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SpyGameL’étrange cas de Jamal Benomar, «agent» du Qatar aux Etats-Unis, protégé du Maroc ?

03.11.2018 à 01 H 56 • Mis à jour le 03.11.2018 à 01 H 58
Par Ali Amar
Ancien prisonnier politique sous Hassan II, le Marocain Jamal Benomar a fait carrière dans les arcanes de l’ONU où il a été notamment conseiller spécial de Ban Ki-moon dans la crise yéménite. Recruté depuis par le Qatar, il fait face aux Etats-Unis à des ennuis judiciaires pour son implication supposée dans une affaire de piratage à grande échelle. L’ex-diplomate se prévaut depuis d’une immunité conférée par le Maroc…

Le milieu diplomatique le connaît pour avoir servi comme négociateur onusien dans le conflit yéménite sous Ban Ki-moon, mandaté pour tenter une médiation dans la guerre civile qui oppose les rebelles houthis au gouvernement soutenu par l’Arabie saoudite et ses alliés. Au Maroc, les anciens gauchistes se rappellent de son nom parmi la cohorte des prisonniers politiques des « années de plomb ». Il avait à ce titre passé huit ans dans les geôles de Hassan II.


Le Marocain Jamal Benomar, 61 ans, devenu sujet de Sa Gracieuse Majesté, résidant aux États-Unis depuis une trentaine d’années, a pris sa retraite en 2017, après quoi il est devenu conseiller du gouvernement du Qatar. Il fait depuis l’été l’actualité outre-Atlantique, accusé par Elliott Broidy, ex-collecteur de fonds attitré du parti républicain, d’avoir participé à une sombre affaire de piratage de messageries électroniques dans le cadre d’une campagne d’espionnage attribuée au gouvernement qatari qui ciblait plus de 1 200 personnes dans plusieurs pays (Arabie saoudite, Egypte, Emirats, Syrie, Bahrein ), y compris des Américains très en vue à Washington, a rapporté le New York Times. L’opération visait notamment, outre Broidy, un ancien responsable de la CIA, un membre du parti démocrate, et d’autres victimes qui « vont des militants syriens aux droits de l’homme aux footballeurs égyptiens », avait annoncé Bloomberg. Des attaques qui semblent faire partie de la cyber-guerre que se livrent les voisins du Golfe : les Émirats arabes unis et le Qatar se sont mutuellement accusés à plusieurs reprises d’avoir piraté les comptes de leurs principaux responsables.


Broidy, sa femme et d’autres personnes de leur entourage ont tous reçu des courriels d’hameçonnage similaires tentant d’inciter les destinataires à cliquer sur un lien menant à un faux site web et à saisir un mot de passe, a rapporté la même source. Une enquête a été ouverte par le FBI dans ce sens.


Broidy, lobbyiste pro-israélien des Emirats contre le Qatar

Broidy qui a conclu des contrats de défense via sa firme Circinus pour près de 200 millions de dollars avec les Émirats arabes unis, a travaillé dans les milieux washingtoniens avec acharnement « pour saper la réputation du Qatar », rapportait en juillet dernier Politico. Il a notamment a aidé les Émirats « à défendre ses intérêts à Washington, notamment en finançant deux conférences sur les liens du Qatar avec le terrorisme international », avait précisé Business Insider.


Plus tôt cette année, les courriels volés à Broidy ont été à la base de plusieurs articles de presse sur ces efforts. En mars, Broidy a poursuivi le Qatar en justice, accusant le pays et ses « agents » de piratage.


Les opérations de hacking qui ont débuté en décembre dernier et qui ont duré plusieurs semaines, cherchaient à punir Broidy pour avoir tenté de contrecarrer les efforts de lobbying de plusieurs millions de dollars du Qatar dirigés par le procureur de Washington, Nicolas Muzin, visant entre autres à améliorer son image dans la capitale américaine, a déclaré Broidy. Le Qatar et Muzin ont coordonné des fuites peu flatteuses sur sa personne dans le New York Times, le Wall Street Journal, Bloomberg News et d’autres médias, décrivant Broidy comme une « personne ayant utilisé son influence au sein de l’administration Trump pour s’enrichir et influer sur la politique », selon la plainte.



Fin mars, Jassim Al-Thani, porte-parole de l’ambassade du Qatar à Washington, a déclaré dans un communiqué que « La poursuite de Broidy est une tentative évidente de détourner l’attention des reportages des médias américains sur ses activités. Son procès est sans fondement, ni fait ».

 

« Nous espérons pouvoir tenir pour responsables les personnes qui se sont rendues aux États-Unis pour mener une attaque hostile contre un citoyen américain bien connu », a déclaré à la même époque Lee Wolosky, avocat de Broidy au sein du cabinet Boies Schiller Flexner LLP. Le Qatar, Muzin, et son cabinet, Stonington Strategies LLC, ont enfreint la loi fédérale sur la fraude et les abus informatiques, selon le procès. Ils sont également accusés de complot civil, d’atteinte à la vie privée et de possession de biens volés.


 « La plainte de Broidy est une tentative évidente de masquer l’attention portée sur son activité controversée », a déclaré Muzin dans un communiqué. « Je suis fier du travail que mon cabinet a réalisé avec le Qatar et suis impatient de continuer à soutenir le dialogue pacifique et les progrès au Moyen-Orient. »

 

Benomar, « l’homme-orchestre de Doha » à Washington

Dans le procès qui lui est intenté devant la Cour fédérale de Californie, Benomar est décrit comme « l’homme-orchestre de Doha » dans la diffusion aux médias de courriels et autres documents volés à Broidy afin de nuire à sa notoriété. « Benomar a servi d’intermédiaire aux Qataris », ont indiqué à Mother Jones des sources proches du lobbying. Selon ces sources, il a aidé à organiser le recrutement de lobbyistes américains dans le pays, notamment Muzin et son partenaire, Joey Allaham, qui dirigeait auparavant une série de restaurants casher basés à New York.


