau », chargés du développement, de la construction et de l'exploitation.
La Phase 2 ne peut donc être lue isolément. Elle est l'un des cinq volets d'un programme stratégique global de 130 milliards de dirhams, environ 14 milliards de dollars, signé le 19 mai 2025 entre le consortium, le gouvernement et l'ONEE. Les autres volets concernent le dessalement, le transport électrique, les capacités renouvelables et la production thermique au gaz naturel, et c'est leur articulation avec le transfert d'eau qui en fait la singularité industrielle.
Le couplage eau-énergie
Le dossier du transfert se distingue des grands ouvrages hydrauliques antérieurs par son intégration explicite dans une stratégie eau-énergie unifiée. Le consortium porte parallèlement des JV(s) Dessalement, pour une capacité cumulée de 900 millions de mètres cubes par an réparties dans quatre régions côtières, et entièrement alimentées en énergies renouvelables. La logique d'allocation est lisible : l'eau dessalée libère, sur les façades côtières, des ressources conventionnelles que l'autoroute hydrique peut alors rediriger vers les zones intérieures déficitaires. Dessalement et transfert ne sont pas concurrents mais les deux faces d'une même équation.
Pomper 30 mètres cubes par seconde sur 240 kilomètres, avec dénivelés à franchir, consomme une électricité significative. L'adossement aux capacités renouvelables additionnelles à développer par le consortium, à dominante éolienne dans le Sud, répond à un double objectif : décarboner le coût marginal de l'eau acheminée et internaliser au sein du même bilan industriel le hedging énergétique de l'opération.
La ligne électrique en courant continu haute tension prévue par le programme prolonge ce dispositif. Longue de 1 400 kilomètres et d'une capacité de 3 000 mégawatts, elle est associée au développement de 1 200 MW de projets d’énergie verte sous forme de contrat de fourniture d’énergie électrique avec l’ONEE et reliera le Sud du Royaume aux centres de consommation pour donner au réseau la capacité d'absorber massivement le renouvelable produit dans les provinces sahariennes. Pour le système hydrique, c'est l'infrastructure qui rend économiquement crédible l'alimentation des stations de pompage et de dessalement en électricité verte. Le développement de capacités au cycle combiné au gaz naturel sur le site de Tahaddart, dans le nord, autour de 1 400 mégawatts, complète l'ensemble en assurant la fermeté du système en charge de pointe.
Cette imbrication a du sens. Un mètre cube transféré du Sebou jusqu'aux Doukkala est, dans le coût et dans la conception, un produit énergétique autant qu'un produit hydraulique. La planification intégrée (eau, électricité, réseau, gaz) devient l'ossature de l'aménagement du territoire marocain, et c'est cette logique d'ensemble qui distingue le programme du consortium d'une simple agrégation de PPP indépendants.
TAQA Morocco, intégrateur du dispositif
TAQA Morocco occupe une position centrale dans cette architecture, et le bilan opérationnel justifie le positionnement. Créée en 1997, filiale d'Abu Dhabi National Energy Company — groupe diversifié dont les actifs sont déployés dans 25 pays —, TAQA Morocco produit environ 34 % de la demande nationale d'électricité avec 17 % de la capacité installée, soit le ratio d'efficacité industrielle le plus élevé du secteur marocain. Le groupe est par ailleurs présent sur les renouvelables, l'hydrogène vert, le dessalement et les réseaux de transport d'eau et d'électricité.
Le consortium dispose d'une triple solidité industrielle, technologique et financière. La combinaison permet de porter un programme capex de 130 milliards de dirhams à horizon 2030 sans dépendance exclusive aux marchés de capitaux internationaux, l'ONEE indiquant que le financement sera recherché à la fois domestiquement et à l'international.
Dans l'architecture du partenariat public-privé, TAQA Morocco s'apparente moins à un opérateur sectoriel qu'à un intégrateur. La JV Transport de l'Eau n'est pas une concession isolée mais un nœud d'un système qui inclut la production électrique amont, le réseau HVDC, le dessalement et la gestion long terme de la performance. Pour un État qui multipliait jusqu'ici les contreparties contractuelles, le guichet unique industriel est en soi une simplification stratégique. Le positionnement assumé par le groupe — acteur central de la solidarité hydrique du Royaume, garant de l'interconnexion des bassins, moteur d'un modèle de gestion intégrée de l'eau à l'échelle nationale — découle directement de cette architecture.
