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ENQUÊTEUber Files: Emmanuel Macron et Uber, le récit d’un « deal » tenu secret

10.07.2022 à 17 H 02 • Mis à jour le 10.07.2022 à 18 H 41 • Temps de lecture : 14 minutes
Par
Uber Macron
La multinationale californienne de VTC a identifié le président français du temps où il occupait le fauteuil de ministre de l’Économie comme un allié clé. Des documents internes à Uber, consultés par Le Desk, montrent que Macron a œuvré en coulisses pour la société, qui tentait d’imposer une dérégulation du marché et affrontait l’hostilité du gouvernement et de l’opinion publique

Paris, le 1er octobre 2014. Il est 8h30 du matin quand un van Mercedes Viano de couleur noire affrété par la compagnie américaine Uber se gare devant une discrète entrée de Bercy, le ministère français de l’Économie et des Finances. Ses occupants sont les invités d’Emmanuel Macron, nommé un mois plus tôt argentier de la République : le fondateur et PDG de l’entreprise en personne, Travis Kalanick dit « le boss », l’ancien conseiller de Barack Obama tout juste nommé vice-président d’Uber David Plouffe, Pierre-Dimitri Gore-Coty, son directeur Europe de l’Ouest aujourd’hui à la tête d’Uber Eats et enfin Mark McGann, le lobbyiste en charge de la zone Europe-Afrique-Moyen-Orient.


Raison de leur arrivée en trombe ? Ce matin-là, est entrée en vigueur la loi Thévenoud qui conditionne plus drastiquement le statut de chauffeur des VTC, dont Uber, active dans l’Hexagone depuis trois ans. Le texte rend de facto illégal UberPop, le service à l’origine de la levée de boucliers des taxilleurs français, jugé trop permissif par la profession, le conducteur étant un simple particulier.


« Spectaculaire. Du jamais-vu ! »

Au terme de la réunion qui aura duré une heure, la délégation ressort aux anges du bureau du ministre Macron. « En un mot : spectaculaire. Du jamais-vu ! (…) », écrit Mark McGann dans un debrief écrit envoyé dans la foulée à ses collègues. « Beaucoup de boulot à venir, mais on va bientôt danser (…) Meeting méga-top avec Emmanuel Macron ce matin. La France nous aime après tout », renchérit-il.


Selon une vaste enquête menée des mois durant par l’ICIJ, le Consortium international des journalistes d’investigations sur la base de documents obtenus par le quotidien britannique The Guardian et à laquelle Le Desk a été associé, Emmanuel Macron a déployé des efforts extraordinaires pour soutenir la campagne de lobbying d'Uber pour l'aider à perturber l'industrie française des taxis, affirmant même aux dirigeants d’Uber qu'il avait négocié un « accord » secret avec ses opposants au sein du gouvernement socialiste alors miné par de profondes divisions. En clair, les documents divulgués, révèlent comment l'entreprise américaine de VTC l'a identifié comme un solide allié à l’oreille bien attentive lorsqu'il était ministre de l'Économie et s'est tournée vers lui pour l'aider en coulisses et « faire en sorte que la France travaille pour Uber afin qu’Uber puisse travailler en et pour la France ».


Après la première rencontre avec l’ancien banquier de Rothschild, alors âgé de 38 ans, d’autres suivront à un rythme soutenu. Toutes sont restées confidentielles, à l’exception d’un meeting à Davos en 2016, et ne figuraient pas à l’agenda d’Emmanuel Macron : le 4 novembre, le directeur général France d’Uber, Thibaud Simphal, et Pierre-Dimitri Gore-Coty, flanqués de leurs avocats se réunissent avec deux conseillers de Macron. Dans un compte-rendu auquel nous avons eu accès, les représentants de la société américaine écrivent de nouveau leur satisfaction d’être sur la même ligne que Bercy qui leur promet de lever l’essentiel des barrières à leur activité et certaines mesures de la nouvelle loi, notamment sur le temps de formation des chauffeurs imposée à 300 heures pour de rares licences pouvant s’échanger jusqu’à 250 000 euros. La dérégulation du secteur serait donc acquise. La masse énorme de documents, y compris des échanges de SMS entre les dirigeants d'Uber et Macron dont Le Desk a eu accès, montre qu’Uber continuera de jouer des coudes pour arriver à ses fins avec l’appui inconditionnel, mais parfois inquiet de Macron, devenu soutien indéfectible à sa cause.


