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Grand angle

Qui mettra fin à la mafia de la Santé au Maroc ?

09.10.2019 à 11 H 40 • Mis à jour le 09.10.2019 à 11 H 40
Par
ENQUÊTE
La politique du médicament du ministère de la santé est minée par la persistance d’un milieu de corruption, de connivences et de passe-droits qu’aucun pouvoir ne semble capable d’éradiquer. Dernier scandale en date, le marché public de l’anti-hépatite C accordé en toute illégalité et en grande partie à un « laboratoire fantôme » étranger. Révélations sur une affaire édifiante qui illustre la mal- gouvernance d’un des secteurs d’Etat les plus sensibles

Le démantèlement du « système Bouazza » après la série de scandales révélés par Le Desk, n’a été que pure illusion. A la Santé, une véritable mafia s’est imposée depuis des années s’activant notamment au cœur de la Direction du médicament et de la pharmacie (DMP) pour délivrer des sésames (autorisation de mise sur le marché- AMM) dans des conditions souvent décriées et à travers la passation de marchés publics parfois taillés sur mesure pour des « laboratoires fantômes ».


En février 2018, nous révélions le contenu d’une lettre confidentielle adressée par l’Association marocaine de l’industrie pharmaceutique (AMIP) au ministre de la Santé. Elle listait les errements de l’Etat, dénué de toute stratégie, menaçant ainsi la sécurité sanitaire du Maroc.

 

Le fléau des « labos fantômes » jamais assaini

Anass Doukkali, qui venait de reprendre le flambeau du ministère après le départ d’El Houcine Louardi, avait promis d’en finir avec le fléau des officines commerciales maquillés en laboratoires fictifs ayant obtenu le statut d’établissement pharmaceutique industriel (EPI) en violation manifeste de la loi 17-04 qui exige de disposer en propre de son site de fabrication, de contrôle et de stockage. Le ministre PPS (qui vient de démissionner du bureau politique de son parti après l’annonce de son retrait du gouvernement) avait ainsi laissé savoir qu’il avait ordonné à la DMP que toute la lumière soit faite sur les autorisations illégales délivrées sous le mandat de son prédécesseur permettant à des intérêts étrangers de s’installer au Maroc et d’importer massivement des médicaments pour la plupart déjà produits localement et dans des conditions tarifaires avantageuses pour les nouveaux entrants. Doukkali envisageait, selon ses intentions déclarées, d’annuler certains autorisations de mise sur le marché (AMM) et des autorisations temporaires (ATU) de génériques commercialisés en violation des dispositions légales en vigueur.



Qu’a-t-il fait depuis ? Absolument rien. Depuis deux ans, Doukkali a multiplié les sorties alors que le secteur a continué à vivoter au rythme des scandales (Affaire Pedovex que le ministre en personne a tenté d’étouffer, celle du Sophos et ses lots pré-périmés, etc.).


La seconde édition des « Assises nationales du médicament et des produits de santé organisées fin février 2018 n’a servi qu’à enfumer le débat et s’est soldée par un fiasco retentissant.


Pris par le tumulte, Anass Doukkali s’engageait alors devant le Parlement à diligenter une mission d’inspection auprès de la DMP, accusée de tous les maux, tout en promettant monts et merveilles à travers sa stratégie sectorielle pour la période 2017-2021, notamment la création d’une instance de gestion financière et de gouvernance…


Omar Bouazza limogé pour rien ?

Il aura fallu que le Dr. Omar Bouazza, patron de la DMP depuis dix ans, soit cité dans une affaire de trafic d’influence, et accusé publiquement de racket, pour qu’il soit discrètement limogé. Le chef du gouvernement avait alors décidé d’aller plus loin après avoir pris connaissance de deux rapports d’inspection qu’il a diligentés, ouvrant ainsi la voie à des sanctions, mais qui ont au final été classés sans suite.


Appelé à prendre une décision majeure et très attendue qui devait préfigurer de l’avenir du secteur de la Santé, endommagé par tant d’années de mal gouvernance, Saâdeddine El Otmani a fait face à un choix cornélien pour remplacer Bouazza à la tête de la très stratégique DMP, dont le dossier noirci par des enquêtes parlementaires avait été finalement transmis à la Cour des comptes dont on attend encore le rapport…


En juin 2018, alors que plusieurs candidats continuaient à se bousculer au portillon de la très convoitée DMP, parmi eux, un de ses anciens dirigeants, le Pr. Jamal Taoufik, faisait figure de favori. Problème, comme Le Desk le révélait, durant son précédent mandat, son épouse avait multiplié les prises d’actions dans des laboratoires privés. « Des prises de participations aux allures de prête-nom qui ne se limiteraient pas à ces seules entités selon plusieurs sources concordantes et qui suggèrent des conflits d’intérêts significatifs, voire un système corruptif de nature à disqualifier Jamal Taoufik dans ses ambitions de retour en tant que patron de la DMP », écrivions-nous, documents à l’appui.


