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n°304.Loi sur les «fake news»: pourquoi l’Etat n’est pas crédible

11.05.2018 à 01 H 30 • Mis à jour le 11.05.2018 à 02 H 06
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Face au péril du boycott, le gouvernement veut légiférer pour endiguer le phénomène insaisissable des fausses nouvelles sur Internet. Si d’autres pays, démocratiques et autoritaires se sont déjà engagés dans cette voie pour d’autres raisons, les effets d’une telle démarche dans un contexte de contestation sociale et d’une liberté d’expression déjà malmenée, seront assurément contre-productifs voire dangereux

Après des semaines de couacs, d’embardées calamiteuses de ses ministres, et de tergiversations, le gouvernement annonce par la voix de son porte-parole, Mustapha El Khalfi qu’il « traite avec le sérieux nécessaire la campagne de boycott », avouant ses craintes légitimes à l’approche du mois de ramadan.


Pour se justifier, le gouvernement dit avoir pris « le temps nécessaire pour l’analyser et pour examiner ses dimensions, ses résultats et son impact sur l’économie nationale ». « Il a été relevé la plupart du temps une série de données inexactes de nature à porter préjudice à l’économie du Royaume et aux intérêts des agriculteurs et de leurs familles », a noté El Khalfi dans une déclaration à la presse au sortir de la réunion hebdomadaire de l’exécutif, faisant état du cas spécifique du lait commercialisé par Centrale Danone, dont la marge de prix n’a pas évolué depuis 2013, et qui fait l’objet de gibier de potence au nom de la cherté du coût de la vie.


Les « informations erronées » disséminées sur Internet sont de nature à impacter négativement un secteur aujourd’hui autosuffisant et à porter préjudice à tout un pan de l’économie qui emploie des milliers de personnes, a dénoncé en substance le porte-parole du gouvernement.



« Véhiculer des allégations mensongères est une pratique illégale qui ne relève en aucun cas de la liberté d’expression », a martelé El Khalfi, ajoutant que le gouvernement œuvrera à la révision de la loi actuelle « car personne ne saurait accepter que l’on véhicule des informations erronées pouvant porter atteinte à la réputation du pays et à son économie ».


Certes, il est incontestable que le mouvement populaire de boycott de certains produits de consommation qui a surgi sur les réseaux sociaux, principalement sur Facebook, avant de s’ancrer dans la réalité, a drainé avec lui une quantité phénoménale de fausses informations, de parodies assassines et de folles rumeurs.


Peut-on cependant prendre cette annonce gouvernementale pour une réelle volonté de doter le pays d’un cadre juridique visant à endiguer la propagation de fausses informations, en particulier sur internet ?


Dans le contexte marocain où l’Etat est lui-même producteur d’informations biaisées, de contre-vérités, d’allégations sournoises, du fait de sa puissante machine de propagande, cette loi (une de plus) risque de s’ajouter à tout le dispositif existant qui vise déjà à étouffer les nouvelles qui dérangent.


On l’a vu récemment avec le Hirak rifain où médias publics et publications proches de milieux sécuritaires ont produit des « fake news » à grande échelle sans que les lois déjà existantes ne soient activées.


On peut imaginer qu’avec ce nouveau projet de texte, qu’en cas de propagation d’une fausse nouvelle, il sera possible de saisir un juge à travers une nouvelle action en référé permettant le cas échéant de supprimer le contenu mis en cause, de déréférencer le site internet qui l’a produite ou relayée, de fermer le compte utilisateur concerné d’un internaute ou d’un groupe particulier, voire de bloquer carrément l’accès à la plateforme qui l’héberge, à l’instar de ce qui se fait autant exceptionnellement dans certaines démocraties occidentales notamment concernant les contenus haineux, que dans des Etats autoritaires comme Singapour ou la Malaisie.


