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Media Fail

« Zoophilie » sur une ânesse : ni rage, ni bestialité, mais un travestissement de « putes à clics »

27.08.2017 à 17 H 25 • Mis à jour le 27.08.2017 à 18 H 06
Par Kenza Filali
À l'origine
L’histoire est certainement, avec celle du « viol collectif » d’une jeune femme atteinte de troubles mentaux dans un bus de Casablanca, celle qui a fait couler le plus d’encre cet été dans la presse nationale, mais aussi internationale. Elle est révélée le 10 août par Al Akhbar, un quotidien arabophone à fort tirage.

L’article rapporte que quinze garçons mineurs, âgés de 7 à 15 ans, ont « violé une ânesse », à Sidi Al Kamel, une bourgade des environs de Sidi Kacem dans le nord-ouest du Maroc. Les faits se seraient déroulés quelques jours plus tôt.

Les jeunes auraient par la suite été évacués d'urgence à l'hôpital, afin d'être traités contre la rage que l’animal avait contractée.

Toujours selon Al Akhbar, les autorités locales ont ordonné l’abattage de l’animal pour éviter tout risque de propagation de la maladie.

« Les autorités ont d’ailleurs procédé à la recherche de personnes ayant été en contact avec l’animal, afin de limiter le risque de propagation de la rage parmi les habitants de la région », poursuit le journal.

Selon le quotidien, « le nombre d’infections serait bien plus important, du fait que certaines familles ont préféré emmener leurs enfants vers des hôpitaux en dehors de la région afin d’éviter toute moquerie ».

Le site H24.info a été le plus prompt à reprendre l’information en langue française dès le 9 août au soir, l’édition d’Al Akhbar datée du lendemain étant disponible la veille dans les kiosques. C’est le résumé de H24.info, partenaire marocain du Figaro, qui sera repris comme source fiable à l’international.
Les détails
Le côté sordide de l’histoire provoque une trainée de réactions sur les réseaux sociaux dont Le360 rapporte quelques morceaux choisis dans sa « revue du web ».

Au-delà de l’anecdote, le sujet bifurque sur les pratiques zoophiles « courantes dans les campagnes marocaines », comme le rapportent de nombreux médias.

« La zoophilie est un réel problème au Maroc », écrit le média français La Dépêche : « On crie au scandale, pourtant tout le monde sait que dans le milieu rural, les premières expériences sexuelles se font souvent sur des animaux », a réagi Amal Elbekri, secrétaire générale adjointe du Réseau associatif pour la protection animale au sein du développement durable dans les colonnes de Telquel. Le site d’information, rappelle que la zoophilie n'est que rarement abordée dans le débat public marocain.

C’est le témoignage de l’un des pré-adolescents présenté comme « l'un des auteurs du viol » qui s'est expliqué au micro de Chouf TV, un site de buzz, qui va davantage authentifier auprès du public et de la presse internationale les faits, d’autant que la vidéo est reprise par H24.Info, mais aussi par d’autres médias locaux lus à l’international : « Si on avait un endroit où on pouvait s'amuser, on n'aurait pas fait ce qu'on a fait avec l'ânesse », dit le jeune témoin, face caméra.
Les faits réels
Le récit, depuis sa première version lancée par Al Akhbar, comporte cependant bien de faits incohérents, non établis, ou tout simplement manipulés pour appuyer sa supposée véracité.

D’abord sur le fait que les adolescents aient pu contracter la rage. Un seul média, Yabiladi, qui dès la parution de l’article d’Al Akhbar le 10 août, prend la peine de recouper l’information auprès des autorités locales pour y voir plus clair et surtout démentir l'information. Il interroge la Gendarmerie royale locale qui atteste que les jeunes gens ont été vaccinés par précaution.

« Ils sont 15 jeunes à avoir été vaccinés contre la rage à l’hôpital de Machrâa Bel Ksiri. Mais contrairement à ce qui a été écrit, ils n’avaient pas la rage », déclare le gendarme interrogé par Yabiladi qui précise que ces jeunes « ont seulement entendu des rumeurs selon lesquelles l’ânesse était atteinte de rage ».

De peur d’attraper le virus rabique, poursuit le site d’information, « les adolescents ont averti leurs familles qui ont, à leur tour, signalé la mésaventure aux autorités locales ». « L’histoire a ensuite été racontée aux infirmiers qui leur ont administré les vaccins par précaution », conclut la gendarmerie royale.

