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MaghrebTunisie : Face aux graves pénuries, Kais Saied choisit la fuite en avant

29.09.2022 à 08 H 48 • Mis à jour le 29.09.2022 à 09 H 58 • Temps de lecture : 5 minutes
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Frappée de plein fouet par la crise, la Tunisie vit au rythme de pénuries de denrées alimentaires essentielles, comme le sucre, la farine, l’eau en bouteille, le beurre ou encore le café. Si la Banque mondiale tire à nouveau la sonnette d’alarme sur la situation économique alarmante du pays, le maître de Carthage continue lui d’incriminer les seuls spéculateurs jusqu’à l’absurde

« Où est le sucre ? », criaient des manifestants à Tunis le 26 septembre. Le pays du Jasmin, qui consomme 360 000 tonnes par an, soit plus que la moyenne mondiale, connaît une pénurie sans précédent de cette denrée alimentaire de base.


Malgré une commande de 47 000 tonnes réalisée au début du mois suivie de cargaison de 20 000 tonnes en provenance d’Alger – en plus de 145 000 tonnes importées à fin juin -, les besoins sont tels que les citoyens, désemparés, se lancent à l’assaut des rayons des supermarchés, où les scènes de bagarres deviennent monnaie courante. « Des scènes comme celle-ci - où les gens se battent physiquement pour obtenir des produits de base - sont devenues courantes en Tunisie », a écrit le 27 septembre sur Twitter Monica Marks, professeur à la New York University Abu Dhabi.


Le ministère du Commerce tunisien s’était pourtant montré, le 16 juillet, très rassurant dans un communiqué : le produit « est disponible en quantités suffisantes pour répondre à tous les besoins », indiquait-il, « suite aux pressions enregistrées dans l'approvisionnement de certaines régions de sucre destiné à la consommation intérieure. »

 

Moins de deux mois plus tard, le P-DG de l’Office du Commerce de Tunisie (OCT) Elyes Ben Ameur imputait la pénurie à « des problèmes survenus avec un fournisseur étranger, quant à la concrétisation du contrat, ce qui a impacté nos stocks régulateurs », avant de promettre à son tour la fin de la pénurie, « des achats [ayant] été effectués ». « Des quantités de sucre vont arriver les prochains jours pour pourvoir aux besoins nationaux en la matière », rassurait-il encore.



Une crise qui frappe de plein fouet l’industrie aussi, à l’image de l’usine Coca Cola dont la production tourne désormais au ralenti. « Est-ce que demain matin, si je vais à l'usine pour travailler, l'usine va tourner ? », s’interrogeait le 9 septembre au micro de France 24 Souheil Boukhris, représentant syndical de l'usine. Et d’ajouter, amer : « C'est la question qui se pose. Nous n'entendons que des promesses. C'est pour bientôt, c'est pour demain, après-demain, etc. Je peux vous affirmer que cette situation et ces promesses, nous les entendons depuis juin. »

 

« Le groupe avait mis au chômage technique pas moins de 6 000 employés en raison de la fermeture de l'usine. Cette décision résulte directement de la pénurie en sucre qui s'était installée dans le pays depuis une certaine période », écrivait le 26 août le site d’information économique Business News.


La faute à la spéculation ?

Pour le président tunisien, cette situation a été provoquée par des spéculateurs. Dans un rapport spécial de suivi de la situation économique publié le 24 septembre, son ministre du Commerce liste « 8 363 infractions économiques » qui auraient été commises en l’espace d’un mois dans différents secteurs mais sans en préciser la nature. Le communiqué se contente de mentionner 48,3 tonnes de sucre sans aucun autre détail.


Les pénuries ne concernent pourtant pas que le sucre mais aussi la farine, le café, le beurre, le lait, l’eau minérale en bouteille, le riz… « Depuis 2021, le pays vit sous le rythme des pénuries répétées touchant divers produits et denrées. Chose qui ne s’est jamais produite les années dernières malgré toutes les crises qu’a vécu le pays. Aujourd’hui, les perturbations d’approvisionnement et les pénuries sont devenues le pain quotidien du Tunisien », constatait Business News le 30 août.


« Comme le dit si bien un dicton tunisien : “on ne peut pas cacher le soleil par un tamis“, et les pénuries des divers produits et denrées alimentaires sont le témoignage sans équivoque de la situation réelle du pays », poursuivait le journal tunisien, qui considère que la raison est ailleurs : la situation financière du pays. C’est-à-dire que la Tunisie, qui traverse également la plus grande crise politique depuis la révolution de 2011, est de moins en moins solvable.


La faute au maquillage...

La Banque mondiale ne dit pas autre chose. « La guerre en Ukraine et l’accroissement des prix sur les marchés internationaux sont venus exacerber les vulnérabilités de l’économie tunisienne durant les premiers mois de 2022 », indique dans son dernier rapport consacré à la Tunisie l’institution de Bretton Woods, qui estime que « les conséquences de la guerre ont commencé à se faire sentir » avec un déficit commercial qui s’est creusé de 56 % durant le premier semestre de 2022, soit 8,1 % du PIB.


« L’accroissement des prix internationaux de biens a créé des pressions supplémentaires sur les finances publiques, à travers les dépenses de subventions principalement », ajoute le rapport. La majorité des denrées alimentaires de base étant subventionnées, les conséquences sont importantes : une pression sur l’endettement qui a atteint 82,4 % du PIB en 2021 contre 66,9 % en 2017.



« La pénurie de céréales sur les marchés internationaux risque d’entrainer de nouveaux risques au niveau de la disponibilité sur le marché domestique », prévient la Banque mondiale.


Mais Kais Saied, qui s’est arrogé tous les pouvoirs après avoir paralysé le Parlement, ne semble pas convaincu par ces indicateurs. Dans un communiqué au ton populiste diffusé le 26 septembre il promet une nouvelle fois d’assurer l’approvisionnement du marché en produits alimentaires en s’attaquant aux spéculateurs. Avec cette fois une mesure inédite pour soulager la balance commerciale : viser l’importation de certains produits, citant la « nourriture pour animaux domestiques » et le maquillage et autres parfums étrangers.


Une décision qui a provoqué colère et railleries. « Il y a un vrai problème de déficit commercial en Tunisie cela est indéniable. Mais au lieu d’évoquer le glissement du dinar, la crise mondiale autour de l’approvisionnement ou encore les moyens à mettre en œuvre pour augmenter les exportations, le président parle de nourriture pour animaux et de maquillage », critique Marouen Achouri, rédacteur en chef de Business News. « Kaïs Saïed aura réussi à instaurer un populisme confondant que l’on trouve dans les déclarations politiques et sur les plateaux médiatiques. Le ridicule devient tout à fait admis et l’hérésie devient théorie. »

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