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Le bloc notes de la rédaction

Grand écran

Avec Volubilis, Bensaidi au plus près de son art et de son public

06.10.2018 à 22 H 24 • Mis à jour le 06.10.2018 à 22 H 24
Par
Depuis son premier long métrage, « Mille mois » (2003), Faouzi Bensaidi ne cesse de surprendre les critiques, sans faire autant avec le public. Cette fois, avec son quatrième opus, « Volubilis », le réalisateur signe une œuvre éclectique et bien ficelée, où l’on montre et suggère à la fois. Si les recettes sont au rendez-vous, le cinéma marocain en aura gagné un magnifique précédent. Regard sur une œuvre et un style pas du tout comme les autres

D’abord le pitch : « Un agent de sécurité se voit contraint de rappeler á l’ordre, avec force, une femme qui méprisait les règles du lieu. Cette dernière s’avère être l’épouse d’un haut responsable, ce qui coûtera á Abdelkader, l’agent, une profonde humiliation. Il cherchera par la suite à se venger ».


C’est ainsi que j’ai personnellement vu évoluer la trame du dernier film de Faouzi Bensaidi, Volubilis, qui vient de sortir en salles au Maroc, presque en concomitance avec sa sortie en France, et ce après avoir été encensé par la critique dans de grands festivals, aussi bien au Maroc qu’ailleurs.


A l’image de ce pitch improvisé, la trame est basique, pour ne pas dire rudimentaire. Le nœud principal (qui est une histoire d’amour) n’a rien d’extraordinaire, et la crise du personnage principal (l’humiliation puis la revanche) semble avoir être la même pour beaucoup de protagonistes aussi bien sur grand écran que dans la vraie vie.  Mais ainsi sont beaucoup de grands films : difficiles, voire impossibles à raconter en un pitch. Et peut être même en plusieurs dizaines de pages.

 

Empathie plutôt que pitié

Exit les plot twists et les labyrinthes narratifs, dans Volubilis, l’histoire, à elle seule, ne compte pas. La réalisation, à elle seule, ne compte pas. La musique et les acteurs, non plus, ne comptent pas à eux seuls. C’est un film où tout compte et rien ne compte à la fois.


Un échafaudage presque millimétré, donnant à chaque composante son juste espace. Sa juste valeur, selon son utilité narrative mais aussi esthétique.


Dans Volubilis, nous ne regardons pas l’histoire d’Abdelkader. Nous la vivons avec lui. Sauf que loin de créer un personnage « émouvant » au point de susciter la pitié, Faouzi Bensaidi nous dessine le portrait d’un héros de tous les jours. Un homme ordinaire qui ne se transformera jamais en superman, aussi dure soit son épreuve. Il est un peu comme nous tous. Ordinaire. C’est, en quelque sorte, le personnage qui se projette dans le spectateur, le cherche, et tente de le sortir de sa zone de confort, ou que ce soit l’inverse comme l’on a tellement eu l’habitude de voir, particulièrement dans le cinéma hollywoodien.



Marié à une femme de ménage, Malika, (merveilleusement campée par Nadia Kounda), ils vivent tous les deux chez les parents d’Abdelkader, dans la promiscuité et surtout l’absence d’intimité.


Ca va mal pour les deux et leurs familles. On le sait parfaitement. Mais Faouzi Bensaidi le dit d’une autre manière. Sa manière à lui. Un peu comme dans une composition musicale triste. Connaître le sentiment de tristesse, l’avoir vécu peu ou prou, n’enlèvera rien à la justesse et l’ingéniosité de la mélodie á chaque fois que l’on va la (re)-découvrir.


Et, Volubilis, à l’instar des autres œuvres de ce réalisateur, ne déroge pas à la règle : C’est une composition musicale très polyphonique, avec des paroles  remplies de métaphores saisissantes.

 

Réalisme et sublimation à la fois

Ici, pour raconter Abdellah et Malika, leur amour et leur misère, Bensaidi choisit les plans serrés, avec une caméra qui nous fait coller aux personnages au point de nous faire ressentir leur asphyxie.


