Crise socialeAu Parlement, Tehraoui reconnaît l’état alarmant et chronique du secteur public de la santé
Dans un climat marqué par les mobilisations sociales de la jeunesse et des sit-in organisés dans plusieurs villes du Royaume, la Commission des secteurs sociaux s’est réunie en soirée du 1er octobre au Parlement, à la demande des groupes parlementaires, pour examiner la situation préoccupante du système de santé. Le ministre de la Santé et de la Protection sociale, Amine Tehraoui, a répondu présent, dans une audition marathon de plus de neuf heures, au cours de laquelle il a dressé un diagnostic sans concession et détaillé les mesures de réforme en cours.
La séance a débuté par une polémique sur la publicité des débats. Plusieurs députés, dont Mohammed Ouzzine du groupe Haraki, ont demandé que la réunion ne se déroule pas à huis clos et qu’elle soit diffusée en direct afin que les citoyens puissent suivre les échanges. La Commission, après un premier refus, a fini par accepter une retransmission différée avec vingt minutes de décalage, sous la pression insistante des parlementaires.
Ce débat procédural a révélé la sensibilité du sujet, au cœur des revendications citoyennes et des manifestations qui secouent le pays. Dans plusieurs villes, la jeunesse de la génération Z exprime sa colère face à la dégradation des services publics, en particulier dans l’éducation et la santé, et réclame des réformes structurelles contre la corruption et les inégalités.
Gouvernance, le talon d’Achille du système
Au fil des échanges, Amine Tehraoui a insisté sur un constat majeur : au-delà des infrastructures et des moyens financiers, c’est le déficit de gouvernance qui demeure le principal obstacle à l’efficacité du système. Le ministre a donné l’exemple de l’hôpital de Fqih Bensaleh, dont les travaux sont achevés à 90 % mais qui reste fermé faute d’électricité, la puissance initiale n’ayant pas été correctement calculée. « J’ai dû intervenir personnellement pour régler ce problème », a-t-il confié, regrettant que de tels blocages prennent des mois, parfois des années, à être résolus.
Pour lui, les problèmes chroniques et cumulés du secteur tiennent à des déficiences administratives, à l’absence de responsabilité, au manque de professionnalisme et à la persistance de pratiques opaques. Restaurer la gouvernance, renforcer l’humanisme et la formation du personnel, lutter contre la corruption : tels sont, selon lui, les véritables leviers de transformation. La réforme en cours s’appuie sur une refonte de la gouvernance hospitalière, la mise en place des groupes sanitaires territoriaux et l’opérationnalisation de nouvelles agences nationales, comme l’Agence marocaine des médicaments et l’Agence du sang, destinées à accélérer la prise de décision, renforcer la transparence et garantir l’équité régionale.
Les CHU, colonne vertébrale de la réforme
Le ministre a rappelé que le Maroc ne comptait jusqu’à récemment que quatre centres hospitaliers universitaires (CHU), à Rabat, Casablanca, Fès et Oujda, un nombre largement insuffisant face aux besoins. Cette concentration a entraîné une pression insoutenable sur ces établissements, notamment sur les services d’urgence, où affluent des patients venus de tout le pays.
La réforme en cours vise à doter chaque région d’un CHU. Six grands projets sont actuellement en cours ou programmés d’ici 2027, représentant plus de 3 500 lits. À Agadir, un CHU de 867 lits est en phase de fin de construction pour désengorger l’hôpital Hassan II et répondre aux besoins des 500 000 habitants de la ville et de toute la région. À Laâyoune, un hôpital universitaire de 500 lits, en chantier depuis plusieurs années, devrait être opérationnel avant la fin 2025.
À Rabat, le chantier du nouveau CHU Ibn Sina, d’une capacité de 1 044 lits, avance malgré d’importantes difficultés. L’ancien hôpital ayant été détruit, ses médecins ont été dispersés, accentuant la pression sur d’autres établissements. « Lorsque je suis arrivé au ministère en 2024, j’ai trouvé une convention signée mais jamais appliquée. J’ai dû changer des directions et revoir la gouvernance », a expliqué Tahraoui, annonçant une ouverture prévue vers mi-2026. À Guelmim, le centre régional est en cours de transformation en CHU de 376 lits. Quant à Errachidia et Béni Mellal, ils devraient chacun accueillir un CHU de respectivement 500 et 520 lits d’ici fin 2027.
Le CHU de Tanger, inauguré en 2023, illustre à la fois les avancées et les limites de cette réforme. Censé couvrir les besoins de six millions d’habitants, il accueille déjà jusqu’à 2 000 patients par jour et se trouve rapidement saturé. Dans la région, l’hôpital d’Al Hoceima, pourtant doté d’un service de radiologie équipé, reste sans radiologues, obligeant les patients à parcourir des centaines de kilomètres jusqu’à Tanger. « Il y a un besoin urgent de cette spécialité », a reconnu le ministre, soulignant le problème d’attractivité des postes.
