Parc national d’Ifrane, quand la nature vous ouvre ses portes
Une douzaine de touristes indiens débarquent rue de la Cascade, dans le centre-ville d’Ifrane, tout près du célèbre lion sculpté. Leur guide tente de les faire s’installer sur la vaste terrasse d’un café-restaurant, mais il peine à les convaincre. En anglais, une jeune touriste tente de se justifier : « C’est tellement beau ici, nous voulons faire une petite marche dans le parc juste en face. » Ce parc, qui se nomme le Jardin botanique de la paix, n’est en réalité qu’un élément parmi d'autres de l’identité de la ville d’Ifrane. Ici, le béton se confond avec le vert des arbres plantés sur les trottoirs et celui des plantes grimpantes le long des façades. Sur les toits en V, des cigognes élégantes ont choisi, en toute quiétude, d’installer leurs nids.
À Ifrane, l’oxygène se respire à pleins poumons tandis que le bruit de l’activité humaine est souvent éclipsé par les babils des oiseaux, qui semblent ici aussi à l’aise qu’au cœur d’une forêt. Justement, la ville n’a pas de frontière avec les bois environnants, qui s’étalent sur des centaines d’hectares dans ce qui est devenu, depuis 2004, le Parc national d’Ifrane. Au milieu du Moyen Atlas, il s’est imposé comme l’un des piliers de la stratégie de conservation du Royaume. Ce vaste territoire de 125 000 hectares protège une mosaïque d’écosystèmes d’une diversité rare, allant des forêts majestueuses de cèdres de l’Atlas aux chênes verts, en passant par des zones humides et des prairies d’altitude. Plus qu’un simple sanctuaire, le parc est aujourd'hui une vitrine de la biodiversité marocaine, où la nature reprend ses droits sous une surveillance attentive.
Cette mise en protection, initiée par le Haut-Commissariat aux eaux et forêts, est née d'une volonté de stabiliser des milieux naturels autrefois exposés aux activités humaines, telles que le surpâturage ou l'urbanisation. Aujourd’hui, l’objectif est atteint et le parc assure la pérennité d’habitats essentiels pour des espèces emblématiques comme le macaque de Barbarie, appelé aussi singe magot. En intégrant les populations locales à cette dynamique, notamment à travers l’écotourisme et l’éducation environnementale, la gestion du parc prouve que la préservation de la nature peut devenir un moteur de développement local équilibré.
Le fameux lion sculpté, devenu l'emblème de la ville d'Ifrane. Crédit : Agence Imaginium / Le DeskL’occasion également d’offrir aux visiteurs une immersion dans un Maroc authentique, où la protection de l'environnement est devenue le garant d'un avenir serein. Pour s’en rendre compte, nul besoin de véhicule pour arpenter les rives du premier plan d’eau, situé à quelques pas du centre-ville. Le lac d’Ifrane se trouve au tout début de la route de Fès, en direction du nord. Cerclé de peupliers dont les feuilles tombées viennent garnir la surface, ce site est un prolongement naturel de la visite urbaine. Un chemin pour les promeneurs et les joggeurs en fait le tour sans quitter un seul instant l’ombre rafraîchissante des arbres alentour. Pour ceux qui affectionnent de passer une journée paisible autour des points d’eau, cette région est idéale.
Un château d’eau aux reflets azur
La région se distingue par une exceptionnelle concentration de lacs naturels, une rareté géographique dans le paysage marocain. À seulement 15 km au nord du lac d’Ifrane, celui de Dayet Aoua est parmi les plus prisés. Bordé de cèdres et de peupliers, ce lac de moyenne altitude (1 460 m) fluctue au rythme des saisons, atteignant sa plénitude au printemps. Plus au nord encore, à environ 30 km d'Ifrane, Dayet Ifrah s'impose comme l'un des plus vastes plans d'eau du Moyen Atlas. Alimenté par la nappe phréatique et la fonte des neiges, ce site de 117 hectares en moyenne constitue un refuge hivernal vital pour les oiseaux migrateurs.
L’eau est donc un élément distinctif de la région, considérée comme le château d’eau du Royaume. Il en est aussi question dans l’immense parc Aïn Vittel, à proximité immédiate d’Ifrane, que les habitants considèrent comme le principal jardin de la ville, ce qui en dit long sur son importance. Ce site se déploie sur 12 hectares et offre plusieurs entrées. La principale se situe le long d’une charmante route boisée qui croise la Route nationale RN 8 en direction de Fès, au niveau du lac d’Ifrane. Les quelques minutes de trajet font prendre conscience du gigantisme du Parc. Une impression confirmée dès la sortie du parking, où vous attend une large allée bordée de stands en bois, pensés pour approvisionner votre éventuel pique-nique dans la nature. Après avoir franchi la porte, symbole de l’entrée véritable dans le parc, vous vous laisserez peut-être tenter par des dresseurs de chevaux qui vous proposent une balade équestre fort à propos.