La mine de documents montre en effet qu’il y a eu pas moins de 50 appels téléphoniques, échanges d'e-mails ou rencontres en face à face entre le jeune ministre de l'Économie ou son équipe et les hauts dirigeants d'Uber.


Macron, chantre de l’ubérisation « disruptive »

Ces révélations, bien qu’elles n’indiquent à priori aucune promesse de payback pour l’actuel président français réélu en avril dernier, confirment sa position très libérale envers les acteurs « disruptifs » de la nouvelle économie, notamment américains, au point d’engager des tractations secrètes avec l’un d’eux alors même que la classe politique de l’Hexagone était, à l’époque des faits, largement défavorable à leur entrisme, du fait justement du chaos qu’ils sont capables d’infliger au système social français.


Les éléments suggèrent que Macron était suffisamment proche des patrons d'Uber pendant ses deux années de mandat au ministère de l'Économie de 2014 à 2016 pour qu'ils n'hésitent pas à le solliciter pour un appui politique lorsque leurs locaux ont été perquisitionnés par le fisc. « Ils rendent compte à Macron, n'est-ce pas ? » a demandé depuis les États-Unis, David Plouffe. En réponse, le 17 novembre 2014, Mark MacGann prétend qu’Emmanuel Macron s’est engagé à intervenir auprès de la direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) : « Macron a dit à ses collaborateurs de parler à la DGCCRF. Il dit : « Nous devons avoir un débat technique avec eux, je ne veux pas qu'ils soient trop conservateurs... ». L’actuel chef de l’État français n’a pas répondu précisément aux questions de l’ICIJ et de ses partenaires mais un de ses anciens conseillers à Bercy, aujourd’hui député, a assuré que non.


Les messages brossent aussi le portrait d'un politicien qui était, du moins au début, exceptionnellement accommodant envers Uber. « Merci cher Travis, restons en contact et progressons ensemble. Cordialement, Emmanuel », a écrit Macron à Kalanick, lors d'un échange de courriels fin 2014.


Kalanick revient à la charge le 18 décembre : « J'aimerais avoir une conversation rapide avec vous pour discuter de la façon dont nous pouvons continuer à progresser (…) ». Toujours disponible pour aider, Macron lui répond : « Oui, cher Travis, je serais heureux de discuter avec vous. Planifions cela ! ».

 

L’entente est parfaite entre les deux hommes pour qui la rigidité de la réglementation française est une aberration, alors que le modèle d'Uber, décrié en France est tout simplement synonyme de précarité de l'emploi au point que le dictionnaire Larousse a intégré en 2017 le terme « ubérisation » à son lexique pour décrire le démantèlement des filets sociaux obtenus de haute lutte par les travailleurs : « La remise en cause d'un modèle économique par un nouvel acteur proposant les mêmes services à moindre prix, réalisée par des indépendants plutôt que des salariés, le plus souvent via des plateformes de réservation internet ».

 

Enthousiaste, le jeune ministre qui rêvait de transformer la vieille France en une « nation start-up » devait penser qu’Uber pouvait participer à concrétiser cette ambition. Mais il devait vite déchanter : la « France d’en bas », annonciatrice du mouvement des « Gilets jaunes », allait s’opposer violemment à sa vision que les « Uber Files » montrent à quel point il a été, à Bercy, plus qu’un appui, mais un véritable partenaire.


« Où est la putain de police ? ? ? »

Début 2015, alors qu’UberPop continue d’exercer en marge de la loi, la justice ouvre une enquête pour « travail dissimulé ». La police procède à des arrestations de chauffeurs. Véritable pomme de discorde, c’est UberPop qui a provoqué les scènes les plus violentes de la guerre des taxis en France.


Le 20 janvier, une nouvelle et discrète rencontre a lieu entre Macron et Kalanick. Si le patron croit encore Uber sauvé, malgré les manifestations de rue et les contrôles du fisc et des juges, Macron, qui protège désormais ses arrières cherche à couper la poire en deux, selon un « deal », selon les propres termes d’Uber qui repose sur un échange simple : il est alors favorable à une « light license » permettant ainsi une légalisation d’Uber après abandon de ses prestations les plus controversées. Il ira alors plaider, notamment au sein du gouvernement, pour un allègement du cadre réglementaire pour les plateformes VTC.


