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Côte d'IvoireAbus sexuels de Casques bleus marocains: les révélations de Guillaume Soro

24.06.2019 à 03 H 42 • Mis à jour le 24.06.2019 à 03 H 42
Par Soufiane Sbiti
L’ancien rebelle et ex-n°2 du pouvoir ivoirien, devenu opposant du président Alassane Ouattara, a prétendu avoir enrayé en 2005 une enquête onusienne visant le contingent marocain de l’ONUCI pour soupçons d’abus sexuels. Un témoignage détonant qu’il a livré depuis Rabat où s’est tenue, mi-juin, l'Assemblée parlementaire de la Francophonie (APF) de laquelle il a été évincé…

Évincé de l’Assemblée parlementaire de la Francophonie (APF) qui s’est tenue à Rabat les 14 et 15 juin, Guillaume Soro, l’ancien premier ministre de Laurent Gbagbo (2007 à 2012) et ex-président de l’Assemblée nationale de Côte d’Ivoire (2012 à 2019), s’est fendu le 22 juin, d’un long texte sur Facebook en guise de révélations destinées à affaiblir ses adversaires.


L’occasion pour lui de livrer un témoignage aussi détonant que lyrique sur ses liens avec le Maroc, notamment le rôle qu’il s’attribue dans le scandale étouffé des abus sexuels qu’auraient commis des éléments du contingent militaire marocain appartenant à l’ONUCI, la force d’interposition de l’ONU stationnée en Côte d’Ivoire de 2004 à 2017.



En toile de fond de cette sortie publique inattendue, sa rivalité avec son Amadaou Soumahora, son remplaçant à la tête de l’Assemblée nationale ivoirienne, soutenu par le président Alassane Ouattara, pour la présidence de l’APF dont la capitale marocaine abritait la réunion des représentants africains.


L’enjeu est de taille : en juillet, la section Afrique de l’APF devrait s’exprimer pour la désignation du successeur du Québécois François Paradis à la tête de l’organe consultatif de la Francophonie. Une position que convoite donc Soro, devenu l’un des principaux opposants de Ouattara pour les prochaines élections présidentielles.


Celui-ci comptait sur l’avantage que lui confère son poste de président de la section Afrique de l’APF et celui de 1er vice-président de l’instance. Mais, coup de théâtre à Rabat, le week-end dernier : les proches d’Amadou Soumahora annonçaient l’éviction de Soro qui, selon eux, aurait même été « évacué » par la police marocaine. Un fait nié par l’intéressé, son service de communication affirmant qu’il aurait quitté les lieux de son propre chef, après s’être entretenu avec le roi Mohammed VI.


Et pour rassurer ses partisans sur la qualité des relations qu’il entretiendrait avec Rabat et avec le roi en personne, Soro a ainsi livré des informations sur le rôle qu’il aurait joué par le passé en faveur du royaume…


Pour Guillaume Soro, sa « toute première expérience de coopération véritable avec les Marocains date du début des années 2000 ». A l’époque, la Côte d’Ivoire est plongée dans la guerre civile. A la tête d’une milice rebelle qui contrôlait le nord du pays, le MPCI, (Mouvement patriotique de Côte d’Ivoire), Soro est alors directement concerné par la présence du contingent onusien de maintien de la paix (ONUCI) qui compte un contingent de Casques bleus placé sous le commandement du colonel-major Abdeslam Kdali.


« Il se trouve qu’un jour, la division des droits de l’Homme des Nations Unies voulait porter plainte contre le contingent marocain de Bouaké, ce qui risquait fort d’entacher la réputation de l’armée marocaine », écrit Soro.


L’affaire, qui date de 2005, concerne des soupçons d’abus sexuels qu’auraient commis des soldats marocains (dont Soro fait allusion en citant un article de Radio France Internationale – RFI) et dont, toujours selon Soro, l’officier en chef marocain craignait les répercussions dommageables sur les Forces armées royales (FAR).


« Je partageai son inquiétude. Et fort justement, il y avait une faille : je ne comprenais pas que l’ONU veuille faire une telle poursuite sans quérir mon avis en ma qualité de secrétaire général du MPCI, moi qui gérait encore cette zone », témoigne Soro.


En soutien au contingent marocain, il récuse alors les allégations des enquêteurs de l’ONU pour faire avorter leurs investigations.


« Alors je me pourfendis d’une déclaration publique pour défendre la réputation des troupes marocaines et récusai les allégations des enquêteurs des Nations Unies », rappelle-t-il.