Jamal Taoufik choisi pour perpétuer le système ?

Qu’à cela ne tienne, et malgré ses anciennes casseroles documentées par ailleurs par un rapport d’enquête archivé au ministère de la Santé du temps de Feu Thami El Khyari, Taoufik a été désigné deux mois plus tard sur fond de petits arrangements politiques entre le PJD et le PPS. Sa candidature avait été ardemment défendue par Doukkali lui-même, « en raison de leurs accointances universitaires ». Taoufik avait en outre bénéficié selon nos sources, « d’appuis importants au sein de l’USFP ».


Quelques mois plus tard, une affaire hors-norme éclate. Taoufik a autorisé le 12 mars 2019 la mise sur le marché pour 24 mois du MyHep All, un générique indiqué pour le traitement de l’infection chronique par le virus de l’hépatite C (VHC) chez les adultes. Problème rédhibitoire, ce médicament est produit en Inde sous licence de l’Américain Gilead par le laboratoire Mylan et dont la présence au Maroc est en totale violation des dispositions de la loi. En effet, Mylan ne dispose d’aucune usine. Celui-ci est simplement logé chez Pharmaprom, lui même logé chez Promamec…donc sans ligne de production, ni unité de management qualité, ni laboratoire de contrôle comme l’exige la loi.



A la mi-avril, soit au moment où la DMP accordait ses faveurs à Mylan, nous alertions sur cette affaire soulignant qu’au Maroc, le patient démuni est scandaleusement privé depuis trois ans de traitement contre l’hépatite C, alors que des traitements conçus par des laboratoires locaux sont disponibles depuis 2015 à des prix défiant toute concurrence.


« Les responsables au ministère attendaient certainement que d’autres laboratoires créent leur générique. Soit par favoritisme, en particulier sous la pression des firmes étrangères qui souhaitent s’implanter. Soit pour créer de la concurrence et faire baisser le prix du médicament », avançait au Monde un initié du dossier. « Vu le prix du traitement, il y a beaucoup d’argent en jeu », avait ajouté la source.


Une série de questions demeuraient posées :


Pourquoi accorder une AMM à Mylan « alors que son produit n’est pas vital pour le Maroc car il n’apporte rien de plus que les molécules existantes mises à disposition à des prix abordables par trois fabricants nationaux », avaient déclaré spécialistes et compétiteurs locaux. Selon les données disponibles, les produits marocains ont pourtant fait leurs preuves sur des dizaines de milliers de patients notamment à l’export, avec des taux de guérison supérieurs à 95 % et des effets secondaires légers identiques aux princeps.


Pourquoi le laboratoire Mylan a-t-il obtenu son AMM en moins de quatre mois alors que les délais pour les fabricants locaux sont généralement d’une année, voire davantage ?


Est-ce pour attendre que Mylan obtienne une AMM dans des délais record qu’on a privé si longtemps les ramédistes de traitement contre l’hépatite C ?


Pourquoi Mylan continue à importer sans contrôle marocain des produits d’Inde avec un statut d’EPI obtenu en toute illégalité ?


Fallait-il attendre trois ans pour élaborer une étude d’épidémiologie dont l’objectif est de lancer une grande campagne de dépistage (l’étude étant justifiée pour le ciblage des populations à dépister) ? Mais pourquoi alors n’avoir rien fait pour les ramédistes déjà diagnostiqués alors que, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le Maroc compte 600 000 à 800 000 patients, dont 35 % de ramédistes ?


Qui protège Mylan et pourquoi ?

Interrogé par Le Desk, Taoufik avait alors assuré à propos de Mylan que « cet établissement dispose aujourd’hui d’une belle unité de fabrication, d’un laboratoire de contrôle et d’un magasin flambant neuf ». Il en voulait pour preuve le rapport d’inspection dont il dispose, « photographies à l’appui », avait-il dit.


