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Grand angle

«Omar Radi, espion du MI6»: révélations sur une cabale insensée

15.07.2020 à 13 H 14 • Mis à jour le 10.09.2020 à 15 H 23
Par
ENQUÊTE
Le journaliste Omar Radi est soumis à une enquête judiciaire «pour atteinte présumée à la sécurité de l'Etat, en raison de ses liens avec un officier de liaison d'un pays étranger». Il n’est à ce stade ni accusé, ni poursuivi, comme le laissent croire des médias sur la base d'informations tronquées et montées en épingle. Le Desk révèle les dessous d’une affaire sans fondement qui devrait en toute logique être classée sans suite par le parquet

 « Voici l’espion Omar Radi qui doit répondre de ses actes après avoir vendu des informations sensibles à des services étrangers ! », lance la reporter de Chouf TV qui filme et harcèle en direct le journaliste à son arrivée au siège de la Brigade nationale de la police judiciaire (BNPJ) à Casablanca pour y être entendu dans le cadre d’une interminable enquête judiciaire.


L’affaire a débuté il y a quelques semaines lorsque ce même média réputé pour ses articles et vidéos sensationnalistes, avait accusé Radi d’être un agent à la solde de puissances étrangères pour avoir fourni des informations de haute sécurité à des sociétés d’intelligence privées, G3 Group et K2 dont certains dirigeants viennent du monde du renseignement d’Etats, le MI6 britannique en l’occurrence.


08.07.20 - Omar Radi harcelé par les reporters de Chouf TV à l'entrée de la BNPJ à Casablanca. MOHAMED DRISSI KAMILI / LE DESK


Dans un communiqué diffusé par le Procureur du roi près de la cour d’Appel de Casablanca, les motifs de la convocation de Omar Radi par les services de la BNPJ avaient déjà été précisés dans ce sens. Il était question de l’ouverture d’une enquête au sujet d’une supposée implication du journaliste dans « une affaire de financements émanant de l’étranger et d’agences de services de renseignement ».


Un gouvernement qui évoque la sécurité de l’Etat

Dans sa déclaration à la presse à l’issue du Conseil de gouvernement tenu le 2 juillet à Rabat sous la présidence de Saâdeddine El Otmani, le porte-parole de l’exécutif, Saaid Amzazi a déclaré à propos de Omar Radi, objet par ailleurs d’un retentissant rapport d’Amnesty International diffusé le 22 juin dévoilant que son téléphone avait été espionné à l’aide d’un logiciel espion israélien, que « ce journaliste-stagiaire est soumis à une enquête judiciaire pour atteinte présumée à la sécurité de l’Etat, en raison de ses liens avec un officier de liaison d’un pays étranger, dont le Royaume se réserve le droit de ne pas dévoiler sa réelle identité, en conformité avec les us et coutumes de la communauté internationale ». « Cet officier était derrière des fuites en juillet 2013 au sujet de sa réelle identité. Il était en poste sous couvert diplomatique depuis 1979 dans plusieurs régions de tensions à travers le monde », ajoutait, non sans gravité, la même source.


De g-à-d, Nasser Bourita, Saaid Amzazi et Mustapha Ramid à l'issue du conseil du gouvernement du 2 juillet 2020. MAP

 

Dans un communiqué, Omar Radi avait alors déclaré avoir « appris, avec stupéfaction et incrédulité, l’objet de l’enquête préliminaire dont je fais l’objet ». Radi avait ajouté que dans le cadre de cette enquête menée par la BNPJ, il a répondu à cette date à deux convocations, les 25 juin et 2 juillet, mais « qu’aucune question sur un supposé agent de renseignement ne (lui) a été posée ».


Sur ce sujet, sa réponse, dit-il, est « sans équivoque » : « je n’ai jamais été à la solde d’une puissance étrangère et ne le serai jamais ».

