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PortraitTayeb Saddiki, un monstre sacré, une malhama marocaine

06.02.2016 à 03 H 49 • Mis à jour le 10.02.2016 à 15 H 28
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Ce jour, vers 15h, sera inhumé Tayeb Saddiki, avant l’âasr, comme il se doit. Que pouvions-nous attendre de meilleur pour l’enterrement d’un agnostique déclaré, fils d’un aâlem souiri. Un monstre sacré a décédé. Fragments.

Il a inventé le théâtre marocain. C’est à Essaouira, un jour de janvier 1939 que Tayeb Saddiki a vu le jour. L’enfant de Mogador, la cosmopolite, y a acquis une ouverture d’esprit ayant contribué à façonner son œuvre exceptionnelle. Il a été un artiste sur planches polyvalent par excellence. A la fois homme de théâtre, acteur, calligraphe et dramaturge, il est l’auteur d’une œuvre colossale : 36 pièces de théâtre adaptées des plus grandes œuvres universelles et 24 pièces originales.


Dès son plus jeune âge, Saddiki a arboré la crinière au vent et la barbe fournie qu'on lui a toujours connues


Comme acteur de cinéma, il est apparu dans une dizaine de films marocains ou étrangers. Comédien de théâtre, il a joué dans une cinquantaine de pièces. Dans l’administration, qu’il abhorrait , il a occupé des postes importants. En 1964, Tayeb Saddiki n’a que vingt-trois ans. Hassan II fait  en sorte qu’il devienne directeur du Théâtre municipal de Casablanca, et ce malgré l’opposition manifeste de Mahjoub Benseddik, alors à la tête de la municipalité. Treize ans durant et jusqu’à la démolition des lieux en 1977, il bataillera contre les syndicalistes de l’UMT. A sa prise de fonction, Casablanca comptait encore plus de 50 000 Français, un public bourgeois, frileux, qui demandait du vaudeville pour se divertir. Sur les 2000 places du théâtre, seules 10 % étaient occupées par des nationaux. Il vivra cette époque aussi riche que difficile comme une blessure irréparable.



Saddiki a aussi, de manière intime couvé et chéri le Festival musical d’Essaouira, à travers lequel, il a fait découvrir nombre de troupes théâtrales méconnues dans les années 80. On se rappellera pêle-mêle de son Théâtre ambulant, du Théâtre ouvrier, et pour le plus grand nombre, son sublime Masrah Ennass. De son théâtre privé de Mogador, pourtant situé à Casablanca, il dira, avec son humour légendaire, c’est « un théâtre privé… de moyens ».


Saddiki, invité du journaliste Yassine Adnane, sur le plateau de l'émission Macharif sur Al Aoula, en 2008.


Il a appris le melhoun à Nass Al Ghiwane et Jil Jilala

Les formations musicales iconiques Nass Al Ghiwane et Jil Jilala lui doivent beaucoup. Comment imaginer qu’ils aient pu accéder au melhoun sans lui ? Doté d’un fin sens de l’humour, nqaïmi comme nul autre, il était connu pour sa spontanéité et la drôlesse de ses réactions. Innovateur et touche-à-tout, il a bâti une œuvre riche et diversifiée. Amoureux de la poésie, il a eu le mérite de remettre au goût du jour, dans les années 60, des textes littéraires de zajal comme les Maqamat de Badii Azzamane Al Hamadani.



Le dramaturge a intégré la tradition du melhoun au théâtre moderne grâce aux voix des futurs Nass Al Ghiwane.


Au Maroc, sa génération a développé une forme nouvelle d’expression artistique avec le théâtre. Un fait culturel majeur. Une transformation unique au Maghreb, accompagnée au Maroc, avec une mutation de la peinture, aujourd’hui largement reconnue comme un fondement de l’identité nationale.


Saddiki a brisé les codes ancestraux de la théâtralisation présente jadis au Maroc. Hier, des spectateurs muets et attentifs placés frontalement face au conteur de la h’alqa ont laissé place à une scénographie ou un metteur en scène, aidés de nouveaux professionnels –  décorateurs, éclairagistes, costumiers, etc.-, autant de créateurs d’ambiances, ont radicalisé les formes de la transmission du récit.


Une des multiples adaptations molièriennes de Tayeb Saddiki qui vouait une admiration sans bornes au génie français.


Dès les années 20, les nationalistes ont tenté d’utiliser la scène pour contourner la censure et exprimer des valeurs qui leur paraissaient essentielles dans leur combat politique. Le projet de Tayeb Saddiki, a dominé la scène théâtrale marocaine sans tomber dans les écueils des révoltes ambiantes. Au Maroc, il a été formé par André Voisin et Charles Nugue. A Rennes, avec Hubert Gignoux et au TNP à Paris, au théâtre populaire de Jean Vilar, où, à Avignon, il a acquis les fondamentaux de la technicité du métier.


Sitôt entré au Maroc, il a fondé le Théâtre travailliste, sa première troupe avant de prendre en charge le Théâtre municipal de Casablanca. Déjà, il fera évoluer son art de la programmation avec des pièces de Claudel, de Ionesco et de Jean Genet. Il fera connaître Barrault, Terzieff et autre Bejart –  qui viendra se produire à Casablanca –  à la demande expresse du jeune Hassan II, au grand dam de Mahjoub Benseddik, alors à la tête de l’UMT et de la ville. Metteur en scène accompli, il fera connaitre les grands classiques du patrimoine mondial, Molière, Fando, Gogol, Goldoni mais aussi des dramaturges méconnus de diverses nationalités qu’il traduira en arabe.