Uber, plein d’entrain, rédige elle-même les amendements à apporter à la législation trop corsetée à ses yeux qui sont directement transmis « clés en main » au député socialiste Luc Belot qui aurait été « briefé » par Macron lui-même. Et ses lobbyistes, assistés de l’entourage du ministre ferraillent dans les travées de l’Assemblée nationale. Résultat, Macron, qui ne réussit pas à convaincre les députés passe par un décret abolissant le régime proposé par la loi Thévenoud, alors qu’il n’est même pas en charge des Transports.


UberPop continuera alors d’être en ligne au grand dam des taxis conventionnels qui multiplient les manifestations à l’approche de l’été. Le 25 juin, ils sont 3 000 à battre le pavé à Paris. Des violences éclatent, des véhicules embrasés sont retournés sur la chaussée. La musicienne américaine Courtney Love a été prise dans une escarmouche en juin 2015. « Où est la putain de police ? ? ? » a tweeté la veuve de Kurt Cobain au président de l'époque, François Hollande. « Est-il légal pour votre peuple d'attaquer les visiteurs ? Ramène ton cul à l'aéroport. Wtf ? ? ? ». Et de poursuivre : « Les chauffeurs de taxi avaient tendu une embuscade à notre voiture et retenaient notre chauffeur en otage », ajoutant une photo d'un véhicule éclaboussé d'œufs. « Ils frappent les voitures avec des battes en métal. C'est la France ? ? Je suis plus en sécurité à Bagdad. Désolé de vous déranger, mais il y a un raid en cours ». 


Le préfet de police de la capitale française déclare alors UberPop illégal. Uber conteste. Furieux, le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, dénonce l’« arrogance » de la startup californienne dont il qualifiera les promoteurs de « cow-boys » et de « pirates ».

 

 Il n’a pas eu tort sur le fond : Uber a discuté – et souvent essayé – de tout, de la « désobéissance civile » aux campagnes sur les réseaux sociaux et aux contestations judiciaires incessantes. Certaines suggestions esquissées dans les dossiers étaient absurdes : à un moment donné, un cadre supérieur a proposé de placer des poupées gonflables dans les voitures pour contourner l'interdiction d'une classe de conducteurs transportant moins de deux passagers. Un porte-parole d'Uber a déclaré que la suggestion faisait partie d'une « longue liste d'idées réfléchies » qui n'a pas été mise en œuvre.


« Should we trust Caz ? »

Le 3 juillet, Uber se résigne à faire machine arrière en abandonnant son activité UberPop. Selon les documents consultés par Le Desk, Travis Kalanick, contacte ce jour-là Emmanuel Macron. « Pouvons-nous faire confiance à Caz ? », demande-t-il sans ambages, irrité de voir que le gouvernement socialiste pourrait porter l’estocade à son projet français. Le ministre de l’Économie lui répond dans la foulée : « Nous avons eu une réunion hier avec le Premier ministre. Cazeneuve va faire taire les taxis et je réunirai tout le monde la semaine prochaine pour préparer la réforme et la bonne loi. Caz accepte l'accord. Quand êtes-vous à Paris ? Best ».

 

Cazeneuve a déclaré à un journaliste travaillant avec ICIJ qu'il n'était pas au courant d'un tel accord. Il a dit qu'il était « très dur » avec Uber, ajoutant : « J'avais une très forte intuition que cela méritait la plus grande dureté ».


Peine perdue donc pour le nouveau géant du covoiturage qui voit son « deal » pourtant conclu rapidement mis à rude épreuve : trois jours plus tard, le 6 juillet, une perquisition est menée par les services fiscaux au siège d’Uber France à propos de Uber BV, une entité du groupe installée en zone offshore aux Pays-Bas. Le lobbyiste MacGann craint qu’« ils embarquent du matos » et accèdent aux données sur les chauffeurs. Très agacé par ce qu’il perçoit comme une trahison, il demande à ses collègues de lui passer les enquêteurs au téléphone pour « brandir Macron, Caze, etc. ». « J’ai demandé à Macron d’intervenir car Kohler (Alexis Kohler, conseiller, ndlr) ne répondait pas à mon SMS », écrit-il à ses clients. Il avait ajouté qu'il avait « demandé à Macron de les faire reculer ».

