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Brahim Diaz, fer de lance des Lions de l'Atlas.

n°1241.Maroc–Brésil : le choc qu’aucun des deux camps ne voulait disputer si tôt

13.06.2026 à 12 H 53 • Mis à jour le 13.06.2026 à 12 H 53 • Temps de lecture : 13 minutes
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Au MetLife Stadium, là même où se jouera la finale le 19 juillet, les Lions de l'Atlas et la Seleção ouvrent le premier grand chapitre de ce Mondial. Deux nations du top 10 mondial, deux récits sous tension, et une seule certitude : aucune des deux n'aborde ce rendez-vous dans le confort qu'on lui prête

Il y a des affiches que le tirage au sort fabrique presque par accident, et qui prennent une dimension que personne n'avait anticipée. Brésil–Maroc, premier rendez-vous du groupe C ce samedi soir à East Rutherford (23 h, heure marocaine), en fait partie. Sur le papier, c'est le seul match de toute la phase de poules à opposer deux sélections classées dans le top 10 de la FIFA : la Seleção sixième, les Lions de l'Atlas septièmes, à un souffle. Dans les faits, c'est surtout la rencontre de deux équipes que l'on dit favorites et qui, à y regarder de près, avancent toutes deux avec une fêlure.


Le décor n'est pas neutre. Le stade qui accueillera la finale, le 19 juillet, sert ici de rampe de lancement. Comme si la compétition voulait dire, dès la première grande soirée, que rien ne serait donné.


Le Maroc joue son présent et répète son futur

Pour comprendre l'enjeu marocain, il faut tenir les deux bouts d'une même corde. D'un côté, l'héritage : la demi-finale de Doha en 2022, première pour une nation africaine et arabe, a transformé une sélection en référence. De l'autre, l'avenir immédiat : le Maroc coorganisera le Mondial 2030 avec l'Espagne et le Portugal. Entre les deux, il faut prouver que 2022 n'était pas un feu de paille, mais une marche. Ce match est ce test, en accéléré, sous les projecteurs les plus crus.


Il y a, dans cette ambition, un revers que peu de sélections affrontent : le Maroc a perdu l'arme de la surprise. À Doha, chaque exploit était un vol au-dessus de sa condition, et battre une grande nation relevait du miracle assumé. Quatre ans plus tard, le statut a changé de camp et la charge mentale avec lui. Une victoire contre le Brésil ne serait plus tout à fait un coup d'éclat, mais presque une confirmation que l'on attend. C'est désormais l'adversaire qui prépare le piège marocain, et non l'inverse.


La route vers les États-Unis a pourtant été d'une netteté presque insolente. Huit matchs de qualification, huit victoires, vingt-deux buts marqués, deux encaissés : statistiquement, peu de sélections sur la planète ont fait mieux. Cette solidité défensive est le socle du projet, et elle reste l'argument numéro un à brandir face à l'artillerie brésilienne.


Mais le Maroc arrive à ce Mondial après une secousse interne qu'on aurait crue impensable il y a un an. Walid Regragui, l'homme de l'épopée qatarie, n'est plus là. Son départ, acté début mars, est la conséquence directe d'une finale de CAN 2025 chaotique à domicile face au Sénégal et d'un dénouement que le Maroc continue de digérer. Le Maroc se présente donc comme champion d'Afrique en titre, mais avec une ambiguïté que l'équipe traîne comme une écharde.


Dans ce contexte, le choix de Mohamed Ouahbi pour succéder à Regragui dit quelque chose de la philosophie fédérale. Le technicien belgo-marocain, dix-sept ans à former des jeunes à Anderlecht, vient de remporter la Coupe du monde U20 avec le Maroc. On a confié la sélection A à un formateur, pas à un nom ronflant, un pari sur la continuité d'une génération plutôt que sur la rupture. Reste qu'Ouahbi dirige ici son tout premier Mondial senior, avec à peine trois mois dans les jambes pour imposer sa vision de jeu. Sa liste a d'ailleurs assumé un rajeunissement, écartant quelques cadres au profit de talents émergents.


