Connectez-vous

ou

Abonnez-vous !
60 DH

1 mois
Découvrir les offres
Grand angle

Jan Koura : «La famille de Ben Barka admettra tôt ou tard qu’il était le collaborateur du StB»

05.01.2022 à 15 H 14 • Mis à jour le 05.01.2022 à 15 H 24
Par
ENTRETIEN.
À l’origine de nouvelles révélations sur les liens de Mehdi Ben Barka avec les services secrets tchécoslovaques (StB), l’historien Jan Koura revient longuement pour Le Desk sur les « missions » confiées, selon lui, au leader de gauche, ses motivations mais aussi sur la causalité probable entre ses activités au profit du StB et son enlèvement en France

Le 26 décembre, The Observer, l’édition dominicale de The Guardian, jette un pavé dans la mare. « Le chef de l’opposition marocaine Mehdi ben Barka était un espion » à la solde des services tchécoslovaques (le StB), annonce le journal britannique. Sa source : des travaux de l’historien Jan Koura, professeur adjoint à l’Université Charles de Prague, sur le leader de gauche, parus en 2020 dans une revue scientifique confidentielle et donc passés jusqu’ici sous les radars de l’opinion publique. (Le Desk a récemment publié l’essentiel des conclusions de l’étude de Koura).


Si les premières révélations au sujet de la collaboration du principal opposant de Hassan II avec le Stb datent de 2007 – le journaliste tchèque Petr Zidek avait alors, sur la base d’archives déclassifiées, publié dans L’Express un article titré « Ben Barka était un agent de l’Est » -, Jan Koura a pu croiser ces documents avec 1 500 pages des services secrets tchèques récemment déclassifiées et d’autres documents officiels.


Le résultat de ses travaux de recherche : Ben Barka avait bien collaboré, et en toute connaissance de cause, avec le StB. Des conclusions rejetées par Bachir Ben Barka mais aussi par des partis de gauche, comme l’Union socialiste des forces populaires (USFP) ou la secrétaire générale du Parti socialiste unifié (PSU), Nabila Mounib.


« Depuis quelques années, les atteintes à la mémoire de Mehdi Ben Barka, l’un des leaders importants du Tiers-Monde, symbole de la résistance au colonialisme et du combat contre le néo-colonialisme, le sionisme et l’impérialisme, se répandent de manière insidieuse », écrit le fils du leader de gauche dans un communiqué le 29 décembre, arguant que Mehdi Ben Barka ignorait la fonction de ses interlocuteurs du StB. « La famille de Mehdi Ben Barka est profondément choquée et indignée par ces « pseudo-révélations » fabriquées volontairement à charge, sans aucun recul ni analyse des situations, du contexte historique et politique », poursuit Bachir Ben Barka.


Bachir Ben Barka, exilé en France depuis de nombreuses années posant avec le portrait de son père disparu en 1965. AFP


Une réaction qui ne fait pas reculer Jan Koura, qui maintient toutes les conclusions de ses travaux, à savoir que Ben Barka livrait des informations précieuses aux services secrets tchécoslovaques moyennant finance. Dans cet entretien, le chercheur tchèque revient sur ses travaux, sur les arguments de la famille Ben Barka mais aussi sur l’éventuel lien entre l’activité de Mehdi Ben Barka et son enlèvement. « Avant sa disparition, Mehdi Ben Barka avait informé à plusieurs reprises le StB qu’il était suivi par les services secrets marocains. Lors de sa dernière visite à Prague en octobre 1965, il a même dit à ses commandants qu’il craignait pour sa vie et leur a demandé une arme de poing », confie-t-il au Desk.

 

Comment s’est passée la première rencontre entre Ben Barka et son agent traitant  ?

Le diplomate tchécoslovaque Zdeněk Mičke et, simultanément, le chef des espions de l’ambassade de Tchécoslovaquie (résident) à Paris, sous le nom de code MOTL, ont contacté Mehdi Ben Barka, alors en exil en France, au printemps 1960 et l’ont invité à un banquet organisé à l’ambassade de Tchécoslovaquie. Ben Barka a laissé une grande impression sur MOTL.


Le résident considérait ses opinions politiques comme pro-socialistes et Mičke a donc recommandé au siège du StB à Prague d’inviter Ben Barka en Tchécoslovaquie afin d’examiner une éventuelle coopération avec lui. Mais le ministère tchécoslovaque des Affaires étrangères s’est fortement opposé à l’invitation officielle de Ben Barka à Prague en 1960 car elle pouvait avoir un impact négatif sur les relations diplomatiques avec le Maroc qui avaient été établies en décembre 1959.