 

Selon les documents analysés par les journalistes du réseau ICIJ, Mark MacGann a bien contacté Macron, par SMS, à 8h44 ce matin-là, pour lui demander des conseils alors que l’enquête, portant sur des soupçons d’évasion fiscale, est du ressort des services du ministère du Budget, et non de ceux de l’Économie : « Désolé de vous embêter, mais il y a une descente en ce moment d’une vingtaine de fonctionnaires de la direction des finances publiques. Ils disent qu’ils vont mettre les dirigeants en garde à vue. Leur mandat : taxation de Uber BV, qui gère tout Uber dans 60 pays. Nous avions espoir de pouvoir atteindre le fameux climat d’apaisement dès ce week-end. Pouvez-vous demander à vos services de nous conseiller ? Merci, Mark MacGann ».


Cette fois-ci, Macron demeurera silencieux. En tout, les descentes dans les bureaux de l’entreprise ont eu lieu à Paris, Lille et Lyon au moins cinq fois entre fin 2014 et mi-2015. Les dirigeants d'Uber doutaient de ce qu'il pouvait vraiment aider. Dès janvier 2015, MacGann se plaignait que le ministre n'avait « rien fait pour nous » depuis le mois d'octobre précédent. Fin 2015, les managers se demandaient si Macron était aussi influent qu'ils le croyaient : « Je ne sais pas ce qu'il veut pour nous. Et pas clair qu'il ait un quelconque pouvoir ».


Le ministre renouera tout de même avec les Américains quelques semaines plus tard pour une autre prise de rendez-vous qui ne sera pas honorée par le patron d’Uber, mais des échanges d’amabilités entre lui et MacGann confirment que le lien n’est pas rompu. Le ministre répondra d’ailleurs : « On continue ».


Et il continuera lorsque la suspicion de l’Urssaf sur le non-paiement des cotisations sociales aux chauffeurs Uber relancera la polémique. Dans les grandes villes de France, les heurts se multiplient entre ubéristes et taxilleurs, comme à Marseille où les événements tournent à l’émeute. Les troubles à l’ordre public poussent le préfet de police des Bouches-du-Rhône à interdire le service UberX dans les points chauds de la cité phocéenne.


« Je vais regarder cela personnellement »

C’est encore auprès de Bercy qu’Uber se tourne pour contrer l’oukaze préfectoral : au petit matin du 21 octobre, MacGann écrit à Emmanuel Macron qui lui répond par texto : « Je vais regarder cela personnellement. Faites-moi passer tous les éléments factuels et nous décidons d’ici ce soir. Restons calmes à ce stade, je vous fais confiance », avant de lui écrire de nouveau quelques minutes plus tard : « On reste en lien », le remerciant même pour sa « réaction proportionnée » lorsque le lobbyiste lui soumet un communiqué de presse conciliant. L’échange sera concluant pour Uber, le préfet révisera son arrêté en abaissant d’un cran les restrictions imposées.


Pour toute réponse à l’ICIJ et ses partenaires, l’Elysée demeurera vague sur les missions du ministre Macron amené à « dénouer certains verrous administratifs ou réglementaires » au profit des investisseurs.


Les liens entretenus des années durant avec une startup américaine impétueuse se sont-elles poursuivies après le départ d’Emmanuel Macron de Bercy et son arrivée à l’Elysée ? D’après le registre de la Haute autorité française pour la transparence de la vie publique, des représentants d’Uber ont rencontré des collaborateurs du président Macron à huit reprises entre 2017 et 2022…


Sollicité par ICIJ et ses partenaires sur l’ensemble des révélations relatives à Uber, Travis Kalanick, qui a quitté son poste de PDG depuis, a déclaré pour sa part, le 9 juillet à travers une réponse écrite de son porte-parole Devon Spurgeon, qu’il « n'a jamais autorisé des actions ou des programmes qui entraveraient la justice dans aucun pays, (…) n'a jamais suggéré qu'Uber devrait profiter de la violence au détriment de la sécurité des conducteurs. Toute accusation selon laquelle M. Kalanick a dirigé, s'est engagé ou a été impliqué dans l'une de ces activités est complètement fausse ».


« La réalité était que les initiatives d'expansion d'Uber étaient dirigées par plus d'une centaine de dirigeants dans des dizaines de pays à travers le monde et à tout moment sous la supervision directe et avec la pleine approbation des solides groupes juridiques, politiques et de conformité d'Uber », a-t-il poursuivi dans un geste de défaussement, allant même jusqu'à mettre en doute « l'authenticité de bon nombre des documents sources », ayant servis à l’enquête journalistique.

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