Connectez-vous

ou

Abonnez-vous !
60 DH

1 mois
Découvrir les offres
Newsroom

PolitiqueMichel Rocard, l’ami pragmatique de la gauche marocaine

03.07.2016 à 01 H 42 • Mis à jour le 03.07.2016 à 07 H 18
Par
Premier ministre de François Mitterrand, Michel Rocard a eu à gérer une des crises les plus profondes entre Rabat à Paris suite à la parution de « Notre ami le Roi » en 1990. Proche de la gauche marocaine, il a pourtant préféré jouer la carte de l’apaisement dans le contexte diplomatique délétère de l’époque.

Michel Rocard, décédé ce samedi à l’âge de 85 ans, a été incontestablement celui qui avait modernisé la pensée socialiste en France. Son long parcours de militant l’a finalement amené à la recherche du consensus plutôt qu’à l’affrontement, mêlant spontanéité et calcul politicien. Au Maroc, on retient son amitié indéfectible avec certaines figures de « la gauche humaniste », dans laquelle il classait Abderrahim Bouabid. Il fera d’ailleurs son éloge à sa mort en 1991, rappelant à ses héritiers de l’USFP les qualités d’homme d’Etat de celui « qui refusait d’entraîner ses troupes dans une aventure révolutionnaire incertaine ».


Premier ministre de son rival François Mitterrand, de 1988 à 1991, Rocard a eu à gérer la profonde tension avec Hassan II suite à la publication en novembre 1990 du livre-choc de Gilles Perrault, Notre ami le roi. Il s’efforcera de désamorcer une des crises franco-marocaines les plus sévères.


Une mise en garde de Rabat

Rocard fera en sorte d’apaiser les inquiétudes marocaines, alors que Hassan II jouait franchement la carte du bras de fer, par le biais de Driss Basri, ordonnant à Azzedine Laraki, alors Premier ministre, d’adresser à son homologue français une lettre dénonçant une « campagne de dénigrement » contre le Maroc. Le « message officiel » à Rocard n’hésitait pas à le mettre en garde contre « les injures graves » contenues dans le brulot de Perrault, et exigeant « que soient maintenus les avantages mutuels que tirent nos deux pays d’une coopération franche et amicale ».

 

Alors que Rabat s’insurgeait contre des « contre-vérités et accusations mensongères » à propos de l’existence du bagne secret Tazmamart, où Hassan II soumettait à la mort lente des militaires mutins suppliciés pour l’exemple, la presse de gauche à Paris dénonçait « une ingérence du régime de Rabat dans la vie éditoriale française ». Les relations économiques et politiques entre les deux pays, avaient toujours été au beau fixe, malgré l’assassinat vingt-cinq ans plus tôt en région parisienne de Mehdi Ben Barka, et l’effarante accumulation de témoignages sur le sort des prisonniers politiques dans les mouroirs du roi. En plus du dossier noir des droits de l’Homme, les interminables frictions entre le Palais et l’Elysée autour de la question du Sahara, au plus fort du conflit armé, ont fini par endommager durablement les relations entre les deux pays.


Michel Rocard jouera de tempérance, envoyant Roland Dumas, alors au Quai d’Orsay, s’expliquer devant Hassan II pour dépasser « les problèmes qui pourraient exister entre les deux pays ». Il ira jusqu’à convaincre Danielle Mitterrand qui devait se déplacer à Tindouf en soutien des indépendantistes du Polisario d’annuler son voyage.


Des gages donnés à Hassan II

Rocard a souvent su donner des gages au souverain, parfois dans les moindres détails. Ainsi, un spot d’Amnesty International avait été censuré par le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), Hassan II y figurant. Le CSA demandait que les portraits de chefs d’Etat soient remplacés par « toute autre illustration d’atteintes aux droits de l’homme dans les pays concernés », le Maroc figurant en bonne place dans le document d’Amnesty. Il s’agissait de « ne pas choquer les convictions politiques ou religieuses de certains téléspectateurs, en vertu d’un décret de 1987 ». C’est ainsi que le 27 octobre 1990, l’émission Résistances, sur Antenne 2, fut également censurée.