Ben Barka et les leaders du Mouvement national. Archives


La première visite de Ben Barka en Tchécoslovaquie a donc eu lieu un an plus tard, en septembre 1961. Il est officiellement invité par les syndicats, mais son séjour est payé par le StB qui veut le recruter. Ceci est confirmé par les documents et les reçus. MOTL, qui a servi de guide à Ben Barka en Tchécoslovaquie, a noté dans son rapport que Ben Barka devait savoir que son voyage était organisé et payé par les services secrets parce qu’ils parlaient ensemble ouvertement de questions de renseignement. Une coopération mutuelle et un échange d’informations et de documents supplémentaires ont également été discutés et convenus lors de cette réunion à Prague.


Pour son fils, Bachir Ben Barka, « il est évident que Mehdi Ben Barka ignorait totalement la fonction réelle de MOTL ». Qu’en pensez-vous ?

Le StB lui-même a admis qu’avant sa première visite à Prague en septembre 1961, Ben Barka aurait pu penser qu’il ne rencontrait qu’un diplomate tchécoslovaque et non l’agent du StB. Mais à son retour à Paris à l’automne 1961, Ben Barka a commencé à recevoir ses premières missions de MOTL comme, par exemple, un voyage rémunéré à Conakry, où Ben Barka devait découvrir si la Guinée avait commencé à pencher vers les États-Unis. Les pays du bloc de l’Est, dont la Tchécoslovaquie, avaient développé des relations commerciales et politiques avec la Guinée et prêtaient beaucoup d’argent au pays. L’orientation politique future de la Guinée était pour eux une question clé.


Ben Barka était très intelligent et a dû se rendre compte que MOTL n’était pas un simple diplomate. Ou pensait-il que les diplomates ordinaires donnent systématiquement à quelqu’un de l’argent pour payer un voyage dans un pays étranger pour des missions spécifiques ? A partir de 1963, les visites de Ben Barka à Prague deviennent fréquentes. À certaines occasions, Ben Barka est venu à la demande directe du StB. Il a également commencé à être répertorié comme « contact confidentiel » à partir de février 1963 et il a obtenu de nouveaux commandants. Le StB l’appréciait pour les informations et les documents qu’il fournissait. J’ai décrit plus en détail cette coopération dans mon article pour la prestigieuse revue académique Intelligence and National Security, publié en 2020.


Si le StB a payé ses déplacements en Tchécoslovaquie et dans d’autres pays où il effectuait des missions, c’est parce-que, selon Bachir Ben Barka, « d’un point de vue purement pratique », les frais de voyages et de séjour de responsables politiques d’organisations internationales étaient pris en charge soit directement par les trésoreries d’organismes à Prague, « soit sous-traitées par les comités locaux de solidarité (par exemple le comité tchécoslovaque) qui servaient de relais à l’aide financière internationale du camp socialiste. » Y a-t-il des preuves claires que Ben Barka s’est livré à une activité d’espionnage moyennant rétribution ?

Ce n’est pas une interprétation correcte. En effet, la réalité de la Guerre froide, qui a divisé le monde en deux principaux camps idéologiques, a conduit de nombreux politiciens du Tiers-Monde à se tourner vers les États du bloc de l’Est pour obtenir de l’aide. Prague était l’un des centres du monde socialiste et était le siège de nombreuses organisations socialistes internationales. Les ministères tchécoslovaques et les organisations socialistes internationales ont payé le séjour de certains de ces hommes politiques venus à Prague.


Cependant, dans le cas de Ben Barka, la plupart de ses séjours en Tchécoslovaquie, comme en témoignent les documents et les reçus, étaient à la charge du StB et non d’une organisation internationale ou des ministères tchécoslovaques. Ben Barka n’a jamais officiellement rencontré les hauts fonctionnaires du gouvernement tchécoslovaque ou les représentants du Parti communiste tchécoslovaque comme nous le savons. La plupart des voyages de Ben Barka en Tchécoslovaquie avaient un autre but que de rencontrer des responsables tchécoslovaques ou des représentants d’organisations socialistes : transmettre des informations et des documents à ses commandants et recevoir d’autres affectations.


