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Grand angle

Qu’a fait le Comité Al-Qods pour la Palestine ?

25.01.2021 à 18 H 41 • Mis à jour le 16.05.2021 à 01 H 01
Par
ENQUÊTE
Héritage des années 1970, le Comité Al-Qods, présidé depuis 1999 par Mohammed VI, s’est, au fil des ans, éloigné de sa mission première au point de se transformer en coquille vide qui ne sert aujourd’hui que d’instrument diplomatique et humanitaire au royaume. A l’aune des nouvelles relations maroco-israéliennes, Le Desk retrace ses principaux projets des vingt dernières années
« Il s’agit plutôt d’une charge considérable et d’une grande responsabilité devant Dieu et devant l’Histoire »
Mohammed VI
Roi du Maroc
Président du comité Al-Qods
2014
« Il n’y a pas, il n’y eut jamais, une seule politique arabe vis-à-vis de la Palestine »
Elias Sanbar
Ambassadeur palestinien
à l’UNESCO
Février 2020

Depuis l’annonce de la normalisation avec l’Etat hébreu, le Comité Al-Qods est sur toutes les lèvres. Surtout dans le discours des officiels marocains, qui nie tout « deal » ou « troc » de la question palestinienne, allant jusqu’à rejeter le terme de « normalisation ». C’est que, pour le royaume, l’équation est délicate, Mohammed VI étant le président du Comité Al-Qods, laquelle présidence « n’est ni une faveur, ni un privilège. Il s’agit plutôt d’une charge considérable et d’une grande responsabilité devant Dieu et devant l’Histoire », déclarait le Roi en 2014 à Marrakech lors de la vingtième session du Comité Al-Qods.




C’est en cette qualité aussi que Mohammed VI, moins de deux semaines après l’annonce de la normalisation des relations entre le Maroc et Israël, a promis le 13 décembre, dans un message au président palestinien Mahmoud Abbas, de convoquer une nouvelle réunion du Comité Al-Qods. Objectif : « Examiner les moyens de consolider la préservation du statut spécial de la ville d’Al-Qods Acharif, et de contribuer à la sauvegarde de l’inviolabilité de ses sites historiques et civilisationnels, sa symbolique spirituelle et son identité religieuse », indique le message du souverain.



Il faut dire que la fonction du reste symbolique, tant cette structure, conçue au départ pour mettre la lumière sur le statut juridique d’Al-Qods et de préserver son patrimoine religieux et culturel, est peu à peu tombée dans l’oubli. Héritage d’un monde islamique sujet à de profondes divisions, le Comité Al-Qods a été créé en 1975 à l’initiative de l’Organisation de la conférence islamique (OCI, devenue Conférence de coopération islamique), qui a vu le jour en 1969 à Rabat à la suite de l’incendie visant la mosquée Al-Aqsa.


Entretemps, de l’eau a coulé sous les ponts et le monde arabe a peu à peu détourné son regard du conflit israélo-palestinien. « La cause était certes la leur mais à condition qu’ils la contrôlent et la gèrent. Telle fut d’ailleurs la situation jusqu’à la prise de contrôle en 1968 de l’OLP (Organisation de libération de la Palestine, ndlr) par les organisations de résistance, le Mouvement de libération de la Palestine, le Fatah, en tête. À partir de là, les Palestiniens ne cesseront d’affirmer à la fois l’arabité de leur cause et le fait que la Palestine décidait désormais pour elle-même. Arafat trouvera d’ailleurs l’expression de ce principe avec la formule de « l’autonomie de la décision palestinienne », déclarait récemment l’ambassadeur palestinien à l’UNESCO, Elias Sanbar dans un entretien avec le journaliste Christophe Ayad paru dans Araborama, une collection créée par l’Institut du monde arabe (IMA) et le Seuil.



Le militant et écrivain précisait d’ailleurs « qu’il n’y a pas, qu’il n’y eut jamais, une seule politique arabe vis-à-vis de la Palestine ». Autre facteur au détriment de la « Cause palestinienne » : « La tournure qu’ont prises non pas les « Printemps arabes » mais les reprises en main étatiques qui leur ont succédés ». « La Palestine n’est plus le centre sismique de la région. Pendant soixante-dix ans, pas un soubresaut dans cette région qui ne soit parti de ou en écho avec la Palestine. Aujourd’hui, la région est semée de secousses et d’épicentres. Les peuples arabes n’ont pas changé de sentiments envers la Palestine, mais les horreurs qu’ils vivent accaparent leurs vies », analyse Sanbar.


Les membres du Comité Al-Qods offrent à eux seuls un aperçu d’une situation inique, où le Niger, le Pakistan côtoient l’Iran et… l’Arabie Saoudite. « Avec l’Iran, c’est un peu particulier en effet. Cela dit, le pays a été représenté, lors de la dernière session à Marrakech, par son ambassadeur auprès de l’OCI, ce qui sera probablement le cas aussi pour la prochaine session », nous confie un responsable de Bayt Mal Al Qods (BMAQ), le bras financier du Comité.