Le directeur de la DMP a prétendu avoir « fait pression » pour que « l’association anti-hépatite C (Sofosbuvir associé au Valpatasvir, la formule favorisée par le ministère sans argument décisif, ndlr) soit fabriquée localement dans cette unité ». Pourtant, selon l’AMM dont Le Desk avait obtenue copie, il s’agit bien d’une autorisation exclusivement à l’import sur laquelle il est clairement mentionné que la production de la substance active du MyHep All se fera sur le site de Mylan Laboratories Ltd dans l’Andhra Pradesh indien et que le produit fini et son contrôle seront effectués sur le site de Maharashira…



Force est de constater que les autorités sanitaires voulaient, coûte que coûte, permettre au « laboratoire fantôme » Mylan au Maroc, de se parer des oripeaux de la légalité.


Revenons sur l’enchainement des faits : Depuis près de trois ans, les ramédistes atteints d’hépatite C ne reçoivent plus aucun traitement. L’appel d’offres tardait a être lancé alors que des produits éprouvés sont disponibles auprès des producteurs locaux depuis fin 2015…


Le ministère de la santé avait durant toute cette période avancé le prétexte de l’élaboration du plan national d’éradication de l’hépatite C budgétisé en 2016 à 6,9 milliards de dirhams. Pourtant, selon nombre d’experts consultés par Le Desk, l’attente des résultats de l’étude épidémiologique ne pouvait justifier de retarder ainsi un appel d’offres dont l’attribution pouvait servir à traiter les patients déjà diagnostiqués et en instance de traitement.


Fin 2017, un premier appel d’offres avait été lancé avant d’être étonnamment annulé quelques jours plus tard… Un an plus tard, et après de multiples réunions ayant officiellement pour objet de définir un protocole de traitement, la solution de première intention (le pangénotypique Sofosbuvir associé au Daclatasvir) produit par trois génériqueurs marocains (Zenith Pharma pour le Sofosbuvir et Pharma 5 et Galenica pour l’association) avait été retenue, mais pour la première fois, un traitement alternatif (Sofosbuvir associé au Valpatasvir) du laboratoire Gilead, fabriqué sous licence par une filiale de Mylan en Inde, entrait aussi en scène.


Le déroulement des faits a depuis confirmé ce qui tenait manifestement du favoritisme. Il était entendu que l’intérêt de la combinaison proposée par Mylan serait étudiée lorsque l’AMM sera obtenue, ce qui devait prendre au moins un an. Or, comme nous l’avions révélé début juin, Mylan, dont la légalité de la présence au Maroc est plus que contestée (le laboratoire ayant décroché le statut d’Etablissement pharmaceutique industriel -EPI- en 2016 alors qu’il n’est qu’importateur de médicaments), a obtenu, contre toute attente une autorisation expresse pour commercialiser son générique anti-hépatite C produit en Inde.


Dans cette bataille d’influence et de gros sous, les fabricants locaux ayant conçu un médicament similaire risquaient d’être sciemment écartés de la course, écrivions-nous.


L’énorme infox sur Mylan au Maroc

Notre enquête a eu pour conséquence une véritable opération d’intox à grande échelle à laquelle s’est livrée l’antenne de Mylan au Maroc avec la complicité du ministre de la santé et de son directeur du médicament et de la pharmacie (DMP), Jamal Taoufik : autorisé donc à écouler son anti-hépatite C dans des conditions contraires à la législation en vigueur, le « laboratoire fantôme » a présenté à la presse son usine factice de Casablanca où il prétend vouloir produire son médicament. Notre contre-enquête en avait démonté la mystification, alors que la plupart des médias ont pour ainsi dire avalé la pilule…



Pour préparer le terrain à un marché taillé sur mesure pour Mylan Maroc, le laboratoire et le ministère de la Santé n’ont eu de cesse de prétendre à l’avantage de la formule concoctée en Inde par rapport à celle proposée par les laboratoires marocains, en défendant le fait qu’elle se limite à un seul comprimé au lieu de deux, alors qu’elle n’offre aucun avantage thérapeutique supplémentaire, comme l’assurent les experts. « L’objectif était d’entériner cette nouvelle association comme unique protocole pour l’appel d’offres », craignait-on.


Résultat des courses, en plein mois d’août et à quelques semaines d’un remaniement ministériel annoncé par le roi lui-même dans son discours du Trône citant, entre autres, la Santé comme secteur nécessitant une reprise en main, le département d’Anass Doukkali a lancé son appel d’offres tant attendu.