Dans ce contexte, il convient également de souligner que Ben Barka était non seulement en contact avec le StB en Tchécoslovaquie, mais a également rencontré ses agents en France, au Maroc, en Algérie et en Égypte. En 1963, le StB a convenu avec lui qu’il recevrait une récompense régulière de 1 500 £ par an pour ses services s’il rencontrait ses commandants au moins une fois par mois. Mais à cause des événements au Maroc de l’été 1963 et de la cachette qui s’en est ensuivie de Ben Barka (pendant un temps en Italie), le contact avec le StB a été rompu. Même le StB n’a pas su où il était pendant plusieurs mois. Par conséquent, le StB a annulé sa promesse et, depuis lors, il a payé Ben Barka de manière irrégulière en fonction des tâches qu’il effectuait.


Le 31 décembre, vous avez précisé sur Twitter que Ben Barka « a lui-même activement contacté et recherché le personnel du StB ». De quelle manière ?

J’ai déjà répondu en partie à cette question. Dans plusieurs cas, le StB a contacté Ben Barka par l’intermédiaire de leurs résidences et l’a convoqué à Prague pour lui fournir des informations et recevoir d’autres missions. Lorsqu’il est arrivé à Prague dans ces circonstances, le StB lui a remboursé ses frais de logement et d’autres dépenses. Les documents démontrent également que Ben Barka s’est ainsi signalé lui-même auprès d’habitants d’Alger ou du Caire.


Par exemple, avant qu’il ne reçoive des tâches des agents du StB en Égypte concernant l’obtention d’informations sur le voyage du dirigeant soviétique Krouchtchev en Égypte et les négociations égypto-soviétiques, l’agent du StB en Égypte l’a félicité pour les avoir lui-même recherchés et contactés en Égypte (Ben Barka a toujours reçu des informations du StB concernant les connexions – comment et qui contacter dans un pays donné).


La manière dont Ben Barka a été « recruté » est-elle conforme aux procédés habituels du StB ?

La façon dont le StB a contacté, recruté et chargé Ben Barka était très similaire à celle des autres collaborateurs. Cependant, contrairement, par exemple, au cas d’Amilcar Cabral (fondateur du Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert, qui lutta à partir de 1956 pour l’indépendance des deux États alors colonisés par le Portugal), qui collaborait également avec le StB, le niveau de coopération et de volonté d’accomplir les tâches qui lui ont été confiées était beaucoup plus élevé dans le cas de Mehdi Ben Barka.


Mehdi Ben Barka à Casablanca en 1959. Archives /AFP


Chacune de ces coopérations doit être analysée et évaluée individuellement. L’un des objectifs de mes recherches actuelles est de savoir comment le renseignement tchécoslovaque, avec l’aide de ses collaborateurs, a essayé d’influencer les développements dans les pays du Tiers-Monde nouvellement décolonisés. Du point de vue de l’Histoire de mon pays et de l’Histoire de la Guerre froide, il est très intéressant de voir et d’analyser comment un petit pays socialiste au centre de l’Europe a tenté de déconnecter certains pays de l’Occident et de les lier étroitement au bloc de l’Est, soit par le biais d’une coopération en matière de renseignement avec les principaux dirigeants du Tiers-Monde, par la construction de divers projets de développement ou par l’octroi de bourses d’études.


D’une manière générale, que pensez-vous des éléments présentés par la famille de Ben Barka rejetant la thèse de l’espionnage ?

Dans mon article pour la revue Intelligence and National Security, j’ai décrit la manière dont le StB a coopéré avec Ben Barka et ce qu’il attendait de cette relation. Ben Barka n’était en aucun cas le seul collaborateur du StB parmi les politiciens africains et les représentants des mouvements de libération nationale. Je tiens à souligner qu’en aucun cas je n’ai eu l’intention de dévaloriser l’héritage de Mehdi Ben Barka en cartographiant la coopération entre lui et le StB.


Les raisons de mes recherches étaient principalement d’exposer les activités du StB en Afrique pendant la Guerre froide. L’exemple de Mehdi Ben Barka a été proposé car il était probablement la figure du Tiers-Monde la plus importante que le StB ait jamais recrutée pour la coopération. Mais la personnalité de Mehdi Ben Barka doit être appréciée à plusieurs niveaux. Il était un éminent homme politique et penseur socialiste actif dans le mouvement anticolonial ainsi qu’un adversaire du roi Hassan II. Il ne considérait probablement pas la coopération avec le StB comme quelque chose qui était incompatible avec ses objectifs politiques, mais cela ne signifie pas que nous devions ignorer ce fait dans l’évaluation de sa personnalité et de ses activités politiques. Comme la Guerre froide n’était pas tout en noir et blanc, la personnalité de Ben Barka ne l’était pas non plus.



