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Grand angle

Le Marriott du centre de Casablanca : un projet empêché

01.12.2021 à 08 H 03 • Mis à jour le 17.12.2021 à 17 H 50
Par
ENQUÊTE.
Victime collatérale de la gestion anarchique du patrimoine architectural de la capitale économique, le chantier du futur palace prévu à l’angle des Bd. Anfa et Zerktouni, est à l’arrêt depuis de longs mois. Les autorités de la ville bloquent le projet malgré des décisions de justice qui donnent régulièrement raison à ses promoteurs

La maquette animée de l’édifice fait tout de suite penser à Times Square. Destiné à être érigé à l’angle des Bd. Zerktouni et Anfa, lieu stratégique du cœur battant de Casablanca, le futur hôtel Marriott Bonvoy, Autograph Collection, détonne par ses courbes architecturales avec les immeubles rectilignes des deux artères. Sur sa façade bombée, inspirée du célèbre « Œuf de Fabergé », un écran LED monumental, « le plus grand du Maroc », a déjà été livré depuis les Etats-Unis pour la coquette somme de 2 millions de dirhams. Sauf qu’il devra attendre dans son carton encore longtemps, la tour oblongue qui devra le porter se résume aujourd’hui à une fosse béante de 7 mètres de profondeur, inondée par les eaux pluviales.



Si le projet hôtelier avait été abondamment annoncé par la presse et avait même fait l’objet d’une dithyrambique dépêche de l’agence officielle MAP, c’était sans compter sur une tuile qui allait l’entrainer dans une spirale judiciaire kafkaïenne.


En ce mois de juillet 2020, une « colère royale », dit-on, met les autorités de Casablanca en panique. En plein « déconfinement » après des mois de calfeutrage imposé à sa population en raison de la pandémie du Covid-19, et théâtre déjà d’une campagne d’assainissement sans précédent dans le milieu de la nuit, prélude à la fameuse « opération Bacchus », la cité perd un de ses puissants représentants de l’autorité locale : un bref communiqué de l’Intérieur annonce le limogeage du gouverneur de Casa-Anfa, Rachid Afirat. Il est remercié manu militari pour « mauvaise gestion du patrimoine architectural ».


Crédit : Le Desk

 

Si le lien est rapidement fait avec la démolition de la « Villa Mauvillier », une bâtisse sans âme des années 30 enchâssée au croisement Zerktouni-Anfa, justement là où l’on projette de construire le Marriott, l’incertitude plane encore sur les raisons de l’éviction d’Afirat. La presse évoque d’autres affaires : celle de l’expulsion d’un avocat de son cabinet, en l’absence de toute décision de justice, de quoi provoquer l’ire des robes noires, ou encore celle de contrôles inopinés pour irrespect des mesures de précaution sanitaire menés dans des établissements de restaurants, propriétés de personnages influents…


Une classification machinale

Autant de conjectures sur la raison invoquée par le département de Laftit puisque la zone de Sidi Belyout où se situe la « Villa Mauvillier » n’est pas incluse dans le périmètre objet d’une étude de préservation menée par l’Agence urbaine de Casablanca (AUC). La « Villa Mauvillier », est d’ailleurs méconnue et les documents officiels ne trompent pas : sur sa note de renseignement à notre disposition, aucune évocation d’une éventuelle inscription au patrimoine architectural et culturel. Autrement dit, rien ne protège légalement le bâtiment d’une éventuelle démolition.


Le lieu n'est pas classé. DR


Un flou qui pousse les services du ministère de l’Intérieur à orchestrer une large opération d’inscription au patrimoine de plusieurs titres fonciers dans les quartiers de Gauthier et de Palmier. Rien n’y échappe : terrain vague ayant déjà abrité une ancienne villa, hangar de stockage, immeubles des années 70 n’ayant jamais eu de prétention à avoir une quelconque valeur patrimoniale, tout y passe. « Sur instructions fermes, la plateforme digitale de l’AUC a été compulsée à la va-vite et des inscriptions ont été décidées sans consultation des propriétaires, ni véritable visite des lieux », nous explique une source proche de l’affaire.


Les propriétés cochées ne peuvent depuis faire l’objet que d’une revalorisation ou d’une réhabilitation, avec l’accord des autorités. Selon nos informations, il est question de plus d’un millier de titres fonciers ainsi gelés, tous inscrits en un temps record.


Si pour certains titres fonciers, il n’a jamais été à l’ordre du jour de les démolir, ce n’est pas le cas pour nombre d’entre eux, destinés à être convertis à coups de millions de dirhams en immeubles d’habitation ou hôtels. Le Desk a ainsi dénombré de grands projets soudainement suspendus et dont les promoteurs, mis sous pression financière, ne savent plus à quel saint se vouer, ballotés d’administration en administration.