Les avocats de Broidy ont identifié Benomar alléguant qu’il était membre du « réseau d’agents non divulgués » du Qatar aux États-Unis. Mais un juge californien a rejeté la plainte contre le Qatar en août, invoquant une loi interdisant les poursuites des États-Unis contre des États souverains, et a ensuite rejeté l’action en justice contre Muzin et d’autres accusés pour des motifs de compétence.



Depuis au moins 2017, selon Broidy dans une procédure parallèle à New York, Benomar a travaillé directement pour le Qatar et a eu de fréquents contacts téléphoniques avec de hauts responsables du pays et s’est déplacé à Doha. Il allègue que Benomar s’est servi de sa position officielle à l’ONU pour « faire progresser l’agenda qatari », notamment de son travail de médiation au Yémen. L’ex-diplomate d’origine marocaine « avait aidé à organiser la diffusion de documents volés aux médias et à d’autres tiers (des firmes de relations publiques influentes) et discuté régulièrement avec des responsables qataris de certains éléments du complot (…) Il a personnellement participé à la révision, au classement en catégories et à la préparation en vue de leur diffusion de documents piratés illégalement », peut-on lire dans l’acte d’accusation.


Une immunité rétroactive du Maroc entre les mains de Haley

Benomar semble s’être réconcilié avec son pays d’origine alors qu’il fait face à ce procès. Abbe Lowell, l’avocat de l’ex-fonctionnaire onusien, a récemment écrit dans une lettre adressée par le cabinet Winston &  Strawn LLP au tribunal fédéral du district sud de New York, affirmant que son client, « conseillant expressément le Qatar à la demande du gouvernement marocain, bénéficie d’une immunité souveraine, dérivée non seulement de celle que lui a octroyée Doha (…), mais aussi celle du Maroc. Par conséquent, la Cour n’a pas compétence sur le fond et l’affaire doit être classée, car les actes reprochés à M. Benomar sont protégés en vertu de l’immunité souveraine qui en découle. ». Lowell affirmait ainsi qu’il était « à l’abri de toute juridiction pour des actes accomplis dans l’exercice de ses fonctions ».


 

 Selon le Jerusalem Post, « Benomar a cherché à court-circuiter le processus judiciaire et à éviter toute responsabilité en invoquant une immunité rétroactive en tant que diplomate marocain ». Mais pour contrer la défense de Benomar, Lee Wolosky, a déclaré dans une missive de réplique au tribunal qu’« à ce jour, le gouvernement américain n’a pas accepté d’étendre l’immunité diplomatique [à Benomar] ». Il a noté que, selon les Nations Unies, la Mission marocaine auprès de l’ONU avait retenu Benomar en tant que consultant ou conseiller le 1er août 2018, soit après le dépôt de la plainte le 23 juillet 2018.


En affirmant que Benomar aurait reçu l’aval du Maroc pour conseiller le Qatar, « la lettre de Lowell semble impliquer Rabat dans ce qui serait la deuxième campagne de piratage la plus importante jamais documentée aux Etats-Unis », a commenté récemment le site américain WND qui ajoute que l’ancien diplomate, « se trouve actuellement à Rabat pour des réunions avec de hauts responsables marocains ».

 

Lowell a refusé de répondre aux questions de Mother Jones sur les raisons pour lesquelles le Maroc avait demandé à Benomar de donner des conseils au Qatar, quel type de conseil il avait fourni, ou s’il était rémunéré pour son travail. Les avocats de Broidy affirment que Benomar a été indemnisé et il a annoncé sa nomination en septembre en remplacement de Pierre Lescure au conseil d’administration de Lagardère, groupe média français détenu en partie par le fonds souverain du Qatar.


 

Selon nos informations, Jamal Benomar a bien été enrôlé à New York en tant que ministre plénipotentiaire au sein de la Mission dirigée par Omar Hilale, représentant permanent du Royaume du Maroc auprès de l’ONU. Reste à savoir, si Nikki Haley, ambassadeure des Etats-Unis à l’ONU, qui a annoncé le départ de son poste à la fin de l’année, va valider son accréditation. En Israël, des voix s’élèvent contre cette éventualité. « Avant de se lancer dans la prochaine étape de sa carrière, Haley aura encore une chance d’intervenir au nom de la communauté pro-israélienne : bloquer l’immunité diplomatique d’un agent rémunéré du Qatar (l’un des alliés les plus proches de l’Iran) qui a hacké et disséminé des communications d’un citoyen américain », écrit le JPost. Et pour cause, Broidy et Rabbi Shmuley Boteach, « le rabbin le plus populaire des Etats-Unis », tous deux ciblés par les cyber-attaques du Qatar, sont des défenseurs acharnés de l’Etat hébreu en Amérique.


Sitôt la démission de Haley acceptée par Donald Trump, Hilale, s’était empressé de réagir au micro de Fox News en déclarant : « Elle nous manquera », pour ajouter : « J’ai travaillé avec elle pendant deux ans, et depuis le début il a toujours été question d’une relation privilégiée et chaleureuse. Le Maroc ne l’oubliera jamais », se plaçant ainsi en première ligne des officiels étrangers à se prononcer sur son départ surprise, au même titre que l’ambassadeur israélien ayant loué les relations avec celle qui s’était farouchement opposé à tout soutien à la cause palestinienne…

Par Ali Amar @MarocAmar
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