Ben Barka a exploité les réalités de la Guerre froide pour faire avancer ses objectifs politiques. Selon des documents tchécoslovaques, en 1962 il était en contact avec les États-Unis par l’intermédiaire du syndicaliste américain Irving Brown et, en 1965, selon le KGB, il voulait remporter la présidence de la Conférence tricontinentale avec l’aide de la Chine (alors déjà un ennemi idéologique des pays de l’Est). Il a également soutenu l’Algérie dans la Guerre des sables avec le Maroc.


Mehdi Ben Barka, principal opposant de Hassan II. Archives


De 1961 à 1965, il a été en contact actif avec le StB, à qui il a demandé à plusieurs reprises de l’aide pour renverser le roi du Maroc. D’un côté, de nombreux politiciens africains ont coopéré avec les États des deux côtés du Rideau de fer dans la poursuite de leurs objectifs politiques  d’autre part, Mehdi Ben Barka s’est souvent présenté comme un combattant contre les formes occidentales et orientales de l’impérialisme et du néo-colonialisme et a rejeté de telles actions.


Les documents prouvant la coopération de Ben Barka avec le StB sont incontestables et je crois que lorsque la famille de Ben Barka les aura étudiés, elle admettra tôt ou tard que Mehdi Ben Barka était le collaborateur du StB. Mais il faut se poser d’autres questions liées à cette coopération : Pourquoi Mehdi Ben Barka a-t-il coopéré avec le StB ? Que voulait-il réaliser ? La raison de la coopération avec le StB était-elle de promouvoir et de soutenir ses objectifs politiques, son enrichissement ou son ambition personnelle ? Était-ce un mouvement dans son jeu politique pragmatique ou simplement de l’opportunisme ? J’ai essayé de répondre à certaines de ces questions dans mon article pour l’INS, mais les motifs de la coopération, et non la coopération elle-même – c’est bien prouvé par les documents – pourraient être interprétés différemment par d’autres chercheurs.


La formation aux techniques de renseignement reçue par Ben Barka à Prague était-elle dispensée uniquement aux agents et aux « contacts confidentiels » ?

Certainement pas. Dans les années 1960, le StB a commencé à transmettre son expertise à d’autres et à fournir des armes ou du matériel militaire à certains mouvements de libération du Tiers-Monde. Dans les années 1960, des experts en sécurité tchécoslovaques ont opéré au Mali, en Guinée, au Congo (Brazzaville), et ont également conseillé les dirigeants du mouvement de libération nationale en Guinée portugaise.


Le StB a également organisé des programmes de formation en Tchécoslovaquie. Jusqu’en 1968, 40 cours différents étaient organisés avec un total de 154 participants de 11 pays africains et de deux pays asiatiques. La plupart des cours étaient axés sur la sécurité de l’État, tandis que certains offraient également une formation militaire de type guérilla, une formation aux techniques opérationnelles, à la communication et aux méthodes de surveillance.


Dans le cas de Ben Barka, les motivations de sa formation en renseignement étaient d’ailleurs d’améliorer la coopération mutuelle. Ben Barka a suivi une formation d’une semaine à Prague en mars 1965 sur les thèmes du complot, de la communication, du cryptage, de la communication radio, de la surveillance et de la contre-surveillance.


En dehors de l’argent, que cherchait-il à obtenir auprès du StB ?

En plus des récompenses financières, la famille Ben Barka, par exemple, a reçu un séjour dans la ville thermale de Karlovy Vary en récompense pour Mehdi Ben Barka qui a fourni au StB et au KGB des informations de dirigeants arabes lors de la visite de Khrouchtchev en Égypte en mai 1964. Le séjour à Karlovy Vary, dans l’un des hôtels les plus luxueux de la ville, était payé par le StB et son montant n’était pas négligeable – 10 905 couronnes tchécoslovaques. Le salaire moyen en Tchécoslovaquie à l’époque était inférieur à 2 000 couronnes tchécoslovaques. Il faut noter, cependant, que l’épouse de Ben Barka était souffrante et son séjour à Karlovy Vary était un séjour de cure pour elle.