 

Dans la foulée de la sortie gouvernementale, le site semi-officiel Le 360 est revenu sur les « liens » de Radi « avec un officier d’une puissance étrangère ».« Selon des sources bien informées, l’agent traitant de Omar Radi est un officier de MI6, le service des renseignements extérieurs du Royaume-Uni. Dans les faits, il s’agit d’un officier dont l’identité a été révélée en 2013 par le lanceur d’alerte Edward Snowden. Cet espion de la couronne britannique a servi à Téhéran (Iran), Kaboul (Afghanistan) et Moscou (Russie). Il a également occupé le poste de consultant politique à la haute commission britannique à Ottawa (Canada) », ajoute le média.


« Membre du commandement militaire des forces britanniques en ex-Yougoslavie, il a l’expérience d’un super-agent. Seuls des renseignements précieux peuvent justifier qu’un officier avec ce parcours puisse traiter avec Omar Radi. Faut-il rappeler que l’organisation qui accuse le Maroc de piratage électronique appartient au même pays que l’agent traitant de Omar Radi ? Une coïncidence troublante qui ouvre la voie à toutes les hypothèses », concluait Le 360, faisant ainsi planer le doute sur un scénario de Guerre froide digne de John Le Carré.

 

Qui est donc cet « agent secret » avec qui Radi aurait collaboré contre les intérêts supérieurs de la Nation ? Quelle est la nature de leurs liens ? Le Desk a eu accès à la documentation sur laquelle se fonde l’enquête du parquet et dont des bribes décontextualisées avaient été fuitées en amont à Chouf TV. Ce média en avait alors conçu des articles à charge.


Nous avons reconstitué les faits et enquêté sur le fond de cette affaire qui se révèle aux antipodes des accusations de Chouf TV, du 360 ainsi que des suspicions du parquet et des déclarations alarmistes du gouvernement qui en extrapolant sur les faits, a violé le secret de l’instruction.


Un ex-agent du MI6 reconverti dans le privé

En juillet 2018, Omar Radi a été sollicité par la firme d’intelligence privée G3 (Good Governance Group) basée à Londres dans le cadre d’une mission de due diligence. Le cabinet, dont c’est l’un des métiers, avait été mandaté par un client institutionnel pour recueillir des informations d’ordre économique et financier, ainsi que sur la réputation d’hommes d’affaires marocains en vue d’une prise de participation dans leur société. Ce type d’enquêtes est souvent mené par des investisseurs qui désirent éclairer leur avis avant de s’engager dans un deal. Parfois, ce sont les bailleurs de fonds, les banques et autres intermédiaires qui mènent ces discrètes investigations. Dans le monde des affaires, ces méthodes sont de l’ordre de la banalité, et dans la profession de journaliste d’investigation, ces recherches et travaux font partie de ce qu’on appelle communément des « ménages ».


Le représentant de G3 qui requiert les services de Omar Radi pour ces recherches se nomme Clive Dare Newell. Il y occupe alors le poste de directeur de la zone MENA et son CV affiché autant sur le site internet de G3 que sur son profil LinkedIn montre qu’il a travaillé durant 35 ans pour le UK Foreign Service, comprendre le fameux SIS, le Secret Intelligence Service, ou le service de renseignements extérieurs du Royaume-Uni, également connu sous la dénomination de MI6. Newell a roulé sa bosse durant sa longue carrière d’espion de Sa Gracieuse Majesté avant de prendre sa retraite en 2011 pour se convertir dans le privé. Avant d’être embauché chez G3, il a d’ailleurs travaillé pour d’autres entreprises du secteur.


Clive Dare Newell, ex-agent du MI6 de 1976 à 2011, actuellement conseiller spécial du cabinet G3 Group. DR


Contrairement aux allégations du 360, et aux déclarations du gouvernement se gardant d’exposer son identité pour d’insondables raisons diplomatiques, le nom de Newell n’a pas été dévoilé par Snowden en 2013. S’il a effectivement été chef de station du SIS à Moscou de 2000 à 2004, puis à Ottawa après avoir été en poste auparavant en Iran de 1979 à 1982, à Kaboul de 1982 à 1986, en Ethiopie de 1986 à 1990 et en Turquie de 1994 à 1999, toutes ces informations à son sujet sont disponibles sur Internet depuis bien longtemps. Son nom était d’ailleurs apparu dès mai 1999 dans la « Liste Tomlinson », du nom de l’espion Richard Tomlinson soupçonné entre autres d’avoir leaké une liste de 116 agents présumés du MI6 à la publication Executive Intelligence Review du mouvement LaRouche qui l’avait publiée en ligne, comme l’avait rapporté la BBC à l’époque.