30 millions de dirhams déboursés en vain

Pour le Marriott Bonvoy initialement baptisé sur plans Hôtel Le Fabergé Autograph Collection, le blocage est officiellement intervenu pour cause de palissade de chantier jugée non conventionnelle. Portée devant la justice, l’affaire a trainé empêchant les travaux de construction du futur hôtel. Son promoteur, Ahmed Chamcham et son associé, Youssef Attari Filali, actif dans la restauration et l’hôtellerie après avoir acquis une solide expérience à Paris, portent leur projet conjoint via la société Tower Seven Art. Tous deux ont déjà collaboré à l’édification d’un boutique-hôtel, le Downtown, au cœur du quartier Maârif.


Chamcham est propriétaire des lieux, dont il a patiemment acquis, auprès de la famille Bennis, les 11 titres fonciers constitués du terrain et de la bâtisse alors fractionnée en divers appartements et locaux commerciaux. « Ce terrain, ça fait 10 ou 11 ans qu’il est en vente. Personne n’a pu l’acheter en raison de mésentente entre les héritiers, ils ne voulaient pas vendre de manière séparée », raconte Chamcham. Patient et sachant être persuasif, alternant rude négociation et chéquier ouvert, il finira par convaincre, un à un, héritiers et locataires, dont un cycliste, un gérant d’épicerie et un tenancier de bar.


Depuis plus d'un an, les promoteurs tentent de faire entendre leur cause en adressant des correspondances à différents officiels.


Il aura ainsi, selon ses dires, déboursé pas moins de 30 millions de dirhams pour acquérir les 11 titres dont il obtiendra la fusion. Durant l’année 2019, sa demande de dérogation pour entamer la démolition de la bâtisse lui est « facilement » accordée.


Et pour cause, la documentation de l’époque, consultée par nos soins, n’indique aucune inscription au patrimoine architectural de la ville. La note de renseignement n’en fait à aucun moment mention. « En parallèle, nous avons monté le projet avec un architecte pour le présenter à Marriott, que je connais bien pour avoir déjà travaillé avec eux. Satisfaits, ils ont de suite appuyé notre projet », raconte de son côté Attari El Filali.


Le chantier du futur Marriott Bonvoy est encore aujourd'hui à l'arrêt. Crédit : Le Desk


À l’origine, le prétexte de la palissade

En juillet 2020, en plein Covid-19, les deux promoteurs entament les premiers travaux de démolition qui sont relatés par la presse, dont notamment Le Desk qui précise que la zone de Sidi Belyout n’a jamais été prise en compte dans le recensement patrimonial mené par l’AUC. Les autorités ordonnent cependant l’arrêt des pelleteuses au motif que la palissade n’est pas aux normes et que le panneau de chantier n’avait pas été placé.


La Villa Mauvillier en cours de destruction. Crédit: Le Desk
Au quartier de Casablanca, la villa Mauvillier a été démolie le 14 juin 2020. Crédit: Le Desk


L’affaire sera portée devant la justice, donnant raison au promoteur en première instance. En coulisses, promesse est faite au duo que le ministère de l’Intérieur ne va pas interjeter en appel. Quelques semaines plus tard pourtant, l’Intérieur, revient à la charge et décide de faire appel. Vers mi-novembre, un jugement est rendu. Il est encore en faveur des promoteurs qui avaient pris soin de surélever la palissade comme demandé.


Depuis, silence radio de la part des autorités. Le chantier toujours en suspens était ainsi bloqué depuis de longs mois, sans « la moindre explication » disent les promoteurs.


Un sérieux risque d’éboulement

Un des promoteurs décide alors de recourir à la représentation du Département américain de commerce au Maroc, le projet bénéficiant d’une franchise étasunienne. Le consul général des États-Unis à Casablanca en aurait touché un mot au Wali de la Région Casa-Settat, Said Ahmidouch. Réponse de l’intéressé : la bâtisse est classée patrimoine national, lui aurait-il signifié, à un moment où la demeure a été démolie et que ne subsiste qu’un terrain excavé…


Officiellement, en réponse à une correspondance adressée par les promoteurs à Ahmidouch, celui-ci niera avoir tenu de tels propos. Interrogé par Le Desk, le porte-parole de l’ambassade américaine à Rabat a répondu : « Nous n’avons aucun commentaire sur cette question pour le moment. Nous vous ferons savoir si nous avons des informations que nous pouvons partager ».