Témoin d’une époque révolue, cet organe fut d’abord présidé par Hassan II puis par Mohammed VI à son accession au trône, se transformant au fil des années en instrument diplomatique et humanitaire entre les mains du Maroc, qui a d’ailleurs accueilli les trois dernières réunions du comité : en 2000 à Agadir puis en 2002 et 2014 à Marrakech. Et c’est aussi le Maroc qui finance aujourd’hui quasi-exclusivement le Comité Al-Qods, dont le bras financier Bayt Mal al-Qods a reçu 50 millions de dollars entre 2000 et 2018.


D’où vient l’argent ?


INFOGRAPHIE: Répartition du total des dons pour financer les projets de l'Agence à Jérusalem par source de financement, de 1998 à 2018. ©MOHAMED DRISSI K. / LE DESK


De 1998 à 2018, onze pays ont versé à l’agence Bayt Mal Al-Qods (BMAQ) quelque 20,7 millions de dollars. 73 % des dons proviennent du Maroc (15 millions de dollars), là où la riche Arabie Saoudite ne concédait que 2,7 millions de dollars, soit 13 %. Les autres membres se partageant le reste : le Sénégal (moins de 1 %), l’Egypte (5 %), le Pakistan (moins de 1 %), le Niger (moins de 1 %), le Bangladesh (moins de 1 %), l’Iran (1 %), le Koweït (5 %), le Bahreïn (1 %) et le Liban (moins de 1 %).


Aux dons du royaume s’ajoutent ceux des institutions et des particuliers marocains, qui ont versé en vingt ans près de 20 millions de dollars. D’abord cancre, le Maroc est devenu premier de la classe, car, entre 2000 et 2007, l’Etat marocain n’a fait qu’un seul don de 2,8 millions de dollars, avant de rectifier le tir à partir de 2008, faisant depuis des dons réguliers allant 74 000 à 6,5 millions de dollars. Selon un rapport de BMAQ, dont Le Desk détient copie, le gouvernement finance aussi les frais de fonctionnement de l’agence qui s’élèvent à un million de dollars par an.


TABLEAU: Répartition du total des dons pour financer les projets de l'Agence à Jérusalem par source de financement, de 1998 à 2018 en milliers de dollars. ©MOHAMED DRISSI K. / LE DESK


GRAPHE: Répartition des dons des États pour le financement des projets de l’agence à Jérusalem par source de financement de 2000 à 2018 en millions de dollars. ©MOHAMED DRISSI K. / LE DESK


GRAPHE: Répartition des dons des particuliers pour le financement des projets de l’agence à Jérusalem par source de financement de 2000 à 2018 en millions de dollars. ©MOHAMED DRISSI K. / LE DESK
GRAPHE: Répartition des dons des entreprises pour le financement des projets de l’agence à Jérusalem par source de financement de 2000 à 2018 en millions de dollars. ©MOHAMED DRISSI K. / LE DESK



INFOGRAPHIE: Répartition des dons des entreprises pour financer les projets de l'Agence à Jérusalem par source, pour la période de 1998 à 2018 en milliers de dollars . ©MOHAMED DRISSI K. / LE DESK
INFOGRAPHIE: Répartition des dons des particuliers pour financer les projets de l'Agence à Jérusalem par source, pour la période de 1998 à 2018 en milliers de dollars . ©MOHAMED DRISSI K. / LE DESK
INFOGRAPHIE: Répartition des dons des États pour financer les projets de l'Agence à Jérusalem par source, pour la période de 1998 à 2018 en milliers de dollars. ©MOHAMED DRISSI K. / LE DESK





Le Maroc prélève aussi une taxe sur chaque paquet de cigarettes vendu, appelée « Taxe Palestine », qui rapporte chaque année quelque 70 millions de dirhams, une manne dont toutefois seulement une infime partie profite à la Palestine. En 2018, par exemple, le Fonds de soutien du Maroc au peuple palestinien, qui affichait un solde de 80 millions de dirhams, a permis de financier Bayt Mal Al-Qods à hauteur de 8 millions de dirhams et de couvrir les frais de fonctionnement de l’ambassade palestinienne au Maroc (quelque 6,2 millions de dirhams), tandis qu’une somme de quelque 50 millions de dirhams issue de la « Taxe Palestine » a été versée… au Congo Brazzaville, au Rwanda, à la Jordanie ou encore à la Guinée Bissau.


« Il n’en reste pas moins que c’est le Maroc qui chapeaute et qui finance tous les projets destinés à Jérusalem », s’enorgueillit une source proche de Bayt Mal Al Qods. En effet, bien qu’il s’apparente à une coquille vide dont les recommandations restent lettre morte, le Comité Al-Qods continue de servir de véhicule pour des projets à Jérusalem.


