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ReportageLe Club Med abandonné d’Al Hoceima, vestige d’une région en déshérence

09.06.2017 à 22 H 27 • Mis à jour le 10.06.2017 à 01 H 17
Par Louis Witter
En contrebas de la petite localité d’Ajdir, à cinq kilomètres d’Al Hoceima, se dressait autrefois un Club Méditerranée florissant, composé de dizaines de bungalows. Son abandon et la faillite des projets touristiques et immobiliers qui devaient prendre le relais renseignent sur le mal-développement qui gangrène une région en dépit de son indéniable potentiel

L’histoire du Club Med dans la province d’Al Hoceima va de pair avec l’idée de « pacification du Rif par le tourisme » voulue par les autorités marocaines dans les années cinquante. La légende raconte que Hassan II, alors prince héritier, avait visité la région accompagné de Gilbert Trigano, directeur financier de Club Méditerranée et futur PDG de la multinationale des vacances à bas prix.


Comme rapporté dans l’ouvrage Trigano : l’Aventure du Club Med paru en 1994, l’homme d’affaires obtient du futur roi la construction d’une piste d’aéroport de proximité afin de développer le site touristique. En 1963, une poignée de paillottes du premier Club Med du Maroc sont plantées sur une des plus belles plages de la région.



Jusque dans les années 2000, des milliers de touristes fréquentent les petites cases aujourd’hui en ruine sur le grand terrain qui fait face au Penon de Alhucemas, appelé par les rifains Ile de Nokor. Ce rocher, situé à un jet de pierre du rivage est sous tutelle espagnole. Il abrite une garnison militaire forte de trois cent soldats.


C’est après les attentats du 11-septembre que le tourisme méditerranéen connaît sa plus grande crise. Le village Club Med d’Al Hoceima, déserté par les touristes, ferme ses portes en 2002, précédé de peu par celui de Ouarzazate. C’est la fin d’une longue aventure qui offrait du travail à de nombreux habitants de la ville. L’enseigne au célèbre trident, qui avait changé sa politique pour une « montée en gamme » abandonna petit à petit ses villages de cases pour se consacrer à des structures plus luxueuses.
A la déception des anciens employés et des habitants de la région, aucun tour-opérateur ne s’est proposé pour récupérer ce site splendide… 



« Le Club Med d’Al Hoceima n’existe plus, mais mes souvenirs sont encore vivaces. Le tennis sur terre battue, les sorties en dériveur, l’équitation, les buffets de dessert, la fête en permanence, une belle plage isolée, un vaste parc boisé et privé…  C’est vraiment dommage », peut-on lire sur les forums d’estivants nostalgiques de cette belle époque.


Rencontré dans le quartier contestataire de Sidi El Abed à Al Hoceima, Walid*, la soixantaine, a été guide auprès des gaouris , les touristes étrangers qui affluaient alors sur les plages rifaines. « La ville est tellement riche en histoire, j’avais beaucoup de choses à leur raconter ! Je parlais un peu anglais, un peu français, mais surtout espagnol », se souvient l’homme assis dans son petit salon à l’heure de la rupture du jeûne, alors que sous ses fenêtres, des jeunes de vingt ans, mobilisés par le Hirak, se préparent pour une nouvelle nuit de défiance.


Aujourd’hui, l’entrée du Club Med d’Al Hoceima est totalement désaffectée. Quelques pierres ont été posées ça et là, au milieu de la route craquelée par les intempéries et le manque d’entretien, pour empêcher les véhicules d’y accéder.



A Imzouren, Laïdi*, qui habite en France mais qui est venu pour quelques mois voir ses amis et sa famille se remémore « les années Club Med ». Lui a désormais une maison sur les hauteurs d’Ajdir. « Quand j’étais petit, j’allais parfois au Club Med en me faisant passer pour un enfant de touristes. C’était vraiment magnifique, il y avait des cases, partout, avec des petits toits de paille, un mini-golf, une piscine. Ils avaient bâti le truc à l’européenne, avec des compositions florales, des compositions arboricoles… Dans toutes nos familles, on avait quelqu’un qui bossait au Club Med. Ca donnait du boulot aux gens et on savait que les touristes qui atterrissaient l’aéroport avaient deux, trois cents euros en poche. On savait qu’ils allaient les dépenser dans les commerces d’ici. Les touristes ils consommaient, ça nous faisait un peu d’agent ! Et tu te dis qu’il y avait deux avions par semaine, un réseau de bus qui les amenaient directement ici… C’était bien fait. »


 

A quelques centaines de mètres de l’entrée en ruine, des panneaux tout neufs d’agences immobilières annoncent la création et la vente de nouveaux appartements, sur le front de mer, dans un cadre de rêve.


Un nouvel établissement en lieu et place de l’ancien Club Med de la ville devait ouvrir ses portes en 2018 sous une nouvelle enseigne. Mais à six mois de la nouvelle année, rien ne semble augurer l’ouverture en temps et en heure de cette unité hôtelière dont l’investissement avait été évalué à près de 350 millions de dirhams, sinon les tas de terre annonciateurs de travaux qui s’amoncellent en contrebas.



Les grands chantiers de ces dernières années dans la région ont un dénominateur commun, la CGI (Compagnie Générale Immobilière). La filiale de la CDG qui opère dans le bâtiment investit en 2013 près de quatre milliards de dirhams dans la dynamisation d’Al Hoceima et ses environs dans le cadre d’un plan voulu le roi déjà très en retard par rapport au calendrier annoncé. On évoque alors un resort « de portée écologique » avec le Groupe hôtelier Kenzi et un partenariat avec la compagnie low cost Ryanair pour faire affluer dans la région des milliers de touristes scandinaves. Le projet prend plutôt une tournure immobilière et des atteintes à l’environnement sont régulièrement dénoncées dans les médias par des comités de citoyens.



En 2014, un scandale éclate, l’affaire du « Madinat Badès », gigantesque complexe résidentiel lancé en 2003 et qui se devait de construire environ 2 000 logements à bas prix. Les clients, pour beaucoup des MRE, sont mécontents et s’adressent directement au roi.


Retards de livraisons, matériaux de mauvaise facture et défaillances techniques, ils dénoncent également l’opacité de l’achat de leur bien. L’an dernier, des rapports réalisés sur instructions royales et qui émanent des ministères de l’Intérieur et des Finances soulignent que ces logements n’ont jamais profité aux classes populaires, ni aux classes moyennes à qui ils étaient adressés. Anas Alami, alors numéro un de la CGI, est démis par Mohammed VI de ses fonctions à la suite de cette affaire dont les contours n’ont jamais été vraiment éclaircis.



A l’heure actuelle, de grands chantiers touristiques paraissent toujours en cours, mais leur avancement n’est que peu visible par la population d’Al Hoceima.



  • Les prénoms des personnes citées dans ce reportage ont été modifiés



Par Louis Witter
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