Une crevasse de 7 mètres de profondeur inondée par les eaux pluviales. DR

 

A première autorisation, le terrain avait été creusé de 3 mètres. Le fossé a été porté à 7 mètres après les jugements successifs prononcés par la justice. Mais à chaque fois, le chantier a été interrompu « par simple injonction orale de la caidat », affirment les promoteurs désabusés.


Conséquence, et pour parer à tout risque d’éboulement, le terrain étant mitoyen sur le Bd. d’Anfa à l’hôtel Barcelo et sur le Bd. Zerktouni à le Collège Lasalle, dès décembre 2020, la société Tower Seven Art a sollicité le bureau de contrôle Verco. Ce dernier alerte dans une série de correspondances techniques sur le danger encouru : « Dans le cadre de notre convention de contrôle technique des travaux, et compte tenu de la saison pluviale actuelle et à cadence des travaux sur chantier (presque à l’arrêt), l’entreprise est seule responsable des incidents qui peuvent survenir au niveau des risques d’éboulement liés au terrassement et des risques liés à la stabilité des constructions mitoyennes ».


Le bureau de contrôle Verco mandaté pour le chantier dégageant toute responsabilité en cas de sinistre.


Les promoteurs s’inquiètent et affirment pour soutenir le propos, que « l’entreprise n’a pas prévu de conforter les talus lors des terrassements, le premier bâtiment (Collège Lasalle) ne dispose pas de sous-sols, donc les semelles sont complètement déchaussées, l’hôtel Barcelo ne dispose que de deux sous-sols, notre projet est prévu avec trois sous-sols »


Aussi seul le maitre d’ouvrage est tenu « responsable des risques d’instabilité » du chantier dont le Laboratoire public d’essais et d’études (LPEE) avait été chargé de la reconnaissance géotechnique. Pourtant, ses multiples lettres adressées aux autorités locales sont restées sans réponse : au caidat de l’arrondissement, au gouverneur de la préfecture des arrondissements de Casa-Anfa, au gouverneur directeur de l’AUC.


Une lettre parmi les dizaines envoyées aux représentants de l'autorité locale alertant sur les risques du chantier dans son état actuel.


On y affirme « le risque des désordres tant pour la chaussée que des constructions mitoyennes », et qu’il est « impossible techniquement de suspendre ou d’arrêter les travaux de confortement et d’excavation à ce stade à plus de six mètres de profondeur ». « Les risques d’éboulements sont d’une gravité extrême compte tenu de la présence de la nappe phréatique qui déstabilise les constructions mitoyennes et la chaussée », peut-on lire de ces relances.


En guise de preuves, le maître d’ouvrage, ayant confié les travaux à ARD Immobilière, fournit les rapports du bureaux d’études (IBEM), des bureaux de contrôle (Verco) et du laboratoire (LPEE). On recommande, précise-t-on, d’entreprendre le cloutage et le renforcement des parois des constructions mitoyennes.  « Le non-respect de ces recommandations, dégage de facto notre responsabilité à l’instar de la maîtrise d’ouvrage du projet », est-il souligné, pour alerter l’AUC.


« Quelqu’un veut le terrain ? »

« On n’a jamais compris d’où ça venait. Quelqu’un veut le terrain ? Quelqu’un ne veut pas de nous ici ? », s’interroge, en désespoir de cause l’un des promoteurs. « On a toqué à toutes les portes pour demander de l’aide mais aussi pour comprendre si quelqu’un, quelque part s’oppose à notre projet », avance-t-il.


Dans les salons de Casablanca, la rumeur enfle sur de supposées visées sur un terrain « passé sous le nez de gros bonnets ». Sans réponse des administrations concernées, Le Desk a interrogé, pour commenter l’affaire, le voisinage immédiat, comme l’homme d’affaires Omar Kabbaj, propriétaire entre autres de l’hôtel Barcelo qui le jouxte. « Je n’ai rien à dire à ce sujet », nous glisse-t-il, avant nous demander : « Est-ce qu’il y a un problème actuellement avec le chantier ? ».


Le chantier du futur Marriott Bonvoy a pour voisin l'hôtel Barcelo, propriété d'Omar Kabbaj. Crédit : Le Desk


Aux dernières nouvelles, Ahmed Chamcham et Youssef Attari Filali ont remporté de nouvelles manches en justice face à des autorités insaisissables. « Nous allons reprendre la construction sous peu », a déclaré le premier au Desk. Avant qu’un autre oukaze vienne encore doucher ses espoirs ?

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Par @soufianesbiti
Le Desk Grand angle