Le lac d'Ifrane, situé à quelques encablures du centre-ville, est le rendez-vous incontournable des promeneurs. Crédit : Zakaria Mezgour / Le DeskLes marcheurs préféreront emprunter les nombreux sentiers et chemins qui sillonnent ce jardin d’Éden. Le Parc Aïn Vittel s’impose ainsi comme l’un des sites les plus emblématiques du Parc national d’Ifrane. Il tire son nom de sa source naturelle dont la pureté exceptionnelle rappelle les eaux minérales de la station thermale française de Vittel. Une source qui donne ici naissance aux affluents de l’Oued Tizguit. Sous la canopée des cèdres, des peupliers et des chênes zéens, les promeneurs découvrent un écosystème foisonnant, où le chant du rossignol du Maroc accompagne le murmure constant de l'eau.
Au-delà de son attrait esthétique, le Parc Aïn Vittel joue un rôle hydrologique crucial pour la région. En s'appuyant sur sa source qui jaillit des massifs calcaires, il régule l'humidité des forêts environnantes et maintient un équilibre vital pour une faune variée, allant de l'écureuil de Barbarie aux amphibiens qui peuplent ses berges. Ce lieu est aussi un espace de rencontre privilégié, comme le prouve la présence de familles venues chercher la fraîcheur à l'ombre des arbres majestueux. Une pratique qui illustre parfaitement la vocation d'Ifrane, une zone tampon essentielle entre l'effervescence urbaine et la vie sauvage du parc.
Le Parc Aïn Vittel, à proximité immédiate d'Ifrane, est une ode à la nature. Crédit : Sami Lakmahri / Le DeskLe spectacle de l'eau se poursuit en beauté avec les Cascades du Refuge. Ces chutes d’eau sont plus ou moins énergiques en fonction de la saison et de l’abondance de ses eaux. Au printemps, au moment de la fonte des neiges, elles dévalent bruyamment un énorme bloc de rocher en pente douce, tapissé d’une mousse épaisse. Elles incarnent cette harmonie typique du parc où la montagne, la forêt et l'eau se rejoignent. Véritables trésors naturels, ces cascades complètent l'expérience du Parc Aïn Vittel, offrant une immersion poétique dans un paysage où chaque ruissellement rappelle la richesse et la fragilité du patrimoine hydrique d'Ifrane.
Le territoire du singe magot et de la truite arc-en-ciel
Sans jamais vraiment quitter la nature, nous prenons la route en direction d’Azrou, à une vingtaine de kilomètres au sud-ouest d’Ifrane. En chemin, forêts et plaines de montagne se succèdent dans un décor merveilleux, loin des clichés sur les paysages marocains. C’est dans une partie boisée qu’apparaît la première famille de singes rencontrée. Sans se soucier de notre présence, petits et grands se déplacent nonchalamment en bord de route, au pied des troncs d’arbres. Encore quelques minutes et nous arrivons face à l’entrée d’un camping sur les hauteurs du village de Ras El Ma. Là, un bébé magot nous observe tendrement de ses grands yeux marron.
Sa mère n’est pas loin et ne semble pas inquiète outre mesure de la présence d’humains inconnus à proximité. Il faut dire qu’ici, les singes sont chez eux. D’autres individus apparaissent, dont un mâle qui déambule tranquillement dans la cour d’une maisonnette, sous le regard indifférent d’un vieux chien de montagne affalé sur un muret, et d’un coq qui patrouille à pas vifs. Nous plongeons ensuite dans la partie basse de Ras El Ma, au creux d’une vallée verdoyante. Des enfants improvisent une partie de foot sur un carré de pelouse naturelle, non loin d’un panneau qui indique : « Station de pisciculture de Ras El Ma ».
Un singe magot à la recherche de nourriture dans une forêt des environs du village de Ras Al Ma. Crédit : Zakaria Mezgour / Le DeskÀ l’intérieur, quelques bâtiments et surtout, plusieurs bassins. Autour de l’un d’eux, une dizaine de jeunes en blouse blanche, épuisettes à la main, tentent de capturer l’un des nombreux poissons dorés qui tourbillonnent frénétiquement dans le réservoir. Nous apprenons auprès de leur instructeur qu’il s’agit de truites arc-en-ciel, objet d’une étude sur leur reproduction. Créée en 1957 et modernisée en 2006, cette structure de référence, qui dépend du Centre National d’Hydrobiologie et de Pisciculture d’Azrou, joue un rôle déterminant dans la préservation des milieux salmonicoles. Grâce à ses laboratoires de recherche et ses infrastructures techniques, la station a doublé sa capacité de production pour atteindre 1,5 million d’alevins annuels, destinés au repeuplement des rivières et des lacs de la région.