L'infirmerie a contraint le plan marocain

C'est sans doute le point le plus scruté de cet avant-match. Le Maroc devait s'appuyer sur une charnière d'expérience. Il devra improviser. Nayef Aguerd, pilier défensif, est forfait, jugé trop court physiquement après une longue absence. Romain Saïss a pris sa retraite internationale. La pénurie dans l'axe est telle que la fédération a fait enregistrer in extremis, le 11 juin, le défenseur Marwane Saâdane (Al-Fateh, Arabie saoudite) pour étoffer le secteur. À 34 ans et avec une douzaine de sélections, ce stoppeur polyvalent, capable de dépanner au milieu, apporte une option d'expérience, mais sa convocation de dernière minute dit surtout l'ampleur du trou laissé par Aguerd, et la presse le voit davantage en recours qu'en titulaire d'entrée.


La charnière attendue reste donc une association inédite de deux défenseurs de Premier League, Issa Diop et Chadi Riad, qui totalisent à eux deux une poignée de sélections seulement. Devant Yassine Bounou, ce duo devra contenir Vinícius Júnior, Raphinha et Matheus Cunha lors d'une soirée de première mondiale. L'écart d'expérience saute aux yeux et c'est précisément là que Saâdane pourrait, si Ouahbi opte pour la prudence, se retrouver propulsé plus tôt que prévu.


À gauche, Noussair Mazraoui, touché à l'épaule contre la Norvège, a été déclaré apte et maintenu dans le groupe. Il devrait tenir le couloir, Anass Salah-Eddine faisant office de doublure. Devant, le forfait d'Abdessamad Ezzalzouli suite à une entorse du ligament interne du genou contractée lors de ce même amical, prive Ouahbi d'un déséquilibreur côté gauche. Le sélectionneur a amorti l'argument en conférence de presse : ces absences ne changeront « ni le style ni le système », a-t-il assuré, en homme qui refuse de donner à l'adversaire l'avantage psychologique du doute.


Le visage probable des Lions de l'Atlas reste donc en partie ouvert. La colonne vertébrale ne fait guère débat : Bounou dans les buts, Hakimi capitaine et patron du couloir droit, un double pivot articulé autour du Lillois Ayyoub Bouaddi (18 ans) et de Neil El Aynaoui, et Brahim Díaz en chef d'orchestre dans un rôle libre. Détail révélateur du virage générationnel : Sofyan Amrabat, poumon et héros défensif de l'épopée qatarie, devrait cette fois débuter sur le banc. C'est aux extrémités du onze que les options se bousculent : Azzedine Ounahi, Bilal El Khannouss, Ismael Saibari, Soufiane Rahimi et Ayoub El Kaabi se disputent les dernières places offensives, selon que Ouahbi privilégie le contrôle ou la percussion. Une chose est sûre : Brahim Díaz, auteur d'une quinzaine de buts en sélection et en pleine confiance, est le danger numéro un, l'homme par qui les transitions marocaines peuvent faire mal.


Le Brésil, favori à voix basse

En face, la Seleção n'avance pas non plus le torse bombé. C'est même tout l'inverse, et c'est une nouveauté : le Brésil entame rarement un Mondial avec des attentes aussi tempérées. Vingt-quatre ans sans le moindre sacre planétaire, un cycle qualificatif heurté, et un projet encore jeune sous la houlette de Carlo Ancelotti, premier entraîneur étranger de l'histoire à mener le Brésil en Coupe du monde, et lui-même débutant à ce poste en sélection nationale.


L'Italien a misé sur la stabilité plutôt que sur la révolution. Casemiro est maintenu comme repère défensif, Vinícius et Raphinha ont reçu les clés du flanc gauche offensif, et Ancelotti a refusé de précipiter le retour de Neymar, dont une blessure musculaire contractée en fin de saison à Santos repousse l'éventuelle apparition à un tour ultérieur, si tour ultérieur il y a. Le forfait sur blessure de Wesley a par ailleurs rouvert le poste de latéral droit, que Danilo devrait occuper.