L'empreinte territoriale
La robustesse d'un dossier de cette ampleur dépend de sa capacité à intégrer les préoccupations environnementales et territoriales comme paramètres de conception, et non comme couche de communication. Les nappes de Berrechid, figurent parmi les aquifères les plus stressés du Royaume, exploités au-delà de leur taux de recharge depuis des décennies sous la pression d'une agriculture irriguée intensive. L'apport d'une eau de surface acheminée par l'autoroute hydrique réduit structurellement la pression de pompage souterrain et amorce, sur le temps long, la possibilité d'une recharge naturelle des aquifères. La trajectoire de dégradation peut s'inverser.
La sécurisation de l'irrigation est un enjeu de souveraineté alimentaire. Depuis 2020, sous l'effet du stress hydrique, les arbitrages d'allocation ont systématiquement défavorisé l'agriculture au profit de l'eau potable — une hiérarchisation logique mais insoutenable dans la durée pour un pays qui vise la souveraineté alimentaire. Le transfert redonne aux agences de bassin une marge de manœuvre. À pleine capacité, l'extension du système permettrait l'irrigation de plus de 176 000 hectares de terres agricoles, selon les estimations associées à la Phase 1 et à son prolongement.
Le récit du transfert d'eau a longtemps porté un soupçon d'arbitrage en faveur des grandes métropoles côtières au détriment des bassins amont. La Phase 2 inverse partiellement ce schéma : c'est le surplus du Sebou qui irrigue, jusqu'aux Doukkala, des bassins ruraux historiquement marginalisés dans la planification hydraulique. La réduction des disparités régionales d'accès à l'eau, instrument de cohésion sociale et de développement des zones rurales, devient un livrable explicite du projet plutôt qu'une externalité espérée.
Points de vigilance
Le coût énergétique du transfert est un paramètre à surveiller. Pomper trente mètres cubes par seconde sur plusieurs centaines de kilomètres pèse sur le coût marginal de l'eau acheminée. L'adossement aux capacités renouvelables à développer par le consortium représente un atout économique important pour le projet
Le calendrier est tendu. Le programme entier, transfert compris, vise un horizon 2030. C'est exigeant pour 130 milliards de dirhams de capex, et la synchronisation des chantiers — transfert, dessalement, ligne HVDC, capacités renouvelables, cycle combiné — sera un facteur critique. La Phase 1 a démontré la capacité du dispositif marocain à tenir des délais courts la Phase 2 sera, par son ampleur, un test d'une autre nature, notamment sur la disponibilité des équipements lourds et les délais de raccordement et les spécificités topographiques du nouveau tracé.
La sécurisation du foncier, l’obtention des permis et l'acceptabilité sociale en zone de tracé pèseront également sur l'exécution. Deux cent quarante kilomètres de canalisations enfouies traversent des emprises foncières, des zones agricoles et parfois des écosystèmes sensibles. Les études environnementales et sociales et la concertation locale conditionneront le rythme d'avancement.
Pendant un demi-siècle, la politique de l'eau au Maroc s'est écrite à travers la politique des barrages, une stratégie de stockage adaptée à une géographie où les régions arrosées et les régions productives ne coïncidaient pas. Elle a permis d'éviter, pour l'essentiel, la rupture d'approvisionnement. Mais elle a aussi atteint ses limites face à un climat plus volatil et à une demande structurellement croissante.
La Phase 2 du transfert Sebou-Oum Er-Rbia, telle que portée par le consortium TAQA Morocco-Nareva-FM6I, prolonge cette politique en y ajoutant une dimension nouvelle : un réseau hydraulique intégré à un réseau énergétique, opéré industriellement sur des cycles longs. Le marqueur à surveiller dans les douze prochains mois ne sera pas le ruban inaugural mais les premiers contrats d'exécution, le bouclage financier des JV et la convergence du calendrier hydraulique avec celui des autres briques du programme. La pluviométrie de 2026 a offert un répit. Elle n'a pas modifié l'agenda.
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