Celui-ci, comme nous l’avons pu le constater sur document, prévoyait trois lignes de produits en deux lots : d’une part, le Sofosbuvir (pour 124 824 comprimés ou gélules), le Daclatasvir (pour des quantités équivalentes) et d’autre part, la combinaison Sofosbuvir+Velpatasvir (pour 235 872 comprimés ou gélules).



Traduits en boites cela donnait les quantités suivantes :


D’un côté, 4 458 boites de Sofosbuvir et 4 458 boites de Daclatasvir, soit 1 486 traitements selon la solution associant Sofosbuvir et Daclatasvir.


Et d’autre part, 8 424 boites de la combinaison Sofosbuvir+Velpatasvir, soit 2 808 traitements.


Ce qui donne au total 4 300 traitements environ, dont les deux tiers iront donc d’office à… Mylan.


« Si cet appel d’offres était équitable, il aurait prévu les mêmes quantités pour les deux options et attribuer le marché selon le prix, les deux options étant en tous points similaires sur le plan scientifique », explique un expert.


« Or là, l’appel d’offres est biaisé à la base car il prévoit quasiment le double pour la solution de Mylan. Ce qui veut dire que le ministère va prendre les deux associations alors qu’absolument rien à part le prix ne justifie de privilégier l’une par rapport à l’autre. En fait, ils font jouer la concurrence entre génériqueurs marocains pour un tiers seulement des traitements qu’ils vont acheter ! », ajoute notre source.


Ainsi, le ministère de la Santé assurait donc sur le papier à Mylan un potentiel de plus de 23 5000 comprimés en monopole absolu, soit les deux tiers du marché…


L’appel d’offres donnait le montant maximum du contrat : 40 millions de dirhams. Ce qui fait que Mylan était quasiment certain d’en décrocher la part du lion, soit environ 25 millions, tandis que les trois autres laboratoires marocains à l’époque en lice devaient se concurrencer pour les 15 millions maximum restants.


Interrogé par Le Desk en juin dernier, Jamal Taoufik assurait pourtant que l’appel d’offres allait être conçu dans « une logique de concurrence loyale et au bénéfice des patients grâce à une baisse mécanique des prix… ». On aura compris au final que ce principe d’équité n’a été réservé qu’aux industriels marocains entre eux, alors que l’importateur Mylan, qui ne respecte aucune norme légale relative aux EPI, a vu son médicament (MyHep All) non seulement autorisé à la vente en fast track, mais surtout privilégié dans un contrat public taillé sur mesure…


La suite des événements allait confirmer ces craintes, avec de plus de nouvelles manœuvres dilatoires du ministère de la santé contraint de brouiller les pistes après nos révélations sur la supercherie Mylan.


Le Conseil de la concurrence interpellé…

Le 12 septembre, deux laboratoires marocains, Galenica et Pharma 5 ont pris les devants pour dénoncer un tel favoritisme. Dans une lettre adressée au président du Conseil de la concurrence et dont Le Desk a obtenu copie, Salim El Guermai, directeur général et pharmacien responsable de Galenica et par procuration Meriem Lahlou-Filali pour Pharma 5, ont mis en lumière les dessous de cette manipulation pour demander à Driss Guerraoui l’annulation pure et simple de l’appel d’offres. « Le but ultime d’un appel d’offres n’est-il pas de générer une compétition entre opérateurs pour obtenir le meilleur prix ? Octroyer deux-tiers de la commande à un laboratoire unique, sans raison acceptable, nous pousse à soupçonner un délit de favoritisme », écrivent les auteurs de la lettre.



Ce courrier a provoqué un véritable séisme au sein du ministère de la Santé qui en apprenant son existence a, selon nos sources, « cherché en urgence à créer l’illusion d’une concurrence », en prétendant que six laboratoires étaient en lice pour les traitements de l’hépatite C.


Tout d’abord le ministère a essayé de créer la confusion. En effet, il existe deux traitements équivalents pour l’hépatite C. Les deux sont à base de Sofosbuvir.


L’un est associé au Daclatasvir et il est déjà fabriqué au Maroc depuis quatre ans, comme nous l’expliquons plus haut, l’autre est combiné avec le Velpatasvir et va être importé d’Inde. Au lieu de consacrer tout le budget sur les deux traitements et sélectionner le moins cher, il a réservé deux tiers de ce budget à une seule molécule, celle du Velpatasvir importé.


Et au moment où l’appel d’offres a été lancé pour cette molécule, seul un laboratoire avait l’autorisation de commercialiser cette molécule : Mylan, qui importe le produit.