La clope au bec et les yeux passés au khôl. Ici, en 1969, avec Boujemaâ, futur leader des Ghiwane.


Un genre théâtral nouveau et festif, mais aussi subversif

Après quoi, une seconde priorité apparut : celle de créer un patrimoine proprement marocain avec des pièces dont la thématique prenait appui sur la culture marocaine ou arabe. Tayeb Saddiki, aidé par son frère, dont on a dit qu’il a été son nègre, entreprit d’écrire plusieurs dizaines de pièces originales, ce qui donna  un répertoire considérablement élargi aux troupes locales, en particulier à celles dont il prit la direction. « Avant moi, les directeurs de théâtre étaient ce qu’on appelle des garagistes. C’est à dire qu’il se contentaient de louer la salle à des compagnies venant, la plupart du temps, de France ».


Saddiki au mitan des années 60. Il présentait un physique de jeune premier.


Avec le Diwân Sîdî ‘Abd al-Rah’mân al-Majdûb, Saddiki ressucite, en 1967, le zajal marocain. Etait-il conscient de marquer d’une pierre blanche à cette époque-là l’évolution de la culture de masse marocaine ? En 1971, ses Maqâmat Badî‘ al-Zamân d’Al-Hamadhânî, ( Le livre des délectations et du plaisir partagé) d’après Tawhidî, fondent un genre théâtral tout à fait nouveau et festif, dans lequel le malhoun a la part belle.


Tayeb Saddiki a mis en scène 85 pièces de théâtre, dont la plus célèbre,Al Harraz, régulièrement retransmise sur l'unique chaîne de télévision marocaine de l'époque.


À côté de ces pièces qui s’inspirent du patrimoine marocain, il y eut de nombreuses fresques consacrées à l’histoire marocaine, qu’elle soit almoravide, saâdienne ou alaouite, et à ses principaux événements, La Bataille des Trois Rois ou La Bataille de Zellaqa, par exemple. Dès le départ, –  une rencontre avec le prince héritier Hassan à la Mâamora –  il a été le seul artiste marocain de génie ayant accepté de collaborer avec Hassan II, devenu roi, à avoir les mains libres, au point où il a eu des moyens inimaginables pour la propagande. Ce qui n’a pas empêché Saddiki de réaliser des oeuvres d’avant-garde, souvent subversives. Pragmatique, il a aussi refusé de travailler dans des conditions intenables : « En 1977, j’ai demandé qu’on me donne au lieu des 160 000 dirhams, 300 000. Ils n’ont pas accepté. J’ai quitté ». 


Saddiki dans une de ses représentation fétiches du répertoire de Molière


Il s’évertuera à la mise en scène adaptée à un public spécifiquement marocain. Ce fut surtout le cas avec Éléphant et pantalons ou Les sept grains de beauté.Inclassable, ni totalement dans la tragédie, ni franchement dans la comédie, il rêvait avec l’hypothétique théâtre Mogador à Casablanca, de faire valoir certains jeunes talents qu’ils promettait à une carrière certaine.


Homme de lettres, ami des artistes, Saddiki, ici en compagnie du peintre Farid Belkahia.


Une figure complexe et tragique

Restent les préjugés qui peuvent être associés à la figure de Saddiki, son univers complexe, à la fois grotesque et sublime, et poétique, ou le bouffon côtoie si souvent le tragique. Son caractère irascible, peu coulant, et certainement cassant, complétait sa personnalité. Episode marquant, il a refusé de participer à l’année du Maroc en France, tant voulue par Hassan II parce-qu’un jeune directeur de théâtre ne l’avait pas reconnu, alors qu’il était une star immense dans le monde arabe. « J’ai fait chanté Faîrouz aux Arènes (… ) J’ai été à Beyrouth pour négocier l’affaire avec les frères Rahbani. ils m’ont reçu chez eux, Faîrouz m’a servi du café. Ils ont été très polis, m’ont écoutés jusqu’au bout et m’ont donné leur accord de principe. Mais une fois le dos tourné, ils ont téléphoné à l’ambassade du Maroc pour s’assurer que je n’étais pas un farceur, mais bien un directeur de théâtre. L’ambassadeur les a, bien entendu rassurés. Il faut dire qu’à l’époque, j’étais un peu hippy. Je portais des sandales aux pieds, des bijoux aux cheveux, des gilets brodés…  »


Sur un plateau de tournage au début des années 80. Zeft, l'unique expérience cinématographique du dramaturge, n'a jamais rencontré son public.


Guy Bedos, –  un des ses intimes avec Brel, Devos ou Francis Blanche qu’il qualifie de génie,-  lors d’une de ses visites au Maroc, n’avait-il pas demandé avant tout des nouvelles de “Tayeb”  ? Au début des années 70, le public de Saddiki avait radicalement changé grâce à l’arrivée massive des coopérants. « Je voudrais leur rendre hommage  », avait-t-il déclaré à la revue Au Maroc. Pour lui, ils avaient introduit la critique théâtrale, là ou seuls les comptes rendus mondains prévalaient.


A travers toute son œuvre, c’est l’idée de l’homme, toute simple, qui transparait. Celle du Mejdûb ou « derrière le fou furieux, il y a un être humain ».

Par @jamal_boushaba
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