Fast fashionA Nador, les travers du business des vêtements recyclés en Europe
La rédaction du journal espagnol El Pais (Planeta Futuro) a suivi durant près d’un an la trace de 15 vêtements géolocalisés par traceurs au départ de l’Espagne et a pu vérifier le coût environnemental et social de la consommation de la fast fashion. Surnommés « les vêtements de l’homme blanc mort » en Afrique, ces produits polluent les pays du Sud, alimentent des réseaux commerciaux opaques et laissent une empreinte carbone qui s’étend sur des milliers de kilomètres.
Exemple cité par l’enquête qui a reçu l’appui technique de Greenpeace, celui d’une veste boléro noire fabriquée au Maroc. Elle a été jetée dans un conteneur H&M à Madrid et, après avoir transité par les Pays-Bas, a fini au Royaume-Uni dans une usine qui découpe des vêtements pour les transformer en d'autres tissus.
« Cette expérience n’est qu’un exemple minuscule mais très révélateur du mouvement de tonnes de vêtements à travers le monde. Plusieurs des articles sont encore en route, mais jusqu'à présent, les sept qui ont quitté l'Espagne ont parcouru plus de 65 000 kilomètres depuis que nous les avons envoyés. Sans compter les plus de 36 200 pièces de ces sept vêtements qui avaient déjà voyagé depuis leur lieu de fabrication jusqu'à Madrid », note El Pais.
Des dons recyclés en business polluant
Les résultats concordent avec ceux d’une étude européenne, qui indique que, même lorsque les vêtements sont donnés à une ONG, ils entrent généralement dans un circuit commercial. Beaucoup de ces vêtements finissent aussi dans des décharges en Afrique. Ils contiennent également des fibres synthétiques, qui se décomposent en microplastiques contenant des produits chimiques toxiques qui contaminent le sol, l’eau et l’air, provoquant un grave problème de santé publique. Aussi, et comme l’attestent des études, « ce qui est perçu comme un don généreux n’est pas conforme à la réalité ». Les experts alertent également sur la perte de qualité des vêtements, qui deviennent de moins en moins recyclables et de moins en moins durables.
Parmi les vêtements usagés ainsi traqués par « airtags » sur des milliers de kilomètres à travers le monde, après leur dépôt dans des conteneurs à recyclage en Espagne, figure un manteau rouge. Celui-ci a déambulé à travers quelques villes espagnoles avant d’atterrir à Rabat, puis Meknès avant d’arriver à Nador au terme d’un périple de 1 600 km.
A Nador, le commerce généré par les vêtements usagés et jetés en Europe alimente un business hérité de la contrebande dont le Maroc a éradiqué le phénomène en 2018 avec la fermeture de la frontière de Beni Enzar au commerce illicite.
Du trabendo au marché noir
« Le voyage d'un manteau en tissu rouge que Planeta Futuro a déposé dans un conteneur à Guadalajara, géré par East West, une entreprise qui se présente comme une promotrice du respect de l'environnement, illustre cette histoire d'anciens trafiquants du marché noir contraints de retourner dans l'économie informelle pour survivre », relève El Pais qui constate que le vêtement est arrivé à Nador à la mi-septembre, dans l'un des entrepôts d'un marché informel d'anciens contrebandiers. Ceux-ci, convertis à ce nouveau type de commerce, achètent des ballots de vêtements au marché noir à des importateurs agréés censés alimenter un circuit encadré de recyclage circulaire du textile usagé.
« La solution (…) est d’acheter sans facture. Les deux parties y gagnent : les anciens contrebandiers seront approvisionnés en marchandises moins chères et les importateurs pourront vendre leurs produits au Maroc, où les marchés de vêtements d'occasion sont florissants ». Dans les souks de la région de Nador, on peut ainsi trouver des pulls 100 % coton en parfait état pour 10 dirhams (DH), des bottes Dr. Martens pour 50 DH et des Timberland à 150 DH.
Le « monopole » de Karama Recyclage
L’enquête d’El Pais révèle aussi que Karama Recyclage, une entreprise de gestion de vêtements usagés financée en grande partie par des fonds publics, a été édifiée sur un terrain en face du port de Beni Enzar pour offrir un débouché à ceux qui ne pouvaient plus faire de la contrebande. « L’appel d’offres (pour l’importation de vêtements d’occasion) prévoyait qu’entre 800 et 1 500 personnes touchées par la fermeture soient employées, principalement des femmes porteuses », explique une source militante de l’Association marocaine des droits humains (AMDH), interrogée par El Pais. Mais la réalité contraste avec les attentes initiales. Cette entreprise est la seule autorisée dans la province de Nador à importer des vêtements d’occasion, ce que l’activiste dénonce comme un « monopole ». De plus, « la moitié des personnes qui y travaillent n’ont jamais été impliquées dans la contrebande », explique la même source, qui affirme que les ex-porteurs du commerce illicite aujourd’hui banni, en majorité des femmes de plus de 50 ans, « ont été exclues, ce qui leur laisse peu de moyens de survivre ». Ceci sans compter que les employés de Karama Recyclage ne toucheraient pas de salaire minimum légal, ni ne seraient inscrits à la CNSS et subiraient des violences et autres formes d’exploitation, toujours selon l’enquête d’El Pais.
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