Au-delà de sa mission technique, Ras Al Ma est devenue un véritable moteur pour l’écotourisme provincial. En structurant la pêche sportive et de loisir, la station valorise les 1 500 kilomètres de rivières et les nombreux lacs naturels du Moyen Atlas, qui concentrent 70 % des ressources hydriques piscicoles du pays. Le centre ne se contente pas de produire : il éduque et sensibilise à travers son école de pêche et ses salles d'exposition, transformant chaque visite en une leçon de protection de la biodiversité. Cette approche, qui lie étroitement la gestion durable des ressources aquatiques au développement touristique, positionne Ifrane comme une capitale montante de l’écotourisme, où le plaisir de la pêche s'inscrit dans un respect profond des équilibres naturels.
Nous laissons nos apprentis pisciculteurs pour reprendre la route en direction d’Azrou, à seulement 4 kilomètres de là. Nous y retrouvons Khalid, guide assermenté spécialiste des espaces naturels du Parc national d’Ifrane. Grand connaisseur de la faune et de la flore de la région, il est une véritable encyclopédie, intarissable sur l’espace naturel devenu son lieu de travail. Nous lui racontons l’expérience vécue avec les singes rencontrés plus tôt en lui demandant comment est organisée cette incroyable population : « Nous avons recensé 15 groupes d’une cinquantaine d’individus en moyenne. La moitié, comme ceux que vous avez croisés, sont habitués à la présence humaine les autres, plus craintifs, sont observables dans leur environnement naturel autour de Aïn Kahla ou plus profondément dans les forêts de cèdres. »
Le singe magot est devenu l'espèce animale la plus emblématique du Parc national d'Ifrane. Crédit : Agence Imaginium / Le DeskLuttant en faveur des bonnes pratiques envers cette précieuse population, Khalid admet qu’il est « difficile d’interdire aux visiteurs enthousiastes d’interagir avec les singes en bord de route, notamment en les nourrissant, ce qui est normalement interdit. Alors, nous nous sommes mis d’accord avec les locaux pour que seuls des aliments de leur milieu soient disponibles à offrir. De la sorte, nous préservons leur équilibre alimentaire et leur santé ». En quittant le café, Khalid nous propose de faire quelques pas dans sa ville d’Azrou. Pointant son index sur un énorme rocher, surplombant un rond-point et couronné d’un trône aux emblèmes de la monarchie, il nous explique : « C’est de ce piton rocheux que la ville tient son nom. “Aẓru”, en amazigh, signifie pierre, roche ou rocher. Et celui-ci a servi pendant des siècles de repère spatial pour les populations, dont une partie était des nomades ou des semi-transhumants. »
Mémoire de pierre et sentinelles de bois
Pour en savoir davantage sur le patrimoine de la ville et sa région, notre guide nous invite à visiter le Centre culturel d’Azrou. Ce vaste édifice offre à son rez-de-chaussée un espace bibliothèque, dont une grande partie est garnie de livres pour la jeunesse. À l’étage, tout l’espace est un musée, organisé en thématiques sous l’appellation de Centre d'Interprétation du Patrimoine (CIP) d'Azrou. Sa visite s'impose comme le complément indispensable à l'exploration des milieux naturels. Ce lieu offre en effet un voyage dans le temps, depuis les origines géologiques, illustrées par des minéraux et des fossiles millénaires, jusqu’aux témoignages de la vie quotidienne des populations locales.
On y découvre également l'ingéniosité de l'artisanat amazigh, particulièrement celui de la confédération tribale des Zayanes, à travers l'art du tissage « Aztta », des bijoux ciselés et des costumes traditionnels, côtoyant des vestiges archéologiques allant de la préhistoire au Moyen Âge. En mettant ainsi en lumière l’habitat traditionnel et les richesses ethnographiques du Moyen Atlas, le CIP permet au visiteur de comprendre que cette visite est aussi une rencontre avec une identité humaine façonnée par son environnement, transformant le patrimoine en une mémoire vivante et partagée.