Le onze attendu en 4-2-3-1 a des allures de cathédrale : Alisson, Danilo, Marquinhos, Gabriel Magalhães, Alex Sandro, Casemiro, Bruno Guimarães, Raphinha, Paquetá, Vinícius, Cunha. Du métier, de la qualité technique individuelle à revendre, et une puissance de feu offensive redoutable. Mais aussi une dépendance assumée à Vinícius, attendu comme le fer de lance d'une attaque privée de son numéro 10 habituel. Le paradoxe de l'ailier du Real est connu : intenable en club, souvent plus discret en jaune (une poignée de buts en près d'une cinquantaine de sélections). Ce Mondial est, pour lui aussi, un rendez-vous avec sa propre légende.


Ancelotti, lui, ne s'est pas caché. Au moment du tirage, il avait déjà désigné le Maroc comme l'adversaire le plus redoutable de sa poule : une équipe solide, expérimentée, qui a tout d'un piège pour une entrée en lice. Reconnaissance lucide d'un technicien qui sait que la première marche est rarement la plus simple.


Deux élites, deux dynamiques

Réduire l'affiche au grand Brésil contre le petit Poucet serait passer à côté de ce que racontent les données. Les deux sélections logent dans le même cercle, sixième et septième nations FIFA, mais n'y sont pas entrées par la même porte. La Seleção reste, et de loin, l'effectif le plus richement valorisé : environ 909 millions d'euros (M €), près du double de la valeur marocaine (448 M €), d'après les estimations de Transfermarkt à la mi-juin. C'est une ossature d'expérience, à la moyenne d'âge élevée (29,2 ans), où Alex Sandro, Danilo et Casemiro frôlent tous la trentaine bien tassée. Le groupe marocain est sensiblement plus jeune (26,6 ans), partagé entre quelques cadres trentenaires (Bounou, El Kaabi, le revenant Saâdane) et une vague d'adolescents, Bouaddi, Gessime Yassine ou Samir El Mourabet, qui n'ont pas connu Doha. Point commun frappant : les deux vivent loin de chez elles, neuf Marocains sur dix expatriés, contre près de trois Brésiliens sur quatre.


C'est sur la forme récente que le rapport de force se brouille. Depuis la prise de fonction d'Ouahbi en mars, le Maroc est resté invaincu sur ses cinq matchs de préparation : deux nuls de prestige contre l'Équateur (1-1) et la Norvège de Haaland et Ødegaard (1-1), une victoire sur le Paraguay (2-1), puis deux démonstrations face au Burundi (5-0) et à Madagascar (4-0). Treize buts marqués, trois encaissés : l'attaque tourne, et la défense, malgré ses chantiers, n'a cédé qu'au compte-gouttes. Le Brésil, lui, a connu un rodage plus heurté : une défaite contre la France (1-2), une large victoire sur le Panama (5-1), un succès laborieux contre l'Égypte (2-1). De quoi nuancer la hiérarchie : sur les semaines qui précèdent, c'est le supposé outsider qui aligne le bilan le plus net.


Reste que la préparation ment souvent. Le Maroc a bâti une partie de son capital-confiance contre des adversaires de second rang, là où le Brésil affrontait plus fort tout en gardant sa puissance sous le coude. La vérité d'un match de Coupe du monde n'a presque rien à voir avec celle d'un amical de juin. Mais l'image d'un Brésil en pleine maîtrise face à un Maroc à la peine, elle, ne résiste pas à l'examen des résultats.


Là où le match va se gagner

Tactiquement, le scénario attendu est connu :  Brésil installé, Maroc en bloc pour frapper en transition, comme au Qatar. Mais le Maroc d'Ouahbi a montré, en préparation, qu'il pouvait aussi presser haut et faire mal autrement que par le seul contre : face à la Norvège, son pressing a gêné les Scandinaves, et c'est sur une récupération haute que Brahim Díaz a ouvert le score. Reste que, devant un adversaire de ce calibre, les Lions de l'Atlas défendront sans doute plus bas. La vraie question n'est peut-être pas de savoir qui aura le ballon, mais qui en fera quelque chose.