Le cas de Casablanca est encore plus emblématique. L’ancien CHU, vétuste et situé en plein centre-ville, concentre les colères des usagers. Sa réhabilitation est jugée indispensable mais difficile à réaliser en raison de la pression continue et de la densité urbaine. Amine Tahraoui a demandé à la wilaya et à l’Agence urbaine d’étudier la possibilité d’un nouveau site, tout en reconnaissant la rareté du foncier disponible.
En parallèle, la carte hospitalière est renforcée par un vaste programme d’infrastructures : 22 projets achevés entre 2022 et 2025 (2 433 lits supplémentaires), 24 projets en cours pour 2025–2026 (2 273 lits), et 20 autres planifiés à l’horizon 2027 (2 430 lits). Ces investissements concernent aussi bien des hôpitaux provinciaux (Kénitra 450 lits, Tinghir 250 lits, Safi 310 lits, etc.) que des établissements de proximité et de spécialité.
Le ministère met également en avant la réhabilitation de 1 400 centres de soins primaires, dont 945 déjà rénovés et 405 en cours de travaux, couvrant 76 provinces.
La pénurie de ressources humaines, un obstacle majeur
Au-delà des infrastructures, le ministre a souligné que le principal obstacle du système réside dans le déficit alarmant en médecins et en personnel soignant. Il a reconnu qu’il n’existe pas de « solution miracle » et que le recours aux praticiens étrangers ou au retour de la diaspora marocaine ne peut suffire. Depuis la mise en place des procédures dédiées, seuls 500 à 600 dossiers ont été instruits, un chiffre jugé dérisoire au regard des besoins. Quelques médecins venus de Chine ou du Congo-Brazzaville exercent au Maroc, mais leur nombre reste marginal.
Selon le ministre, les obstacles tiennent autant aux lourdeurs administratives qu’au manque d’attractivité du secteur public. Les salaires et les conditions de travail, souvent perçus comme peu incitatifs, dissuadent de nombreux praticiens. « Certains médecins seraient prêts à réduire une partie de leurs revenus à l’étranger, mais pas à accepter une baisse de 80 % de leur rémunération », a-t-il noté, en appelant à une révision du dispositif et à une revalorisation des postes.
Former pour retenir : un effort dans l’enseignement médical
Amine Tehraoui a insisté sur la nécessité d’augmenter les capacités de formation. Le nombre de places pédagogiques en médecine générale est passé de 2 650 en 2019 à 5 840 en 2024, avec un objectif de 6 400 en 2025. Quatre nouvelles facultés ont été ouvertes à Laâyoune, Guelmim, Béni Mellal et Drâa-Tafilalet, portant à 9 le nombre total d’établissements. Ces projets sont adossés à des hôpitaux universitaires destinés à retenir les diplômés sur place. Dans la région de Laâyoune-Sakia El Hamra, par exemple, les étudiants formés devraient être diplômés à partir de 2026 et 70 % d’entre eux devraient rester dans leur région d’origine. L’objectif est de former 6 500 médecins par an à l’horizon 2030.
La filière infirmière suit la même tendance. Les places sont passées de 2 035 en 2019 à 9 500 en 2024-2025, soit une augmentation de 247 %. Entre 2020 et 2025, les effectifs globaux du secteur ont progressé de 30 %, passant de 45 433 à plus de 59 200 professionnels. La seule année 2025 a vu la sortie de 1 204 nouveaux spécialistes, tandis que le recrutement d’infirmiers et de techniciens a augmenté de 50 %, atteignant 4 500 postes.
Améliorer les conditions sociales et revaloriser les carrières
Sur le plan social, le ministre a rappelé les hausses salariales mises en œuvre entre 2022 et 2025, allant de 2 000 à 7 000 dirhams selon les catégories, soit des augmentations nettes de 12 % à 58 %. À cela s’ajoutent, depuis juillet 2025, des augmentations complémentaires de 500 dirhams pour les infirmiers et techniciens, 200 dirhams pour les administratifs, ainsi qu’une prime de 1 000 dirhams issue du dialogue social central. Le ministère a également instauré des statuts spécifiques pour les médecins généralistes, pharmaciens et chirurgiens-dentistes, et renforcé les indemnisations pour risques des professeurs chercheurs.
La réforme est accompagnée par une forte hausse du budget du ministère. Celui-ci est passé de 19,7 milliards de dirhams (MMDH) en 2021 à 32,5 MMDH en 2025, soit une augmentation de 65 % en quatre ans, bien supérieure à la moyenne des dix années précédentes. Une part importante est consacrée au recrutement, à l’équipement et à la numérisation de la gestion hospitalière, notamment via la généralisation du dossier médical partagé et la téléconsultation.
Ces efforts financiers visent à améliorer l’attractivité des carrières et à réduire les inégalités entre régions, condition indispensable pour que la réforme produise des effets concrets.
Face à ce climat tendu, Amine Tehraoui a conclu son intervention en réaffirmant que la réforme du système de santé vise à garantir le droit constitutionnel aux soins, à réduire les inégalités territoriales et sociales et à améliorer la qualité des services rendus aux citoyens. « Les problèmes du secteur sont chroniques et s’accumulent, mais la réforme en cours répond aux attentes des citoyens pour des services de qualité respectueux de la dignité, dans toutes les régions », a-t-il déclaré.
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