Retour au cœur de la nature, à quelques minutes du centre-ville d’Azrou. Nous suivons un panneau qui indique « Cèdre Gouraud », un site connu et prisé par les Marocains venus d’autres régions. Ce conifère, pas comme les autres, se trouve à une centaine de mètres d’un parking forestier qui lui est spécialement dédié. Humains et singes de toutes les tailles donnent à ce lieu une animation insolite, comme le sont les légendes autour de cet arbre vénérable. Ce géant de 40 mètres de haut, branches dégarnies et tronc massif, trône tel un seigneur des bois, entouré d’une petite clôture. Les locaux estiment que son nom est une référence au général français Henri Gouraud qui aurait fait un passage dans la région en 1917.
Le vénérable cèdre Gouraud, qui trône au milieu de la forêt d'Azrou. Ce colosse végétal attire toute l'année à la fois les visiteurs et la population de singes magots. Crédit : Zakaria Mezgour / Le DeskLe militaire ayant perdu un bras au cours de la Grande Guerre, l’arbre fut baptisé en son honneur en raison d'une branche latérale unique dont la forme évoque, de manière frappante, une silhouette humaine amputée. Véritable monument naturel, ce cèdre est devenu au fil des décennies une escale historique et symbolique majeure, illustrant la manière dont le patrimoine forestier du Moyen Atlas s'entrelace avec les récits du siècle passé pour offrir aux visiteurs une expérience à la fois botanique et mémorielle.
Le site du Cèdre Gouraud est un incontournable des circuits touristiques de la zone. Sur place, des locaux vous proposent aussi d’arpenter la forêt à dos de cheval et des VTT sont disponibles à la location dans la ville d’Azrou. Il existe, selon notre guide Khalid, des moyens plus originaux pour mener des expéditions dans la région : « Nous organisons ce que nous appelons des randonnées pastorales l’idée est d’aller à la rencontre des bergers traditionnels, qui font paître leurs troupeaux dans de magnifiques vallées. Vous y verrez une race ovine dont nous sommes très fiers, la “Timahdite”. »
Du nom d’un village du Moyen Atlas, cette espèce de mouton est reconnue comme l'une des plus robustes du Royaume. Issue d’un croisement historique entre les moutons de montagne et ceux des plateaux, cette race se distingue par une parfaite adaptation aux rigueurs du climat local, où les températures figurent parmi les plus basses d’Afrique. La « Timahdite » est ainsi le symbole d’une résilience pastorale face aux hivers enneigés qui cantonnent parfois la région durant des semaines. Pour le visiteur, croiser ces troupeaux sur les prairies d’altitude, c’est découvrir un pan essentiel de l’identité locale, où l’élevage extensif participe pleinement à l’équilibre de cet écosystème montagnard.
Afennourir, sanctuaire des oiseaux migrateurs
La dernière étape de notre visite nous mène dans un lieu aussi spectaculaire qu’isolé. Au bout d’un petit chemin qui s’enfonce profondément dans une splendide forêt de cèdres de l’Atlas, vous arrivez au lac naturel d’Afennourir. Situé à environ 1 800 mètres d’altitude, à mi-chemin entre Ifrane et Khénifra, ce plan d’eau s’étend au cœur d’une vaste dépression entourée de cèdres majestueux et de genévriers thurifères. Reconnu à l’échelle internationale comme site Ramsar, il constitue une zone humide majeure du Moyen Atlas.
Sous son tapis de fleurs, le lac d'Afennourir cache une prodigieuse biodiversité. Crédit : Sami Lakmahri / Le DeskSur le plan de la faune, le lac Afennourir est un véritable carrefour migratoire d’une richesse exceptionnelle. Chaque hiver, ses eaux douces accueillent des colonies d’oiseaux venus d’Europe du Nord, tels que la Nette rousse, le Tadorne casarca ou le Fuligule nyroca, qui trouvent ici des conditions idéales pour hiverner. Cette abondance aviaire côtoie une vie aquatique prospère, marquée par la présence de la truite marocaine et de nombreux insectes indicateurs d'une eau de grande qualité. Devenu un centre d’intérêt pour la recherche scientifique et l’éducation environnementale, le site incarne l’excellence de l’écotourisme dans la région : un lieu où l’observation naturaliste et la préservation des écosystèmes fragiles se rejoignent pour sensibiliser les visiteurs à la beauté brute et à la vulnérabilité des zones humides du Moyen Atlas.
En quittant les hauteurs d'Afennourir, on emporte avec soi le silence des cèdres et la fraîcheur des sources. Ifrane et ses oasis de montagne ne sont pas seulement des refuges pour la biodiversité ils sont le témoignage vivant qu'un autre tourisme est possible, où le voyageur devient le gardien d'un équilibre aussi précieux que fragile.
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