Trois duels résument l'affiche. Le premier, le plus emblématique : Vinícius contre Hakimi, sur le côté gauche brésilien. Deux anciens coéquipiers du Real, deux des meilleurs joueurs du monde à leur poste, l'un lancé dans une quête de Ballon d'Or après une nouvelle Ligue des champions soulevée avec le PSG, l'autre sommé de prouver qu'il peut porter une nation à lui seul. Hakimi devra y être à la fois rempart et rampe de lancement : c'est de son couloir que partira une grande partie du jeu offensif marocain.


Le deuxième duel se joue au milieu. La sentinelle Casemiro, garante de l'équilibre brésilien, face à un entrejeu marocain jeune et survolté, où l'énergie de Bouaddi et d'El Aynaoui devra compenser le déficit d'expérience. Qui imposera son rythme imposera le match.


Le troisième, enfin, est moins visible mais peut-être décisif : la charnière improvisée Diop-Riad face à la mobilité de Cunha et aux appels de Vinícius. C'est le point de bascule. Si le Maroc tient cette ligne, son plan de transition devient redoutable. S'il craque, la soirée peut tourner court.


Mémoire courte, mémoire longue

L'histoire offre des arguments aux deux camps. Mémoire longue : en 1998, en France, le Brésil avait corrigé le Maroc 3-0 en phase de groupes, démonstration d'un fossé qui semblait alors infranchissable. Mémoire courte, et autrement plus douce pour Rabat : en 2023, à Tanger, les hommes de Regragui avaient battu cette même Seleção 2-1, premier grand signal envoyé au monde après l'exploit qatari. Vingt-cinq ans séparent ces deux résultats, et tout l'écart parcouru par le football marocain tient dans cet intervalle.


Un détail que la ferveur collective a fini par effacer mérite pourtant d'être rappelé : lors du dernier Mondial, le Maroc a en réalité perdu ses deux dernières rencontres, la demi-finale contre la France puis la petite finale face à la Croatie. L'épopée s'est arrêtée juste avant la consécration. De quoi rappeler, à ceux que l'aura de 2022 aveuglerait, que la marche reste haute.


Les mots d'avant-match disent le reste. Ouahbi a planté le décor sans fausse modestie : le Maroc, selon lui, est devenu une grande nation de football, et il entend le confirmer, avec respect pour le Brésil, mais sans crainte. Hakimi, dans le même registre, a regretté la perte d'Aguerd et d'Ezzalzouli tout en affichant l'ambition de « réaliser quelque chose de grand  » dans cette édition. Côté brésilien, la pression est d'une autre nature : celle d'un géant qui n'a plus le droit de décevoir, et dont le président Lula lui-même, dit-on, se contenterait volontiers d'un sobre 1-0.


Le verdict en suspens

Les modèles et les bookmakers placent logiquement le Brésil en favori, fort de son pedigree, de sa maîtrise technique et de la profondeur de son effectif. Mais le mot qui revient dans la presse brésilienne comme internationale est le même : prudence. On y décrit deux colosses aux pieds d'argile, l'un fragilisé par l'absence de son meneur et par les doutes d'un cycle compliqué, l'autre par une transition d'entraîneur de dernière minute et une défense centrale décimée.


C'est précisément ce qui rend ce Brésil–Maroc fascinant. Ce n'est pas le duel du fort contre le faible, mais celui de deux ambitions sous tension, qui se mesurent au pire moment pour elles : à l'instant zéro, quand rien n'est encore rodé et que tout peut basculer. Le Maroc n'a pas besoin de gagner pour exister, un match référence suffirait à lancer son tournoi. Le Brésil, lui, n'a pas le luxe de l'apprentissage : pour la Seleção, l'entrée en matière est déjà un examen.


Rendez-vous au MetLife ce soir à 23 heures. Le premier feu d'artifice du Mondial pourrait bien partir de là.

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