Quel bilan en vingt ans ?

Sommet du Comité Al-Qods en janvier 2014 à Marrakech. Mohammed VI et le président palestinien Mahmoud Abbas. © AFP


Parmi les projets réalisés par le Maroc à Al Qods : la restauration d’une zaouia marocaine située à proximité du Mur des lamentations. Cette bâtisse « est ce qui subsiste du Quartier des Marocains [détruit en 1967, ndlr], où vivent seize famille d’origine maghrébine dans des conditions d’habitat très difficiles », indique un rapport de l’Agence Bayt Mal Qods, précisant que le but étant de « permettre aux familles qui habitent la zaouia marocaine dans l’ancienne médina puissent vivre dignement après la restauration de leurs maisons et préserver la zaouia qui remonte à l’époque de Salaheddine Al Ayoubi ». En vingt ans, le royaume a restauré sept mosquées également.


Inauguration de la Faculté Hassan II d’agronomie de Gaza en 2015



Faculté d’agronomie de Gaza, détruite en 2009 par l’occupant Israélien. Reconstruite par Mohammed VI et inauguré en 2015 sous le nom Faculté Hassan II d’agronomie de Gaza pour une enveloppe de 6 millions de dollars.


Le Maroc a financé aussi l’acquisition, pour cinq millions de dollars, de la Maison du Maroc, un centre culturel de trois étages qui s’étend sur 1 800 mètres carrés. La bâtisse, nichée à deux encablures de la mosquée Al Aqsa, comporte des locaux commerciaux et des appartements. L’Agence, après l’avoir restaurée, l’a transformée en « Centre culturel marocain », qui abrite notamment aujourd’hui un musée des arts marocains, une bibliothèque, un café littéraire, un salon marocain…  Pour l’aménager, le royaume a déboursé 2 millions de dollars.


INFOGRAPHIE: Répartition des financements des projets et programmes mis en œuvre à Jérusalem selon le secteur de 2000 à 2018 en milliers de dollars. ©MOHAMED DRISSI K. / LE DESK


Parallèlement, de 2000 à 2018, un peu plus de 11 millions de dollars ont été dépensés dans des projets liés au domaine de l’éducation. Une dizaine d’écoles ont ainsi été financées ou construites intégralement, dont école baptisée « Hassan II » et un lycée « Al Massira » pour filles dans le quartier de Chaafat. Mohammed VI a aussi financé, sur ses propres derniers, la reconstruction, pour six millions de dollars, de la Faculté d’agronomie de Gaza, détruite en 2009 par l’occupant Israélien. Inauguré en 2015, en présence du ministre des Habous et des Affaires islamiques Ahmed Toufiq, l’établissement porte aussi le nom de Hassan II.


Par ailleurs, indique le document, 26,5 millions de dollars, soit la moitié du budget, ont été dépensés dans des projets sociaux, culturels et sportifs  et 5 millions dans le secteur de la santé.


Les projets à venir

Un peu plus de deux semaines après l’annonce de la normalisation des relations entre le Maroc et Israël, l’Agence Bayt Mal Al Qods est sortie de sa léthargie pour annoncer de nouveaux projets à Jérusalem en 2021. Budget : 7,4 millions de dirhams. Des projets qui vont de l’assistance sociale à la protection du patrimoine culturel et urbain en passant par l’habitat, l’enseignement et la jeunesse.


« En ce qui concerne le secteur de l’assistance sociale, dont les projets programmés et adoptés s’élèvent à deux millions de dollars américains, l’Agence a indiqué avoir accordé une attention particulière aux catégories les plus nécessiteuses, en adoptant des projets spécifiques pour soutenir la résistance des habitants de la Ville Sainte et les aider à faire face aux répercussions de la pandémie de la Covid-19, améliorer leurs conditions de vie, lutter contre la pauvreté et réduire les disparités sociales », rapportait la MAP le 31 décembre.


Pour ce qui est du secteur de l’enseignement, le rapport relève que le coût des projets programmés par l’agence est d’environ un million et demi de dollars américains, expliquant que l’agence a décidé, malgré ses ressources limitées, de proposer une offre pédagogique qui répond aux besoins, à travers la mise à disposition d’un environnement pédagogique approprié, basé sur la restauration et la réhabilitation d’écoles, en en faisant des écoles exemplaires et écologiques.


Et de poursuivre que « l’agence œuvre également (…) à aider financièrement les étudiants à poursuivre leurs études en leur offrant des bourses dans les domaines de la médecine, de la pharmacie, du droit, de l’économie et des sciences humaines et en mettant en œuvre des programmes de formation, en plus d’attribuer des bourses incitatives pour motiver les meilleurs étudiants, ainsi qu’en encourageant la recherche scientifique et universitaire spécialisée dans des domaines liés aux aspects humains, sociaux, historiques et juridiques de la ville d’Al-Qods. » Une manière en somme de ménager la chèvre et le chou.

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