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Phosphate
Engrais : 65 organisations agricoles américaines réitèrent leur appel à lever les droits compensateurs visant OCP

12.06.2026 à 10 H 34 • Mis à jour le 12.06.2026 à 11 H 45 • Temps de lecture : 6 minutes
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Une usine intégrée de production d’engrais du groupe OCP à Jorf Lasfar.

Soixante-cinq organisations agricoles américaines ont renouvelé, le 1er juin, leur appel au département du Commerce pour qu'il abroge l'ordonnance de droits compensateurs (CVD) frappant les importations d'engrais phosphatés. Dans leur lettre au secrétaire au Commerce, Howard Lutnick, ces organisations, fédérales et locales, du National Corn Growers Association à l'American Soybean Association, en passant par le National Cotton Council et l'ensemble des associations rizicoles, sorghicoles et cotonnières des grands États producteurs, réclament la levée d'une taxe qui vise, depuis 2021, le Maroc, c'est-à-dire, dans les faits, le groupe OCP, et la Russie.


La demande prolonge une série d'initiatives déjà formulées par d'autres canaux : une lettre adressée par le représentant Pat Fallon (Texas) et une quarantaine d'élus républicains à la présidente de la Commission du commerce international (USITC) pour réclamer la révocation des droits  le dépôt, fin avril 2026, d'une proposition de loi au Sénat (« Lowering Input Costs for American Farmers Act »), portée par le sénateur Roger Marshall, visant à supprimer les taxes sur le phosphate marocain ou encore les appels publics du sénateur Chuck Grassley invitant l'administration à abaisser ces droits.


Cette réitération intervient dans un contexte réglementaire et judiciaire particulier. Une semaine avant l'envoi de la lettre, sur une exploitation du nord du Texas, près de McKinney, le président de la Federal Trade Commission (FTC), Andrew Ferguson, annonçait l'ouverture d'une enquête sectorielle d'envergure sur les pratiques de prix et la concentration de l'industrie des engrais. Devant des représentants venus de 18 États, l'annonce a été saluée par une ovation. La FTC, qui dispose du pouvoir d'assignation et, le cas échéant, de poursuite antitrust, n'a nommément cité aucune entreprise, en rappelant que la cherté des intrants ne suppose pas automatiquement une infraction. Selon les données de l'USDA citées par Ferguson, les engrais constituent la plus forte hausse de coûts subie par les agriculteurs américains depuis 2020.


Cette initiative de la FTC vient s'ajouter à une enquête antitrust ouverte plus tôt cette année par le département de la Justice (DOJ) qui examine d'éventuelles ententes sur les prix entre plusieurs grands producteurs, parmi lesquels Nutrien, Mosaic, CF Industries, Koch et le norvégien Yara ainsi qu'à un décret présidentiel du 6 décembre 2025, par lequel Donald Trump a chargé l'USDA, la FTC et le DOJ de s'attaquer à la concentration dans toute la chaîne d'approvisionnement agroalimentaire.


C'est sur cette convergence que les signataires bâtissent leur argumentaire : une politique du département du Commerce viendrait directement contredire l'action de l'USDA, de la FTC et du DOJ. Les CVD sur le phosphate, soutenus par Mosaic et Simplot et en vigueur depuis mars 2021, ne protégeraient pas, selon la lettre, une industrie domestique vulnérable face à une concurrence déloyale. Ils consolideraient au contraire la position de deux acteurs qui dominent déjà le marché intérieur et continueraient de le dominer en l'absence de cette protection. Mosaic, à lui seul, représente environ les trois quarts du marché américain du phosphate.


Le chiffrage avancé donne sa force au plaidoyer. La lettre s'appuie sur une analyse indépendante de l'Agricultural and Food Policy Center (AFPC) de la Texas A&M University, commandée par le représentant républicain Pat Fallon (Texas) et publiée en janvier 2026. Cette étude estime que les droits compensateurs sur le phosphate marocain ont renchéri les coûts des producteurs de maïs, de soja, de blé, de riz, de sorgho et de coton de l'ordre de 6,9 milliards de dollars sur les campagnes 2021 à 2025. À son taux initial plein de 19,97 %, le droit aurait fait grimper le prix américain du diammonium de phosphate (DAP) d'environ 28,6 %. Un ordre de grandeur cohérent avec d'autres travaux : une étude de l'Oklahoma State University a, de son côté, chiffré à 34 % le surcoût du DAP imputable aux droits visant le Maroc.


Ces coûts s'abattent sur une économie agricole déjà fragilisée. Les signataires rappellent que le revenu agricole net a reculé d'environ 31 % par rapport à son pic de 2022, que les prix des engrais ont progressé de plus de 150 % depuis 2020, et que les faillites agricoles dites « Chapitre 12 » ont atteint leurs plus hauts niveaux depuis plusieurs années. Pour des exploitations qui affrontent une quatrième année consécutive de pertes, plaident-ils, un surcoût d'engrais imposé par leur propre gouvernement peut faire la différence entre la transmission d'une ferme familiale et la fin d'un héritage.


La lettre développe enfin un argument relatif à la sécurité d'approvisionnement. Loin de sécuriser l'offre domestique, soutiennent les signataires, Mosaic réduit lui-même sa production alors que l'offre intérieure se tend, de nouvelles coupes ayant été annoncées la semaine précédant l'envoi du courrier, en pleine période de prix élevés et de demande soutenue, en raison de ses propres difficultés d'intrants. Les chiffres de Mosaic corroborent ce constat : au premier trimestre 2026, le groupe a accusé une perte nette de 258 millions de dollars (M $), retiré ses prévisions de production phosphatée pour l'année et engagé des curtailments partiels en Louisiane et à Bartow, invoquant des contraintes sur ses matières premières. Adosser l'essentiel des besoins annuels du pays à un fournisseur unique qui rationne lui-même sa production reviendrait, soutiennent les agriculteurs, à fragiliser la sécurité alimentaire au lieu de la garantir.


La démarche prolonge un mouvement amorcé en début d'année avec le retrait de Nutrien, qui a cessé de défendre aux côtés de Mosaic le maintien des droits compensateurs. Sur le terrain juridique, l'évolution est également défavorable à Mosaic : après une série de jugements, le département du Commerce a abaissé le taux applicable à OCP de 19,97 % à 2,12 %, tandis que Mosaic et Simplot tentent, par leurs mémoires, de le faire au contraire remonter, jusqu'à 20,04 % pour le groupe marocain. Cette position les place à contre-courant du monde agricole, de leur ancien allié Nutrien et d'une administration qui se dit prête à lever ces barrières.


Le calendrier ajoute à la pression. Une ordonnance de droits compensateurs court en principe cinq ans, avec extensions possibles : imposée en mars 2021, celle-ci atteint en 2026 son échéance naturelle de réexamen, ce qui fait de la décision de Howard Lutnick un point de bascule potentiel plutôt qu'un simple arbitrage de routine.


Lire notre série : OCP vs Mosaic, la guerre des engrais

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