Santé publiqueTétanos : une étude menée dans le nord du Maroc révèle les défaillances du personnel hospitalier
Réalisée entre mars et août 2023 dans les services d’urgence et de réanimation d’un hôpital régional de la région Tanger-Tétouan-Al Hoceima, une étude transversale publiée dans la revue scientifique BMC Health Services Research conduite par Nadira Mourabit, Khadija Elwardi, Younes Mahrach, Ouafae Kaissi, Yousra Elboussaadni et Abdallah Oulmaati visait à évaluer la compréhension et les pratiques du personnel soignant face au tétanos, une infection grave, mais évitable par la vaccination.
L’établissement étudié constitue le principal centre de référence pour plus de deux millions d’habitants, avec une affluence quotidienne de 400 à 450 patients, en l’absence d’hôpital universitaire dans la région. Les chercheurs ont interrogé 83 professionnels de santé (72,29 % infirmiers et 27,71 % médecins), principalement âgés de 20 à 29 ans. L’échantillon, volontairement ciblé sur les services d’urgence et de réanimation, regroupe les praticiens les plus exposés aux plaies et traumatismes susceptibles de favoriser la contamination par Clostridium tetani.
Des connaissances insuffisantes malgré une couverture vaccinale élevée
Alors que le Maroc a atteint depuis 1995 l’objectif de l’OMS d’élimination du tétanos néonatal (moins d’un cas pour 1 000 naissances) et affiche en 2023 une couverture vaccinale de 99 %, la recherche montre que cette réussite nationale s’accompagne d’un relâchement dans la vigilance clinique.
Parmi les soignants interrogés, 62,65 % présentent un faible niveau de connaissance de la maladie. Si 86 % reconnaissent le caractère fatal et à déclaration obligatoire du tétanos, seuls 39,76 % savent qu’il n’est ni contagieux ni immunisant, et à peine deux tiers (66,27 %) identifient correctement la contamination par plaie nécrotique comme mode principal de transmission.
Cette méconnaissance est d’autant plus problématique que le diagnostic repose essentiellement sur l’examen clinique et la rapidité d’administration d’un traitement combinant immunoglobulines antitétaniques, antibiotiques et vaccination selon le statut immunitaire du patient.
Diagnostic imprécis et protocoles thérapeutiques mal maîtrisés
Les performances diagnostiques demeurent faibles : seuls 43,48 % des médecins et 25 % des infirmiers établissent correctement le diagnostic clinique du tétanos. La reconnaissance des signes néonataux est encore plus limitée : 73,33 % des infirmiers et 30,43 % des médecins ne les identifient pas. Quant aux facteurs favorisant la germination du germe, ils ne sont connus que de 20 % des infirmiers et 13 % des médecins.
Les résultats relatifs aux pratiques thérapeutiques sont tout aussi alarmants : plus de 80 % du personnel médical ignore la priorité du traitement curatif, et près de 95 % se trompent sur le protocole de prophylaxie post-exposition, que ce soit pour un patient immunisé ou non. Au total, 76,66 % des infirmiers et 78,26 % des médecins ne respectent pas les recommandations internationales de prise en charge.
Les analyses statistiques confirment cette corrélation : un faible niveau de diagnostic multiplie par 3,6 la probabilité d’erreurs thérapeutiques.
Formation continue défaillante et manque de protocoles accessibles
Près de 60,24 % des participants indiquent ne bénéficier d’aucune formation continue ni d’accès à des guides pratiques de gestion du tétanos. L’étude relève que les infirmiers sont paradoxalement plus sensibilisés à la prévention que les médecins, ce qui s’explique par leur rôle opérationnel dans la vaccination au sein des centres de santé primaires.
Mais la surcharge de travail et le stress structurel des équipes limitent les efforts de mise à jour des connaissances : avec des rotations de 12 heures pour 36 heures de repos et des effectifs souvent incomplets, la fatigue chronique fragilise la rigueur des pratiques. Les auteurs soulignent que ce contexte favorise les « angles morts » dans la prise en charge et recommande d’y intégrer des programmes de gestion du stress et de soutien au personnel.
Un problème structurel de vigilance clinique
Le Maroc a certes maintenu des taux de vaccination exemplaires depuis le lancement du Programme élargi de vaccination en 1981, mais la recherche met en garde : la diminution des rappels chez les adultes, la baisse de la vaccination antitétanique des femmes à Tanger (de 98 % en 2019 à 60 % en 2023) et la résurgence du scepticisme vaccinal post-Covid 19 menacent les acquis. Or, les soignants jouent un rôle décisif dans la promotion de la vaccination et la confiance du public. Un déficit de compétence dans ce groupe peut avoir un effet domino sur l’ensemble du système.
Les chercheurs préconisent des formations initiales et continues obligatoires, combinant séminaires, ateliers et simulations, afin de renforcer la compréhension du tétanos, des protocoles de vaccination et des gestes de prévention. Ils recommandent également que les hôpitaux adoptent des politiques de culture scientifique continue, favorisant le partage inter-services et la mise à disposition de guides simplifiés, validés par les autorités sanitaires.
L’étude constitue un avertissement pour le système de santé : les succès de la vaccination ne suffisent pas si la chaîne de vigilance clinique se relâche. Dans les services d’urgence et de réanimation, où la première évaluation d’une plaie conditionne la survie du patient, le manque de formation et de protocoles standardisés peut neutraliser des décennies de progrès.
Les auteurs concluent en appelant à une stratégie nationale intégrée, alliant formation obligatoire, encadrement scientifique, accessibilité des outils cliniques et bien-être des équipes. Un rappel utile : la bataille contre les maladies évitables ne se gagne pas seulement dans les centres de vaccination, mais dans chaque salle d’urgence où la rigueur professionnelle demeure la première ligne de défense.
©️ Copyright Pulse Media. Tous droits réservés.
Reproduction et diffusions interdites (photocopies, intranet, web, messageries, newsletters, outils de veille) sans autorisation écrite.