Une attitude qui lui aurait valu de chaleureux remerciements de la part du colonel-major marocain dont d’ailleurs le nom échappe aujourd’hui à Guillaume Soro… 


Mais deux ans plus tard, l’affaire qui a suivi son cours pousse les FAR à suspendre les soldats incriminés. Des Marocains, mais aussi des Béninois et des Pakistanais, « avaient obligé des filles mineures de coucher avec eux contre l’octroi d’articles de première nécessité tels que des savons, des vêtements ou un peu de nourriture », rapportait la presse.


A l’époque, les autorités marocaines étaient déjà préoccupées par des accusations similaires concernant cette fois le contingent marocain déployé en République démocratique du Congo (RDC). Et pour éteindre l’incendie, le royaume avait annoncé le déclenchement de poursuites judiciaires visant certains de ses soldats.


Le fait que Soro ait pu, selon lui, enrayer l’enquête onusiennes en Côte d’Ivoire lui aurait valu quelques faveurs du Maroc.


Par l’intermédiaire de l’opposant mauritanien Mustapha Ould Limam Chafi, ancien conseiller du président Burkinabé déchu, Blaise Compaoré, c’est Mohammed Khabbachi qui allait partir à la rencontre de Guillaume Soro, en Côte d’Ivoire, déclare ce dernier.


Khabbachi, actuel patron du site d’informations Barlamane , était à l’époque des faits à la tête de l’agence de presse officiel MAP. Soro, dit de lui qu’il est « africain dans l’âme », mû par des ambitions « de contribuer au renforcement des relations et de la coopération sud-sud ». Et Soro d’ajouter que Khabbachi l’a fait venir au Maroc, « tous frais pris en charge ».


Fraichement désigné premier ministre par l’ex-président Laurent Gbagbo, Guillaume Soro raconte sa rencontre en mars 2007 avec le conseiller royal Taieb Fassi-Fihri, alors ministre délégué aux Affaires étrangères et qu’il avait croisé un an auparavant au Maroc, assure-t-il. La scène se passe en marge du XIème sommet de l’Organisation de la conférence islamique (OCI) tenu Dakar. « M. Soro ! ». « Je m’arrêtais tout net et me retournais. Je reconnus Taïeb Fassi-Fihri », se remémore Guillaume Soro. Celui-ci lui aurait proposé de rencontrer le roi en personne, présent au sommet…  : « Sa Majesté veut vous dire bonjour ».


Selon Soro, le souverain lui aurait tenu « à peu près » ces paroles  : « M. Soro, je sais ce que vous avez fait pour l’honneur de l’armée marocaine et désormais vous êtes l’ami du Royaume et vous êtes mon invité spécial, Je vous invite à séjourner prochainement au Maroc : vous serez le bienvenu. » », raconte-t-il.


Lire aussi : Mohammed VI, médiateur entre Ouattara et Soro ?


« J’étais hébété parce que je ne savais pas ce que j’avais fait. Je remerciai Sa Majesté », ajoute-t-il. (…) « Le souvenir de l’incident avec les troupes marocaines me revint en tête et je réalisai que sûrement c’est cet acte que j’avais posé innocemment et longtemps avant qui m’avait valu autant de sollicitude de la part de Sa Majesté. Et je soupçonne le Ministre Taïeb Fassi-Fihri de l’avoir rappelé au Roi Mohammed VI », poursuit Soro dans son témoignage.


De cela, il dit : « J’étais plutôt content de tant de reconnaissance et d’humilité de Sa Majesté. Il n’était pas obligé, avouons-le. Ce que je prenais pour un fait anodin était-il devenu une affaire d’Etat ? Que certains peuvent être reconnaissants. On découvre ici qu’un bienfait n’est jamais perdu. On ne possède définitivement que ce qu’on donne sincèrement. C’est un secret divin. », écrit-il.


Soro poursuit son récit par sa visite au Maroc consécutive à l’invitation royale, ses rencontres avec Driss Jettou, alors premier ministre et Mohamed Benaissa qui dirigeait la diplomatie marocaine…


« Depuis cette date je pris l’habitude de me rendre au Maroc régulièrement. Je parcourus ce pays à maintes occasions et à chaque fois avec la bienveillance de Sa Majesté et de certains de mes amis (que je ne citerai pas pour ne pas les livrer à la jalousie nègre). Je ne pourrais raconter ici toute la courtoisie et les bienfaits de mes amis Marocains. Je pourrais encore écrire et écrire sur mes différents séjours au Maroc », narre-t-il…


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Du reste, Guillaume Soro, dans son billet sur Facebook, fait un parallèle hasardeux entre le « coup d’Etat manqué à Rabat » qui l’a visé dans sa course à la présidence de l’APF et la tentative de putsch des aviateurs contre Hassan II en 1972… L’ancien rebelle devenu incontournable dans les guerres politiques intestines ivoiriennes, promet enfin davantage de révélations…

Par Soufiane Sbiti @sbiti_
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