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MédiasGrand déballage nocif sur les supposées turpitudes d’Hespress

08.01.2019 à 15 H 01 • Mis à jour le 08.01.2019 à 22 H 25
Par Kenza Filali
Le site d’information leader de la presse numérique arabophone marocaine est l’objet de « révélations » explosives exposant ses supposés liens interlopes et d’argent avec les Emirats arabes unis, mais aussi avec un certains nombre de personnalités politiques de premier rang et d’institutions publiques avec lesquelles des contrats publicitaires de complaisance auraient été signés contre des budgets stratosphériques

Hespress, leader de la presse électronique arabophone au Maroc est aux prises depuis plusieurs semaines avec une crise interne majeure après que certains de ses contributeurs aient décidé de révéler ce qu’ils avancent comme des secrets inavouables ayant entouré le projet depuis sa naissance voilà plus de dix ans.


Leurs révélations sont, d’après leurs dires, une réplique au piratage de leurs comptes privés sur les réseaux sociaux et la violation de données à caractère personnel qu’ils imputent aux dirigeants du média.


Un des co-fondateurs du « site bleu », concepteur du site satellite sportif Hesport s’est fendu lundi d’un long post sur Facebook mettant à nu les supposées turpitudes du média dont l’audience, au fil des ans, a dépassé les frontières du Maroc pour se hisser parmi les sites d’information les plus lus et les plus influents de la région MENA.


Avec Abu Dhabi contre Doha

Khalid El Berhli, actionnaire à hauteur de 20 % de Hesport, a ainsi prétendu que Hespress, dirigé d’une main de fer par ses primo-actionnaires, les frères Hassan et Amine El Guennouni, s’est transformé en une véritable « agence de publicité », entretenant des liens interlopes avec des centres de pouvoir à l’intérieur, mais aussi à l’extérieur du Maroc, soulignant que « l’institution a failli professionnellement et moralement ». Il décrit ainsi un média qui a participé aux luttes politiques inter-Etats qui agitent le Moyen-Orient, notamment dans le cadre de la rivalité entre le Qatar et les Emirats arabes unis.



Le contexte de la crise du Golfe qui oppose depuis juin 2017 le Qatar à l’alliance Emirats-Arabie Saoudite, a poussé Hespress, selon cette source interne, à offrir ses services à Abou Dhabi contre rémunération. Depuis, Hespress s’est mué en un véritable « souk de Okad », écrit El Berhli : « Tout est vendu : un article, un portrait, un reportage ». « Les journalistes ont été invités, et le sont encore aujourd’hui, à être inconscients, à devenir des machines de production de ce qui leur est demandé, sans réfléchir, ni discuter ».


Le média serait ainsi devenu la caisse de résonance des politiques émiriennes dans la région, de sorte que « le visage d’Abou Dhabi a été blanchi à la chaux en échange du noircissement de celui de Doha », écrit-il en substance.


« Aujourd’hui, il est absolument impossible d’écrire un article d’opinion, une nouvelle, un reportage, une enquête ou même un flash d’information qui serait critique à l’égard des Emirats arabes unis », a déclaré El Berhli, affirmant détenir des preuves concrètes de cette relation d’argent avec une des monarchies les plus puissantes du Moyen-Orient.


L’auteur a énuméré plus de 193 articles de presse glorifiant les Émirats arabes unis au cours de l’année écoulée, comprenant même, selon lui, des articles qui « portent préjudice aux institutions marocaines », citant celui évoquant le versement de pots-de-vin à certains décideurs de Rabat en échange de licences de chasse à l’outarde à Guelmim.


Un grand nombre d’articles soutenant les politiques ou symboles des Emirats arabes unis ou couvrant des événements locaux, tels que des informations sur la représentation des femmes au parlement, le budget de l’État, les célébrations du nouvel an, des projets caritatifs, ou encore la libération de prisonniers lors des célébrations officielles auraient été publiés pour contenter le pouvoir d’Abou Dhabi.


Par contre, le ton est différent pour le Qatar, la ligne éditoriale d’Hespress étant synchronisée avec celle des journaux des émiratis et saoudiens, soutient-il.


Le dénonciateur en veut pour preuve un article publié fin 2017 consacré au retrait du Qatar de l’OPEP, décrivant cette décision comme une simple « bulle temporaire » à « l’influence limitée ». D’autres publications, citées par la même source, ont dénoncé un manque de clarté sur la position du Qatar sur la rupture des liens avec Téhéran et plus généralement sur les relations présumées entre Doha et le Front Polisario.

 

Porte-voix d’Aziz Akhannouch et de tous ceux qui paient le plus

En plus de ces liens externes, Khalid El Berhli, qui affirme avoir démissionné il y a une semaine, a révélé une autre « relation douteuse, en violation des normes professionnelles » : celle nouée avec Aziz Akhannouch, puissant ministre de l’Agriculture et de la Pêche et secrétaire général du Rassemblement national des indépendants (RNI). Il a ainsi indiqué que les journalistes d’Hespress ne « peuvent oser proposer un sujet qui décrirait de manière négative les projets d’Akhannouch », sous peine de représailles.