Mais dans le cas du Maroc c’est surtout le risque du renforcement d’une législation déjà liberticide qui est en jeu, le contrôle de la parole libre sur internet, la judiciarisation supplémentaire de la société, alors que la liberté d’expression est déjà très malmenée. Faut-il rappeler que la punition de la diffusion des fausses nouvelles est déjà prévue par la loi ? Que faudrait-il ajouter à ce sujet sinon un autre moyen de flicage légalisé ? Et qui décidera de la vérité alors que l’Etat se refuse encore à l’accès à l’information publique et à une régulation effective des canaux journalistiques seuls à mêmes de séparer le bon vin de l’ivraie ?


En clair, comment légiférer contre les foyers de diffusion qui sont parallèles à une sphère journalistique rudoyée et tétanisée par la censure, comme Facebook, Twitter voire même WhatsApp ? Est-ce techniquement faisable sans verser davantage dans les travers de la surveillance policière déjà très répandue au Maroc ?


Cet état de fait renseigne déjà de la grande fragilité du projet gouvernemental. Il viserait uniquement Internet et pas les médias classiques, puisqu’il est annoncé dans le cadre d’un boycott né sur la Toile par des sources insaisissables. Or, ces sources manipulatrices ou manipulées, peu importe, ont pris le maquis justement parce que les espaces d’expression conventionnels ont été méthodiquement restreints, des corps intermédiaires de revendication (partis politiques, syndicats, associations, presse) laminés, jusqu’à la rue où il est désormais dangereux d’exprimer sa contestation au risque de se retrouver à la case prison.


S’il existe une frontière d’expression poreuse, c’est bien celle entre Internet et le reste. Intervenir de la sorte sur cet espace sans avoir apaisé et démocratisé la prise de parole, c’est d’ores et déjà s’engager dans la poursuite des méthodes sécuritaires qui ont participé à la destruction du pluralisme des médias. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard que d’apprendre que pour contrer l’intox, c’est le ministre de l’Intérieur qui est encore une fois en première ligne, sans concertation préalable avec les professionnels de l’information et les experts des nouvelles technologies.


Si la proposition de loi a, à priori, l’attrait des évidences et que sa volonté de protéger le bien commun contre les intox répandues sur les réseaux sociaux n’est pas critiquable en soi, tant le mensonge pollue bel et bien le débat public, le fait de vouloir imposer sa traçabilité par la simple répression, confine à l’annonce d’une chasse aux sorcières qui ne dit pas son nom, puisqu’elle sera à n’en pas douter à géométrie variable.


N’oublions pas que la distinction entre les intox et les infos est toujours moins évidente dans un environnement où règne l’interdit et où la critique est prise pour une action nihiliste, pour qu’une simple loi concoctée dans l’urgence d’une atmosphère délétère permette d’atteindre les premières sans restreindre les secondes.


Dans ces conditions, on le sait, les révélations journalistiques sont systématiquement dénoncées par les gouvernants comme des mensonges. On peut dès lors imaginer combien de vérités hurlantes, mais dérangeantes seront scrutées puis bloquées sur les réseaux sociaux au nom de la lutte contre les fausses nouvelles, comme c’est le cas par la justice d’abattage qui utilise déjà tant d’artifices juridiques, comme la loi anti-terroriste ou même le code pénal, pour faire taire journalistes, blogueurs ou simples internautes qui osent braver les lignes rouges imposées par l’Etat.


Mot-valise par excellence, la « fake news » est spectrale, de la fausse information répercutée avec ou sans intention de nuire, jusqu’au coup monté par une officine cachée. Elle devient davantage dangereuse lorsque les pouvoirs publics prétendent au contrôle de la vérité et s’attaquent à ses nuisances par une information étatisée.


Face au délabrement moral de l’information contrôlée par des politiques qui sont toujours juge et partie, de part les lois qu’ils ont façonnées au nom de la raison d’Etat, jusqu’à leur propre statut, fait de mélange des genres à l’instar de nos ministres businessmen, ce projet de loi ne fera que sanctuariser la propagande et pousser le peuple déjà en colère à user de moyens de sédition plus dommageables.

Par Ali Amar @MarocAmar
Le Desk En clair