Un marché de dupes orchestré par la Santé

Mais comme la manœuvre avait été dévoilée par la presse et dénoncée par la lettre de réclamation de Galenica et Pharma 5, contre toute attente, le ministère a accordé une ATU en fast track à un autre laboratoire, Afric Phar, pour importer le princeps de l’Américain Gilead. « Or Mylan fabrique sous licence de Gilead, donc Mylan et Gilead c’est la même chose ! », explique une source proche du dossier qui s’exclame pour illustrer son propos : « C’est comme si on disait qu’il y a concurrence entre Kiri et la Vache qui rit ! »


De plus, il y a lieu de s’interroger sur l’étonnante diligence du ministère a délivrer une ATU à Afric Phar, alors que cette procédure n’est utilisée que pour importer un produit en extrême urgence en raison de son indisponibilité sur le marché. Une procédure d’ailleurs qui se fait sans contrôle du produit.


« Pourquoi permettre une procédure d’urgence à l’importation sans contrôler le produit alors qu’un équivalent existe à la fabrication locale ? », s’étonne-t-on


Cerise sur le gâteau, l’Epclusa, produit Gilead importé par Afric Phar a été autorisé le 16 septembre 2019, soit le jour même de l’ouverture des plis de l’appel d’offres, comme l’atteste un document dont Le Desk détient copie. Pourtant la loi exige de disposer de l’autorisation de commercialiser le produit au moment du dépôt du dossier de soumission à l’appel d’offres, donc bien avant l’ouverture des plis.


En somme, dans son numéro de prestidigitation, le ministère de la Santé a additionné les laboratoires qui ont soumissionné pour les deux lots, alors qu’en toute logique qu’on ne peut parler de concurrence qu’au sein d’un seul lot.


Pour le lot n° 179 (Sofosbuvir associé au Daclatasvir) soit pour un tiers des traitements, trois laboratoires concurrents ont soumissionné : Galenica, Pharma 5 et l’Egyptien Kemipharm.


Pour le lot n° 180 (Sofosbuvir associé au Velpatasvir) pour les deux-tiers des traitements, il n’y a pas eu de véritable concurrence, les deux laboratoires Mylan et Afric Phar représentant un seul et même fournisseur : Gilead.


Des pressions exercées sur Galenica ?

Très certainement soumis à d’intenses pressions, Galenica s’est retiré de l’appel d’offres. Son fondateur et PDG, Abdelghani El Guermai a même dans une « mise au point » adressée au Conseil de la concurrence avec copie à Anass Doukkali le 18 septembre, soit deux jours après l’ouverture des plis, désavoué son propre fils, Salim El Guermai qui cumule pourtant près de 25 ans d’expérience au sein de la firme. Il l’accuse dans ce courrier, dont nous avons obtenu copie, d’avoir agi sans le consentement du directoire de la société familiale et juge son action « irréfléchie (…), fausse et inappropriée ».


Une volte-face sous forme de supplique que rien n’explique sinon par des intérêts en jeu encore non dévoilés.



Aussi, les résultats de cet appel d’offres cousu de fil blanc communiqués le 27 septembre n’ont pas surpris. Mylan a remporté le fameux lot n°180 pour 14 millions de dirhams, soit 59,35 dirhams le comprimé ! Kemipharm a obtenu le lot n°179 pour 3 millions de dirhams, soit 24 dirhams la prise de deux comprimés. Ce qui veut dire que le Velpatasvir est deux fois et demie plus cher que le Daclatasvir !


Cette affaire n’est pourtant pas terminée. Selon nos informations, une enquête est en cours. Elle viserait cependant uniquement les services Epidémiologie et Approvisionnement et Marchés du ministère de la Santé. Or, les rôles joués par Anass Doukkali et surtout Jamal Taoufik, sont au cœur de ce scandale.


Ce dernier a définitivement entériné ce que son prédécesseur, Omar Bouazza, avait commencé en toute impunité. D’abord, parce-que le service d’inspection qui délivre les accréditations d’établissement pharmaceutique industriel (EPI) relève du directeur de la DMP.


Ensuite, c’est bien Jamal Taoufik qui a de plus défendu bec et ongles, auprès de la presse notamment, l’usine factice de Mylan à Lissasfa, alors qu’aucun officiel n’a assisté à son simulacre d’inauguration. C’est encore lui qui a délivré l’AMM à Mylan lui permettant d’importer son produit d’Inde avec la fausse promesse de le fabriquer un jour au Maroc.


