n°1254.Banques marocaines : l’heure du « changement de vitesse », selon BCG
En 2025, les institutions financières mondiales ont dégagé un rendement total pour l'actionnaire supérieur à 30 %, surclassant tous les autres secteurs, technologie comprise, et, pour la première fois depuis des années, la majorité des banques cotées dans le monde se traitent au-dessus de leur valeur comptable. Pourtant, les investisseurs continuent d'appliquer au secteur une décote de valorisation d'environ 40 % par rapport à la moyenne des autres industries. Tel est le constat central de Future of Finance 2026 – Time to Shift Gears ?, troisième édition de l'étude annuelle du Boston Consulting Group (BCG), qui passe au crible les performances de près de 1 500 institutions financières, dont les principaux marchés africains.
Le message adressé au secteur tient en une phrase : le redressement opérationnel est acquis, la croissance durable reste à prouver. Selon le communiqué diffusé depuis Casablanca, les marchés saluent la discipline sur les coûts, le renforcement des bilans et le retour des revenus, mais attendent désormais la démonstration d'une capacité à croître de manière soutenable, ce que traduit la persistance de multiples cours/bénéfices parmi les plus faibles de toutes les industries, malgré le rerating de 2025.
Trois leviers, un dénominateur commun
Pour combler cet écart de valorisation, le cabinet identifie trois leviers. Le premier, et le plus structurant, est l'intelligence artificielle, que BCG refuse de cantonner au registre de l'outil de productivité. Les établissements les plus avancés dans son adoption en tireraient déjà des bénéfices mesurables : le rapport évoque des gains de productivité de 50 % dans l'octroi de crédit et une progression de 30 % de l'équipement des clients épargne. Mais l'argument décisif est ailleurs : en abaissant le coût de service, l'IA rendrait rentables des segments de clientèle jusqu'ici hors de portée, élargissant mécaniquement les marchés adressables. Signe de la bascule en cours, les institutions financières prévoient d'y consacrer 2,0 % de leur chiffre d'affaires en 2026, contre 0,9 % en 2025, un niveau désormais comparable à celui du secteur technologique lui-même (2,1 %).
Les deux autres leviers en découlent. D'une part, l'investissement dans de nouveaux relais de croissance (financement des très petites, petites et moyennes entreprises, services de trésorerie pour les entreprises de taille intermédiaire, offres retail plus personnalisées) que l'IA rendrait précisément plus efficaces à adresser. D'autre part, le retour des fusions-acquisitions au cœur de la stratégie : pour la première fois depuis plus d'une décennie, estime BCG, les conditions sont réunies, entre valorisations attractives, capital abondant et attentes favorables des investisseurs.
Le rapport pointe enfin la recomposition du paysage concurrentiel : les acteurs financiers non bancaires captent désormais 20 % des revenus mondiaux de la banque de financement et d'investissement, tandis que montent en puissance les stablecoins. BCG se garde toutefois de tout catastrophisme : dans un écosystème plus ouvert, le rôle de tiers de confiance des banques traditionnelles pourrait, selon le cabinet, sortir renforcé de cette désintermédiation partielle.
L'atout africain : des besoins immenses, encore non couverts
C'est sur le terrain de la croissance, précisément celui qu'attendent les marchés, que le continent africain se distingue. Les banques africaines figurent parmi les plus grandes créatrices de valeur de ces dernières années et affichent, pour la plupart des établissements cotés, des valorisations solides. Mais leur véritable avantage comparatif, souligne BCG, réside dans ce que les marchés matures n'ont plus : des gisements de demande considérables et non servis. Faible taux de bancarisation, accès limité des TPME au financement, écosystèmes de paiement parmi les plus dynamiques au monde — autant de leviers que l'IA pourrait rendre économiquement viables.
« Le vrai sujet n'est plus la solidité du secteur », résume Othman Omary, Managing Director & Partner et responsable de la practice Institutions Financières de BCG Africa, mais la capacité des banques africaines à ouvrir de nouveaux moteurs de croissance (inclusion, financement des entreprises, expansion régionale) et à se positionner face aux forces qui redessinent l'industrie.
Le Maroc, cas d'école d'un potentiel à convertir
Le diagnostic marocain du rapport s'inscrit dans cette grille de lecture. En 2025, les banques du Royaume ont confirmé leur résilience : croissance d'environ 8 % des bilans consolidés, maîtrise des coûts, amélioration de la qualité des actifs et diversification des revenus, selon BCG. Ce constat recoupe les données publiées par ailleurs : le produit net bancaire cumulé des neuf principales banques marocaines a atteint 107,4 milliards de dirhams en 2025, en progression généralisée, portée par ce que les analystes qualifient de « supercycle d'investissement », crédits à l'équipement alimentés par les grands chantiers d'infrastructure, et par la détente des rendements consécutive à l'assouplissement monétaire de Bank Al-Maghrib. Les banques cotées ont dégagé un résultat net part du groupe de l'ordre de 17 milliards de dirhams, dans un contexte de croissance économique de 5 %.
Cette solidité s'est traduite, note BCG, par un rerating « satisfaisant » du secteur bancaire coté à Casablanca, et surtout par une capacité d'investissement que le cabinet qualifie de « rare », un atout stratégique à mobiliser. L'enjeu, dès lors, est identique à celui du continent : convertir cette position de force en croissance. Les marchés les plus prometteurs (inclusion financière des ménages modestes, financement des TPE et PME, services à valeur ajoutée) ont longtemps été bridés par des coûts de service élevés et des marges étroites. C'est cette équation que l'IA modifierait, en améliorant simultanément l'efficacité opérationnelle et la qualité de l'analyse du risque.
Othman Omary y insiste : l'IA est devenue « un levier de création de valeur, bien plus qu'un sujet technologique », et l'avantage reviendra, au Maroc, aux banques qui repenseront leurs processus « de bout en bout », et non par retouches successives.
Une thèse à confirmer
Reste que l'exercice de conviction n'est pas gagné d'avance. Le rapport lui-même concède, dans sa version globale, que les gains récents de rentabilité tiennent davantage à l'effet de ciseaux favorable entre revenus et coûts qu'à une transformation structurelle des modèles opératoires : le ratio de charges d'exploitation rapporté aux actifs n'a guère bougé et les effectifs du secteur continuent de croître. Au Maroc, le stock de créances en souffrance (autour de 98 milliards de dirhams) demeure le principal point de vigilance identifié par les agences de notation, en l'absence d'un marché secondaire des créances non performantes pleinement opérationnel. Et si le triplement annoncé des budgets IA (de 0,9 % à 2,0 % du chiffre d'affaires) témoigne d'une inflexion réelle, l'écart entre intention d'investissement et refonte effective des processus reste, pour l'heure, la variable non observable de l'équation.
C'est précisément là que se jouera la thèse du rapport : les banques marocaines ont, selon BCG, « gagné le droit d'investir » dans l'IA, dans de nouveaux segments, dans la consolidation. La question que 2026 devra trancher est de savoir si elles l'exerceront à l'échelle qu'exige la promesse.
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