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Peter Harper, oncologue médical principal au Guy’s Hospital affilié au King’s College London, lors de son intervention au Global Health Diplomacy Symposium. Crédit : Le Desk

n°1102.Réduction des risques de santé au Maroc et en Afrique : vers des politiques adaptées aux réalités locales

06.09.2025 à 00 H 47 • Mis à jour le 06.09.2025 à 15 H 46 • Temps de lecture : 9 minutes
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Alors que les maladies chroniques menacent une population jeune et en pleine croissance, le Maroc et l’Afrique disposent d’une fenêtre d’opportunité pour adopter des stratégies de santé publique axées sur la prévention et la réduction des risques. Entre approches graduelles, innovations scientifiques et rôle central de la société civile, il devient possible de construire des politiques concrètes et efficaces pour améliorer durablement la santé des populations. Décryptage

« Nous ne pouvons pas seulement mieux traiter les maladies : il faut agir en amont ». Cette maxime, reprise par plusieurs intervenants, a résumé l’esprit du Global Health Diplomacy Symposium, qui s’est tenu les 4 et 5 septembre à Casablanca sous le thème « De la crise à la prise en charge médicale : ce que le manuel de santé publique de l’Afrique peut enseigner au monde ». Organisé par un consortium d’acteurs internationaux et locaux de la santé publique, l’événement a rassemblé médecins, chercheurs, décideurs et représentants de la société civile, cherchant à replacer la prévention et la réduction des risques au centre des politiques de santé africaines.


Au cœur des discussions lors de cette première journée, un constat est partagé par tous les experts : la santé publique ne peut plus se limiter à la prise en charge thérapeutique. L’accent doit être mis sur la prévention, la réduction des risques et l’adaptation des politiques aux réalités locales. Les enjeux vont bien au-delà du secteur médical : ils touchent à l’éducation, à la culture, à la sécurité alimentaire et à la gouvernance. Les participants ont insisté sur le rôle des partenariats durables, de l’innovation et de l’ancrage local des stratégies. Le tout, selon une approche proactive et adaptée aux comportements réels des populations.


En marge de ce symposium, Le Desk a rencontré le professeur britannique Peter Harper, oncologue médical principal au Guy’s Hospital affilié au King’s College London et spécialiste internationalement reconnu de la prévention et de la réduction des risques liés aux comportements de santé. Ses explications offrent un éclairage pragmatique sur ce que pourrait être une politique de santé publique réellement adaptée au Maroc et à l’Afrique.


Réduction des risques : un impératif pour le Maroc

Pour Harper, la réduction des risques est particulièrement cruciale dans le contexte marocain, où le système de couverture sanitaire universelle en développement et une population jeune offrent une fenêtre d’opportunité pour agir avant que les maladies chroniques ne deviennent massives. Selon lui, le Maroc peut éviter les pièges du modèle occidental, marqué par une forte prévalence des maladies cardiovasculaires, du diabète et de certains cancers liés au tabac ou à l’alcool. « Dans une nation jeune comme la vôtre, le seul moyen d’éviter les pièges du mode de vie occidental est la prévention. Avec le vieillissement de la population, vous pourriez rencontrer les mêmes problèmes que nous avons connus, avec un système de santé surchargé », avertit le professeur.


L’argument est double : démographique et économique. Harper rappelle que les comportements à risque s’accumulent sur des décennies, générant des maladies qui frappent souvent à partir de 40-50 ans. Cette charge sanitaire, qui touche majoritairement la population active, entraîne des coûts considérables pour les individus, les familles et l’État. La prévention précoce et les interventions graduelles peuvent donc protéger la santé tout en limitant l’impact économique.


« Qu’il s’agisse du tabac, de l’alcool, de l’obésité ou du manque d’exercice, toutes ces habitudes mènent à des maladies non transmissibles et à l’accumulation de toxines dans le corps sur des décennies. Ces problèmes apparaissent généralement à partir de 40, 50 ou 60 ans. Si vous attendez 20, 30 ou 50 ans, vous constaterez les mêmes problèmes que nous. Il faut adopter des politiques adaptées, sans stigmatisation, et accepter que certains comportements à risque persistent », étaye-t-il.


Pour Peter Harper, la prévention ne peut se limiter à une approche binaire : arrêter complètement ou subir les conséquences. « Arrêter ou mourir n’est pas une solution. C’est comme dire qu’on va interdire les voitures parce que conduire peut provoquer des accidents : ça ne fonctionne pas  », explique-t-il. Dans cette optique, il prône une approche graduelle, adaptée aux réalités des individus et des populations.


En finir avec la logique « arrêter ou mourir »

La réduction des risques consiste à accepter que certains comportements à risque existent et à chercher à en diminuer les conséquences. Harper insiste sur la nécessité d’éliminer stigmatisation et culpabilisation : blâmer un individu pour son comportement – qu’il s’agisse de fumer, de consommer de l’alcool, de souffrir d’obésité ou de rester sédentaire – ne conduit qu’à l’échec. « Vous ne pouvez pas blâmer le fumeur pour avoir un cancer. Il faut comprendre pourquoi il fume et comment l’aider à réduire sa consommation ou à consommer de la nicotine de manière plus sûre », rappelle-t-il.


Pour illustrer cette approche, le professeur donne l’exemple suédois du snus, un tabac oral utilisé depuis plus de 60 ans. « Les hommes qui ont adopté cette alternative ont connu une incidence beaucoup plus faible de maladies liées au tabac que les femmes qui ont continué à fumer  », affirme-t-il. Mais Harper élargit cette logique à d’autres comportements de santé : l’obésité, souvent associée à l’inactivité physique ou à des choix alimentaires contraints par le contexte socio-économique, peut être réduite progressivement via des traitements pharmacologiques, une rééducation alimentaire ou des programmes d’activité physique adaptés.