Clive Newell travaille pour G3 depuis 2014. Le cabinet, dirigé par le tandem Nick Alcock-Michael Bevan, –  un ex- fonctionnaire du Foreign Commonwealth Office (FCO) et un ancien membre de la British Army-, était, à la prise de contact avec Omar Radi, contrôlé par le fonds suédois Investment AB Kinnevik de la famille Steinbeck, connue pour détenir la société télécom Millicom.


Un client de G3 se renseigne sur Cash Plus

Newell a échangé quelques mails avec Radi à l’été 2018. Le 26 juillet, il lui expose l’objet de sa requête qui a fait l’objet d’un classique contrat de collaboration en bonne et due forme, dont Le Desk a pu en consulter les clauses : un client a requis de G3 des informations sur la société marocaine de transfert d’argent Cash Plus. « Le client envisage d’investir dans Cash Plus, l’un des principaux fournisseurs de services de paiement au Maroc. Sur la base des informations identifiées lors de la recherche initiale et du faible profil public de la direction et des actionnaires, nous cherchons à mener une due diligence d’intégrité sur les personnes clés associées à Cash Plus », explique Newell dans son mail.


Extrait du contrat entre G3 et Omar Radi conclu en juillet 2018. LE DESK


Le directeur MENA de G3 expose ensuite l’historique de Cash Plus qui cherchait en effet à cette époque à ouvrir son capital à un nouvel investisseur. Newell passe en revue les sésames obtenus depuis 2009 par Cash Plus de la part de Bank Al Maghrib pour exercer dans les transferts de fonds, puis au fil du temps pour fournir d’autres produits financiers. Il rappelle que la société avait reçu une injection de capital de l’ordre de 100 millions de dirhams en 2014 du fonds Mediterrania Capital Partners (MCP), devenu ainsi actionnaire à 49 % de l’entreprise.


Mail adressé le 26 juillet 2018 par Clive Newell à Omar Radi. LE DESK


G3 affirme aussi que sa recherche initiale n’a pas identifié de problèmes d’intégrité commerciale liés à Cash Plus ou à la famille Amar, originaire d’Oujda, qui la contrôle. La famille Amar (son chef de file étant Abdelbaki Amar) « a un profil public assez bas », note Newell.


Cependant G3 s’interroge sur d’autres aspects. « Les entreprises de services financiers et de transfert d’argent, en particulier, représentent des risques inhérents élevés d’utilisation abusive à des fins de criminalité financière. Le Maroc est reconnu pour ses progrès dans la mise en œuvre des contrôles de LBC et ne figure plus sur la liste du GAFI des pays présentant des carences stratégiques en matière de LBC. Cependant, selon le rapport 2017 du Département d’État américain sur le blanchiment d’argent et les délits financiers, les risques de blanchiment d’argent restent élevés au Maroc en raison de l’important secteur informel, de l’économie monétaire et des activités criminelles telles que la drogue et la traite des êtres humains », explique Newell dans sa correspondance.


Et comme le fonds MCP est justement celui qui projetait de réduire sa voilure dans Cash Plus au profit d’un nouvel entrant, le client de G3 a logiquement cherché à se renseigner sur ses partenaires : Saad Bendidi, ancien PDG du groupe ONA, passé par BMCE Bank et Saham, dont, écrit Newell « les médias ont indiqué qu’il détenait de nombreuses participations offshore », Abdelkrim Raghni, administrateur indépendant et ex-banquier, ainsi que Hatim Ben Ahmed, administrateur de Cash Plus et partenaire fondateur de MCP.