L’article de Yabiladi n’a pourtant pas pu atténuer la spirale du buzz, et pour cause, la vidéo de Chouf TV devenue virale par sa réverbération par des médias professionnels, l’a rendu complètement inaudible.

Or, c’est bien cette vidéo qui pose problème en matière journalistique. Pourtant elle a été reprise en boucle par des médias autrement plus sérieux qui se sont engouffrés dans la thématique des pratiques zoophiles taboues, prenant pour argent comptant ce que l’enfant raconte, ou plutôt ce que la séquence filmée tend à lui faire dire.

Premier élément de doute, ses conditions de tournage et sa durée. Il est de ce fait étonnant que le vidéaste de Chouf TV n’ait pu extraire que 22 secondes du témoignage de l’enfant alors que l’affaire fait grand bruit, sans parler du fait qu’en terme de respect de la déontologie en matière de presse, son témoignage ne soit pas délivré sous une quelconque autorité adulte, ni aucune contextualisation…

Au regard de ces conditions Le Desk a décidé de ne pas reprendre ici la vidéo.

Deuxième point, ses propos sont lourdement édités. A l’entame, l’enfant évoque l’ennui qui l’a poussé avec ses copains à s’intéresser à l’ânesse. Il dit qu’ils l’ont « enfourchée ». Là, à la 11e seconde, un premier raccord est fait avec le bout de phrase : « On a pris peur d’être contaminés ». A la 12e seconde, la vidéo subit un second montage. Le garçon n’est plus acteur des faits. Il dit : « Ils l’ont touchée ». A la 13e seconde, la vidéo saute de nouveau, l’enfant dit : « Ils se sont déshabillés ». Un raccord supplémentaire fait dire de nouveau à l’enfant « ils l’ont touchée ». Une analyse de cette séquence lorsqu’il dit que les gamins ont été en contact avec l’animal est la reprise de celle qui précède, alors que Chouf TV laisse à penser qu’il l’a dit à deux reprises. La vidéo se termine avec les revendications à caractère social en terme d’infrastructures (routes, maison de la jeunesse). Cette partie est elle aussi éditée.

Chouf TV a depuis mis en ligne d’autres vidéos du même type (cette fois floutées après avoir dépublié celle de l'enfant filmé à visage découvert pour la remettre en ligne en l'oblitérant), mais toujours usant de mêmes artifices de montage. Dans l’une d’elle, on voit d’autres enfants alignés en rang d’oignons répétant que s’ils avaient eu d’autres possibilités de loisirs, il n’auraient pas approché l’ânesse…

Troisième point qu’aucun média n’a soulevé est le caractère improbable de l’acte zoophile par des gamins de 7 ans (!) à 15 ans. A ces âges, il pourrait s’agir plutôt de parodie ou d’initiation à des actes érotiques, et encore. De là à parler de viol, de zoophilie en réunion, et donc de bestialité assumée en groupe, il y a de la marge, même si le phénomène est souvent rapporté par ailleurs s'agissant d'adolescents pubères… Pourtant, la presse a préféré parler avant tout de « frustration sexuelle », citant sexologues et autres experts, allant jusqu’à décortiquer ce que dit la loi en la matière, mais n’a jamais mis en doute la cohérence des faits rapportés.

Enfin, dernier point, sur la contraction de la rage elle-même, démentie par les autorités, peut-on imaginer des enfants atteints du virus gambadant dans les rues et donnant des interviews à la presse même s’ils ont été vaccinés ? LibéDesintox a tordu le cou à cette « fable » par un déroulé de tweets, rappelant que la rage est dans la plupart des cas mortelle. Autre détail, sa période d’incubation qui ne cadre pas à priori avec les faits rapportés par les médias…



Le site français Atlantico a convoqué un médecin pour commenter l’affaire parlant même d’hospitalisation urgente « en raison d’une encéphalite débutante qui s’est avérée être la rage ». D’où tiennent-ils l’information qui figure dans le chapeau de l’article et nulle part ailleurs ? Mystère…
Le verdict
Ce qu’il faut retenir de cette histoire est avant tout une contamination d’un autre genre, celle des médias « putes à clics » comme Chouf TV. Ce qui en ressort est qu’au fond, la célérité des services de santé et de la gendarmerie à vacciner par prévention des enfants ayant été en contact avec un animal désigné comme malade, a donné du grain à moudre aux machines à buzz. Le pire est que des médias professionnels ont alimenté, comme dans de nombreux cas précédents, un récit fabriqué de bout en bout à partir d’une improbable et sordide rumeur.
Par Kenza Filali
Le Desk Désintox