Il affirme dans ce sens qu’une vidéo d’un discours de l’ancien chef du gouvernement Abdelilah Benkirane, dans laquelle celui-ci critiquait vivement Akhannouch, avait été immédiatement dépubliée du site et effacée des réseaux sociaux. Hespress s’était tout aussi abstenu de couvrir la récente campagne d’appel au boycott des marques, dont Afriquia, appartenant au groupe Akwa détenu par le ministre, note le lanceur d’alertes.


El Berhli a poursuivi en affirmant que « la ligne éditoriale du site était soumise à ceux qui paient davantage » et qu’elle servait d’arme de dissuasion aux entreprises récalcitrantes à signer des contrats de publicité lucratifs avec Hespress, mais aussi à l’encontre de certaines personnalités politiques qui refusaient de céder au chantage.


Aussi, le ministre du logement Abdelouahed El Fassi, encarté au Parti du progrès et du socialisme (PPS), qui aurait refusé de concéder à Hespress un contrat d’1,2 million de dirhams ou Hakim Benchamach, président de la Chambre des conseillers et secrétaire général du Parti authenticité et modernité (PAM) qui n’aurait pas accordé une rallonge de 700 000 dirhams au site, se sont vu attaqués par une série d’articles tendant à démontrer « leur mauvaise gestion des affaires publiques », assure-t-il.


D’autres, à contrario, comme Habib El Malki, président de la Chambre des représentants ou Mohamed Sajid, ex-maire de Casablanca, nommé ministre du Tourisme et qui préside aux destinées de l’Union constitutionnelle (UC), ont vu leurs activités mises en avant et enjolivées par Hespress. Le premier aurait gratifié le média d’une enveloppe de 500 000 dirhams, tandis que le second, plus généreux, aurait signé pour 1,2 million de dirhams en publicité de complaisance.


Cette liste ne serait d’ailleurs pas limitative. Elle serait « très longue » et totaliserait pour les différentes institutions de l’Etat un budget de près de 10 millions de dirhams.

 

Un piratage préventif ?

Selon des sources internes consultées par Le Desk, l’étalage en public de ces pratiques est la conséquence d’un piratage d’emails personnels contenant des informations à caractère sensible ou compromettant, ainsi que de pages personnelles sur Facebook, faisant suite à la suspension soudaine et sans préavis, le 12 octobre, des abonnements téléphoniques professionnels de leurs titulaires.


En toile de fond, un désaccord sur la ligne éditoriale adoptée pour encenser les Emirats, ainsi que l’ouverture d’un bureau à Dubaï dans ce sens, auraient poussé Noureddine Lachhab, membre historique de Hespress à vouloir quitter le navire. « Nous ne resterons pas silencieux et nous serons assistés par Me Abdelaziz Nouidi pour déposer d’autres plaintes directement au parquet, car il s’agit d’une atteinte flagrante à nos droits, à notre vie privée, à nos efforts… », a-t-il déclaré au Desk.


El Berhli et Lachhab ont menacé de révéler de nouveaux faits sur leur relation avec Hespress et « certains aspects cachés de la cuisine interne de ce site et des détails sur ses relations avec les personnes, les institutions, les agences et certains pays étrangers par l’intermédiaire de leurs ambassades ». Un livre « explosif » sera publié par une maison d’édition en dehors du Maroc, promettent-ils.


Un démenti par un communiqué par proxy

Une réponse attribuée aux patrons de Hespress et diffusée sur les réseaux par plusieurs journalistes et anciens contributeurs de la rédaction du site s a fait état de leur « « surprise » et « contrariété » qualifiant les informations fuitées par « un ancien employé de Hesport, d’injure, de diffamation ».


 

« La ligne éditoriale des deux institutions (Hespress et Hesport, ndlr) est ouverte à tous et n’est définie par aucune partie dans les limites légales au Maroc et dans le plein respect des principes et de l’éthique de la profession au niveau national », indique le communiqué. « Toutes les transactions financières se font conformément à la loi, vis-à-vis de tous les partenaires, qu’il s’agisse d’institutions, de sociétés ou autres », est-il déclaré.


Le communiqué fait état d’un conflit à caractère social avec El Berhli, qui serait à l’origine de ce déballage.


En réplique, El Berhli a affirmé sur Facebook qu’il était prêt à rendre public le texte de sa démission, expliquant les raisons et les données qu’il a avancées, et qu’il avait été délivré au moyen d’une aide juridictionnelle, ainsi que la preuve de la possession d’actions dans le site sportif de l’institution.



Hespress aurait de plus refusé d’accuser réception à la plainte pour piraterie des courriels personnels de Lachhab et El Berhli. « Ils n’ont même pas eu le courage de signer leur communiqué (…) pour nous empêcher de les poursuivre légalement. Je les mets au défi de prouver que le piratage n’a pas eu lieu », a déclaré El Berhli.


Un ancien journaliste d’Hespress, qui a requis l’anonymat, a indiqué au Desk que ce conflit « résultait naturellement d’une situation malsaine qui perdure depuis des années ». Il a indiqué qu’il s’attendait à ce que « les choses tournent mal compte tenu de la nature des relations ambiguës entretenues par un certain nombre d’employés du site avec ses propriétaires ».


Cette source avance que « certains employés de Hespress recevaient des commissions en échange de leur contribution à la signature de partenariats et à la conclusion de contrats publicitaires en violation des usages de la profession »…

Par Kenza Filali
Le Desk Newsroom