Sans ces deux décisions de « l’expert » du ministère, ce « laboratoire fantôme » n’aurait jamais pu obtenir ce marché.


Mylan, le maillon d’un réseau plus vaste

D’autres éléments révélateurs viennent s’ajouter à cela. En premier lieu, concernant la capacité de Mylan Maroc a pouvoir fabriquer à terme le MyHep All au Maroc. A l’international, Mylan n’a jamais communiqué sur l’installation d’une usine dans le royaume. Selon la Security Exchange Commission (SEC) américaine, Mylan Pharmaceuticals Maroc est une filiale de Mylan NV (Pays-Bas). Le Desk a interrogé Mylan NV a plusieurs reprises depuis août 2019 sur l’existence ou un projet d’une usine de fabrication de médicaments au Maroc sous licence Gilead, et n’a jamais reçu de réponse. De plus, il s’avère à la consultation du contrat d’agrément de fabrication sous licence de l’Américain Gilead, seuls les sites industriels certifiés par les autorités indiennes, européennes ou américaines sont reconnus. Le Maroc n’est donc pas prévu. Comment le ministère de la Santé n’a pas relevé cette donnée fondamentale ?



Participant à la campagne de désinformation lancée par le Tunisien Souhail Tebib, le patron de Mylan Maroc, de nombreux médias, dont L’Economiste, ont écrit que : « Mylan investit 120 millions de dirhams au Maroc », pour ajouter qu’avec cette « unité de production de génériques », « le groupe américain parie sur Casablanca pour sa compétitivité-prix »



Une formulation trompeuse qui masque des données financières beaucoup moins reluisantes. Fait significatif, selon les informations statutaires de Mylan Maroc consultées par Le Desk, en 2018, il n’y a eu que le transfert du siège social à une nouvelle adresse, mais aucune augmentation de capital qui annoncerait l’édification d’une usine. Le capital social de Mylan Maroc n’est que de 3,5 millions de dirhams. Alors que l’usine est présentée comme une unité de dernière génération, les immobilisations corporelles de la société sont à… zéro et ses charges de personnel à 438 000 dirhams, soit moins de 1 % du chiffre d’affaires de 47 millions de dirhams, entièrement réalisé à l’importation.


Par ailleurs, alors que Mylan vivotait depuis des années, l’arrivée de Souhail Tebib à sa tête en 2016, en remplacement de l’Indien Anirudh Deshpande, patron des marchés émergents et de l’export chez Mylan Laboratories Ltd (Inde), a coïncidé avec une explosion de ce chiffre d’affaires à l’import de 8 à … 38 millions de dirhams, soit +380 % en l’espace d’une seule année.



Comme nous l’avions montré dans notre précédente enquête, Mylan Maroc est simplement logé chez Promamec, un distributeur de matériel médical qui lui même héberge une autre usine « fantôme », Pharmaprom (47 millions de dirhams de chiffre d’affaires en 2018).


Pharmaprom est depuis peu contrôlée à 100 % par Fouad Bouchta qui n’est autre que l’actionnaire unique de Reacting (75 millions de dirhams de chiffre d’affaires), une entreprise privée spécialisée notamment dans la distribution de produits médico-chirurgicaux et à usage de laboratoire connue pour être un des principaux fournisseurs réguliers du ministère de la Santé…



Promamec et Reacting ont été, fin septembre, au cœur d’un autre scandale. Les deux sociétés avaient remporté un important marché pour la fourniture de 18 unités mobiles médicalisées au ministère de la Santé pour un montant total de 70 millions de dirhams. L’affaire avait provoqué une vive polémique, notamment pour ses prix jugés excessifs. La commission de l’appel d’offres a finalement fait machine arrière en décidant de l’annuler le 2 octobre


Ainsi démontrés, les liens d’intérêts opaques et d’argent liant tous ces acteurs, sous couvert du ministère de la Santé, soulignent la manière avec laquelle se sont nouées les conditions illégales d’attribution du marché de l’hépatite C à Mylan.


A la veille d’un remaniement ministériel imminent, Anass Doukkali a publiquement tourné le dos au sein du PPS à son chef de parti Nabil Benabdallah dans une tentative jugée « opportuniste » de se maintenir au gouvernement. Son départ devrait surtout s’accompagner de l’essentiel : en finir avec la mafia de la Santé qui perdure depuis l’ère Omar Bouazza et que perpétue son successeur à la DMP, Jamal Taoufik.

Par Ali Amar @MarocAmar
Le Desk Grand angle