Par moments aussi, la caméra « respire », donnant à voir des paysages sublimes, comme lorsque le couple se promenait dans les vestiges de Volubilis.

 

Et parfois aussi, la caméra inspire la confusion. Elle intrigue, plutôt. Comme dans ce mall où travaille Abdelkader, comme agent de sécurité. Une bâtisse de trois étages, à l’architecture quasi-décloisonnée, où tout donne sur tout, presque sans vis-à-vis, si ce n’est quelques poutres, ou autres petites cloisons laissant les personnages paraître et disparaître dans la même réplique.


Un jeu de clairs-obscurs qui se déploie selon une magnifique géométrie dans l’espace pensée par le réalisateur et qui est aussi le résultat d’un superbe travail de repérage qui a fait de la ville de Meknès, unique lieu de tournage, un endroit de rêve.


Cette sublimation des lieux, ou encore cette manière, de raconter avec l’espace et le hors champ, semble définitivement être la griffe de Faouzi Bensaidi.


Une signature qui n’a pas changé dans ses films bien que, depuis son court métrage La falaise en 1998, ses thèmes, son rythme et ses personnages se suivent sans jamais se ressembler. Sans répétition aucune.

 

En quête de l’universel

C’est un style qui manque cruellement à notre cinéma national oscillant entre la récitation du script par les acteurs, avec des champs et contre champs ennuyeux et des larges souvent mal cadrés, et un cinéma savant, investissant un maximum dans la beauté de l’image et la justesse du bruit et du silence mais au détriment de l’histoire qui en devient un simple prétexte pour montrer ses performances visuels.


Et c’est pour cela que Volubilis réussit à toucher  par une ambition non dite : Celle d’être accessible au public non cinéphile, mais amoureux du cinéma toutefois.


Cette ambition est celle de vouloir raconter en trois actes, avec des dialogues économes mais pertinents, et un rythme de montage qui ne succombe pas au ratio commercial de 3 ou 4 secondes par plan, mais sans non plus tarder jusqu’à demander au spectateur de troquer son envie de spectacle contre un besoin de « réflexion profonde », qui nécessite non seulement une prédisposition d’humeur, mais de background cinématographique aussi, ce qui fait de l’œuvre un produit réservé à une catégorie très limitée de spectateurs,  au Maroc comme ailleurs.


C’est ainsi que Volubilis est un film à la fois humble et ambitieux. Sans prendre de haut, il reste exigeant et méticuleux. Il raconte une histoire ordinaire, avec un regard qui ne l’est pas du tout.


Plus qu’un compromis. C’est une performance. Une manière de faire tout à fait adaptée à « nous ». Nous les Marocains. A notre vécu, nos goûts, nos habitudes mais aussi notre ambition.


Une ambition du meilleur dignement portée par Faouzi Bensaidi.  Celle de raconter le Marocain dans son vécu, mais sans le cantonner dans la laideur des problèmes qui l’entourent. Sans le réduire à un être binaire, dont les émotions se résument à la joie et la tristesse. Sans en faire une éternelle victime, à cause de sa pauvreté et de son ignorance.


Abdelkader, Malika, eux, sont complexes. Très complexes. En dépit de leur condition, ils ont une sensibilité profonde et universelle. Ils réussissent à voir le monde et à l’apprivoiser grâce à cette sensibilité et à leur envie monstrueuse de liberté. Des personnages qui rappellent celui de Cheikh Hosni, le looser aveugle héros de Kit Kat (1995), chef d’œuvre de l’égyptien Daoud Abdel Sayed.


Comme quoi Faouzi Bensaidi ne donne pas des rêves qu’à ses personnages. Mais à nous aussi, en nous promettant un cinéma marocain universel. C’est-à-dire : du grand cinéma.


Ali Hassan Eddehbi est auteur et spécialiste en communication


Volubilis, septembre 2018 (1h 46min), de Faouzi Bensaïdi. Avec Mouhcine Malzi, Nadia Kounda, Abdelhadi Talbi

Par Ali hassan Eddehbi
Le Desk Culture