De même, la consommation d’alcool ou l’exposition prolongée à certains facteurs de risque environnementaux peuvent être gérées par des stratégies graduelles, non punitives, qui réduisent les dommages sans imposer un changement absolu. Au Maroc, où le tabagisme et le surpoids touchent une part significative de la population, cette approche graduelle pourrait se traduire par des alternatives moins nocives, l’éducation ciblée, la communication adaptée à chaque contexte et le soutien personnalisé.


Harper insiste : « Toute forme de réduction des risques est bénéfique. Même réduire légèrement les carcinogènes ou améliorer le mode de vie a un impact positif ». En adoptant cette logique, le Royaume pourrait créer un modèle de santé publique où la prévention et l’accompagnement remplacent la stigmatisation et la répression, tout en tirant parti des données scientifiques pour guider les interventions, estime-t-il.


L’innovation comme levier de réduction des risques

Dans cette logique, la prévention ne se limite pas aux campagnes de sensibilisation ou aux régulations restrictives. « Absolument bannir certaines substances n’a jamais fonctionné, et la taxation ne fait qu’appauvrir ceux qui restent dépendants », insiste-t-il. Selon lui, ces mesures peuvent stigmatiser les populations vulnérables, accroître les inégalités et freiner l’adoption de comportements plus sûrs. À l’inverse, l’innovation scientifique, technologique ou pharmaceutique offre des outils concrets pour réduire les risques tout en respectant les réalités individuelles.


Dans le domaine du tabac, Harper évoque les alternatives qui permettent de diminuer fortement l’exposition aux carcinogènes : « Si nous pouvons parler de nicotine de manière plus sûre, via le vapotage, les cigarettes chauffées ou le snus, nous avons un impact réel sur la santé publique. Même pour ceux qui souffrent déjà de maladies graves comme le cancer du poumon, ces solutions améliorent la survie ».


Au-delà du tabac, l’innovation permet d’agir sur d’autres facteurs de risque majeurs. « Les nouveaux traitements pharmacologiques contre l’obésité réduisent significativement les taux d’obésité, ce qui a un effet direct sur les maladies cardiovasculaires et l’inflammation chronique  », explique-t-il. La vaccination est également un outil clé de prévention, ajoute-t-il « Les vaccins contre le HPV permettent de prévenir les cancers du col de l’utérus, de la bouche ou du pénis. C’est une intervention ciblée qui empêche l’apparition de maladies graves avant qu’elles ne se déclarent ».


Harper souligne l’importance d’une approche graduelle et adaptée. « Toute forme de réduction des risques a de la valeur. Même une amélioration partielle des comportements de santé produit des bénéfices mesurables », affirme-t-il. Selon cet oncologue, chaque individu suit son propre parcours, et les politiques de santé doivent intégrer cette diversité. La science et l’innovation deviennent ainsi des leviers stratégiques pour prévenir la surcharge du système de santé et réduire les coûts liés aux maladies chroniques.


Société civile, académie et cadres internationaux : catalyseurs de la prévention

Pour Harper, la réduction des risques ne peut être efficace sans l’implication active de la société civile et du milieu académique. « Les scientifiques et les acteurs de la société civile ont un rôle clé : ils doivent porter les preuves, expliquer la science et convaincre les décideurs et le public », affirme-t-il. Ces acteurs permettent non seulement de diffuser les connaissances, mais aussi de contextualiser les interventions selon les réalités locales et culturelles.


L’exemple américain est éclairant : la FDA a passé en revue toutes les données sur la réduction des risques liés au tabac et a validé les méthodes alternatives comme sûres et bénéfiques pour la santé publique. « Même si les preuves complètes prendront 10, 20 ou 25 ans, les données actuelles montrent clairement que ces approches sont positives », souligne Harper. Il insiste sur le fait que ces initiatives ne se limitent pas aux pays riches : elles peuvent être adaptées à des contextes africains, où la jeunesse de la population offre une fenêtre stratégique pour agir avant que les maladies chroniques ne se généralisent.


Harper met également l’accent sur le rôle des cadres internationaux et des partenariats globaux. « L’Afrique peut mener le monde », déclare-t-il. Avec une population jeune et croissante, le continent a l’opportunité de construire des modèles de prévention innovants, sans reproduire les erreurs observées dans les systèmes occidentaux vieillissants. Selon lui, la coordination internationale doit soutenir ces initiatives, favoriser le transfert de connaissances et financer des stratégies adaptées localement, plutôt que d’imposer des modèles standardisés.


La combinaison d’une société civile active, d’une académie engagée et de cadres internationaux flexibles constitue selon Harper la clé d’une diplomatie sanitaire proactive : elle permet de transformer la prévention en action concrète et mesurable, d’intégrer l’innovation, et surtout, d’assurer que chaque citoyen bénéficie de stratégies adaptées à sa réalité, tout en évitant la stigmatisation et le blâme. Pour le Maroc et l’Afrique, la leçon est claire : « Agir dès aujourd’hui permet de prévenir l’accumulation de maladies chroniques et de construire des politiques de santé publique pragmatiques, fondées sur la science et la flexibilité, plutôt que sur la répression ou l’interdiction », conclut Harper. L’innovation se place ainsi au cœur d’une stratégie de santé proactive, capable de répondre aux défis d’une population jeune et en pleine croissance.


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