Les services secrets marocains le soupçonnaient-ils avant son enlèvement ?

Avant sa disparition, Mehdi Ben Barka avait informé à plusieurs reprises le StB qu’il était suivi par les services secrets marocains. Lors de sa dernière visite à Prague en octobre 1965, il a même dit à ses commandants qu’il craignait pour sa vie et leur a demandé une arme de poing. Le StB promit de le lui remettre lors de leur prochaine réunion à Prague, qui était prévue pour novembre 1965. Cette réunion n’eut cependant jamais lieu, car le 29 octobre, il fut kidnappé à Paris.


Des soupçons d’espionnage pourraient-ils, à votre avis, être la raison de son enlèvement ?

Dans mes recherches, j’ai travaillé avec l’hypothèse que la coopération de Ben Barka avec le StB et ses demandes répétées d’aide au StB pour renverser la monarchie marocaine pourraient être la raison de son enlèvement. Certains documents le suggèrent. Selon le StB, des informations sur les fréquentes visites de Ben Barka à Prague et, manifestement, sur sa formation en matière de renseignement, sont parvenues aux plus hauts responsables marocains et aux services secrets marocains. Ils ont peut-être cru que Ben Barka préparait un coup d’État au Maroc dans un avenir proche avec l’aide des services secrets tchécoslovaques.


Mehdi Ben Barka, figure de l'anti-impérialisme dans l'imprimerie de son parti en 1959. Archives


Mais le StB, selon les documents disponibles, a toujours refusé de telles demandes de Ben Barka. A l’automne 1965, le StB n’a accepté de former que quelques membres de l’UNFP aux méthodes de renseignement. Mais je tiens à souligner que quelles qu’aient été les raisons de l’enlèvement de Ben Barka, et même si nous admettons que la coopération avec le StB a pu être derrière elles, cela ne justifiait aucunement d’enlever et de tuer Mehdi Ben Barka. S’il avait fait quelque chose d’illégal, il aurait dû être traduit en justice où il aurait dû avoir la possibilité de se défendre. Je suis désolé qu’après toutes ces années, la famille de Mehdi Ben Barka ne sache toujours pas ce qui lui est arrivé.


Que disent, d’ailleurs, les archives du StB sur son enlèvement et son assassinat ?

Le réseau de l’agence StB et les informateurs ont fourni de nombreuses théories sur ce qui est arrivé à Mehdi Ben Barka, mais l’hypothèse dominante au sein du StB était dès le départ que les services secrets marocains, avec le général Oukfir, étaient directement impliqués dans son enlèvement. Les documents tchèques ne donnent aucun aperçu décisif sur ce qui a motivé l’enlèvement de Ben Barka, même s’ils suggèrent que sa disparition aurait pu être provoquée par des inquiétudes concernant son projet présumé d’organiser un coup d’État au Maroc avec l’aide du StB.


Les documents ne confirment pas non plus la récente découverte de Ronen Bergman selon laquelle Ben Barka a été kidnappé à la demande des services secrets marocains par l’agence de renseignement israélienne Mossad. La famille Ben Barka et le public mondial méritent de connaître enfin les raisons et les circonstances de la disparition de Mehdi Ben Barka. Mais je crains que ce ne soit pas possible de sitôt. Déjà les résultats de mes recherches ont montré à quel point toute la question est encore sensible et je suppose que le Maroc, la France et les États-Unis ne déclasseront pas leurs documents relatifs à l’affaire Ben Barka pour ces raisons.


Jan Koura est professeur adjoint à l’Institut d’histoire mondiale de l’Université Charles de Prague et directeur du Cold War Research Group (CWRG) à l’Institut d’études des régions stratégiques (Université Charles). Il a été boursier Fulbright-Masaryk à l’Université George Washington et chercheur invité à l’Université de St Andrews et à l’Université d’Oxford. Il est l’auteur de deux monographies, de nombreux articles et d’un chapitre de livre sur l’histoire de la Guerre froide. Ses recherches portent sur les activités tchécoslovaques dans les pays du Sud pendant la Guerre froide.

©️ Copyright Pulse Media. Tous droits réservés.
Reproduction et diffusions interdites (photocopies, intranet, web, messageries, newsletters, outils de veille) sans autorisation écrite
Par
Le Desk Grand angle