Le président de la République français François Mitterrand (D) aux côtés du Premier ministre Michel Rocard, le 10 mai 1990 dans le jardin de l'Elysée, lors d'une rencontre suivie d'un déjeuner pour fêter le second anniversaire de l'arrivée de Rocard à Matignon.DANIEL JANIN / AFP

 

En mai 1991, Mitterrand démet Rocard de ses fonctions. Durant ses trois années à Matignon, il avait beaucoup participé à une sorte de recadrage pragmatique –certains diront réaliste – de la politique française envers le Maghreb et particulièrement le Maroc, privilégiant un ton prudent sur la question des droits de l’Homme et une neutralité bienveillante sur celle du Sahara. Mais à l’Elysée, Mitterrand adoptait une posture plus menaçante, concrétisée par son « discours sur la méthode démocratique » prononcé au Sommet franco-africain de La Baule en juin 1990 et dans lequel, il avait clairement demandé aux chefs d’Etats conviés de déverrouiller leurs systèmes politiques en contrepartie des aides économiques octroyées par la France. En total désaccord avec le président, Hassan II mènera le front du refus contre « le diktat français ». « On a foutu le cancer en Afrique, on aurait du donner cela aux Africains à dose homéopathique », avait-il déclaré un an plus tard à la télévision française. N’avait-il pas tenu pour responsable « l’ingérence de la France » dans les émeutes sanglantes de Fès en décembre 1990, lorsque Paris sommait Rabat de se « conformer à ses obligations internationales en matière de respect des droits de l’Homme »  ?


La Realpolitik rocardienne mise à mal

Après le départ de Rocard, les pressions du Palais sur le gouvernement français reprendront de plus belle et aboutiront par ailleurs à l’expulsion vers… le Gabon de Moumen Diouri, antimonarchiste exilé en France et auteur du livre À qui appartient le Maroc ? Une procédure d’urgence absolue lui avait été appliquée en juin 1991 pour le chasser de l’Hexagone.


La Guerre du Golfe, mais surtout la création sous l’égide de Danielle Mitterrand d’un « Comité de vigilance » en juillet 1991 « chargé de veiller au bon déroulement du référendum d’autodétermination au Sahara » avait convaincu Hassan II de réagir. Une prise de position qui heurtait la Realpolitik du gouvernement qu’avait patiemment instauré Rocard et brouillait la diplomatie du Quai d’Orsay déjà fragilisée par tant de couacs. Irrité, Hassan II ira jusqu’à l’affront, en qualifiant, sur TF1, la femme du président français d’  « épouse morganatique » –, ce qui paradoxalement devait arranger François Mitterrand dans sa politique intérieure : le « peuple de gauche se réjouit », avait-il lâché, lui assurant une caution internationaliste que les socialistes n’assumaient déjà plus.


Dans ce contexte délétère, Abraham Serfaty, à l’époque le plus célèbre opposant de Hassan II, sera forcé à l’exil en septembre 1991, après 17 ans de prison. Affublé de la nationalité brésilienne, il est embarqué de force dans un avion en direction de Paris. Un bannissement discrètement consenti par la France qui l’accueillera pourtant en tant qu’exilé politique marocain. D’autres démocrates, des syndicalistes, des universitaires, parfois désignés au hasard par un régime pratiquant la terreur, subiront le même sort.


Au bout du compte, partageant le même réalisme, Rocard et Hassan II n’étaient pas loin d’être en phase quant à la priorité du développement social et de la stabilité sur les grands idéaux. En matière d’immigration, l’ancien Premier ministre aura cette phrase restée célèbre : « La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde. », Hassan II, lui, n’avait jamais cru à l’intégration de ses sujets dans la société française…

Par @MarocAmar
Le Desk Newsroom