Infographie: Mohamed Drissi Kamili / Le Desk


« Saad Bendidi et Mediterrania Capital Partners ont tous été identifiés dans les Paradise Papers comme ayant des connexions avec des entités offshore enregistrées à Malte », écrit Newell, faisant manifestement référence à l’enquête du Desk sur Bendidi et les Malta Files menée en partenariat, d’une part avec l’International Consortium of Investigative Journalists (ICIJ), et d’autre part avec l’European Investigative Collaborations (EIC) et Mediapart.



Infographie: Mohamed Drissi Kamili / Le Desk



Ce qui était donc demandé à Omar Radi, en tant que journaliste d’investigation, était en résumé « d’évaluer la réputation et l’intégrité des membres du conseil d’administration et de la direction de Cash Plus et de MCP et d’identifier toute implication potentielle dans des affaires contraire à l’éthique ». Le rapport succinct de Omar Radi, dont Le Desk a pu lire le contenu, n’a d’ailleurs pas conclu à des problèmes de cette nature. Pour ses recherches, le journaliste a été rétribué à hauteur de 1 400 euros.

 

Rien en somme qui a trait à de l’espionnage politique ou sécuritaire au profit d’une puissance étrangère comme le suspecte le parquet qui s’est auto-saisi sur la seule base des affabulations de Chouf TV reprise plus tard par Le360.

 

CDC Group derrière la recherche confiée à Radi

 Le Desk a cependant poussé l’enquête plus loin pour percer l’identité de ce client de G3 qui en juillet 2018 était en lice pour acheter des parts de Cash Plus.


Selon nos informations, une quarantaine de sociétés et fonds privés, nationaux et internationaux se sont intéressés à Cash Plus, mais à l’été 2018, il ne restait qu’un dernier carré de prétendants, dont Richbond (Karim Tazi) qui au final emportera la mise et officialisera son entrée dans le capital en mai 2019.


De gauche à droite : Nabil Amar, Saad Bendidi, Abdelbaki Amar, Karim Tazi, Belkassem Amar, Nacer Tazi Hatim Ben Ahmed. DR


Richbond, accompagnée par Burj Finance dans cette opération, n’était pas le client caché de G3, au regard des interrogations formulées de la part d’un investisseur potentiel qui manifestement n’était pas au fait de ce niveau de détail à propos d’acteurs des affaires bien connus au Maroc.


De sources sûres et recoupées, seul un prétendant étranger qui demeurait en négociations avancées en juillet 2018 avec la direction de Cash Plus et dont nous avons pu identifier les émissaires au Maroc, a pu solliciter les services de G3. Il s’agit du fonds CDC Group (Commonwealth Development Group) dirigé par Nick O’Donohoe et détenu à 100 % par le gouvernement britannique. Celui-là même qui a acquis par ailleurs, en juin 2019, 5 % de la Bank of Africa (ex-BMCE Bank) de Othman Benjelloun dans « une opération stratégique » approuvée par le gouvernement marocain et saluée autant par l’agence officielle MAP, que par de nombreux médias comme… Le 360 ou encore… Chouf TV…


Fondé en 1948, le fonds britannique de développement CDC Group détient un portefeuille d'investissement de près de 5 millards de dollars en Afrique et en Asie. CDC


A cette conclusion, il est donc évident que la machine judiciaire lancée sur le seul fondement de la cabale insensée menée par ces médias nuisibles est sans issue. A la lumière de ces informations, le procureur devrait classer l’affaire et laver de tout soupçon un journaliste injustement traité d’espion.



Disclaimer  : Omar Radi, rédacteur en chef du pôle enquêtes du Desk, a aussi été cité par Chouf TV pour un contrat similaire avec le cabinet K2 Intelligence. Celui-ci porte sur une recherche à propos d’une filiale agro-industrielle du groupe Palmeraie pour laquelle il a été rémunéré à hauteur de 400 €. Quant aux fonds reçus partiellement de la part de Bertha Foundation, il s’agit d’une bourse de recherche sur la spoliation des terres paysannes au Maroc dont le rendu académique destiné à cette fondation, devait faire aussi l’objet d’articles à paraître dans les colonnes du Desk.

Par @MarocAmar
Le Desk Grand angle