ConcurrenceCliniques privées : le dévoiement de la dispensation des médicaments qui fragilise les officines
L’avis du Conseil de la concurrence consacré aux marchés de la distribution des médicaments au Maroc fait état d’un phénomène structurel dommageable pour les pharmacies d’officine : le « contournement du réseau officinal par certaines pratiques de dispensation au sein des cliniques privées ».
Le cadre juridique est pourtant clair. La loi n° 17-04 portant Code du médicament et de la pharmacie autorise les cliniques et établissements assimilés à détenir une réserve de médicaments, mais celle-ci est « exclusivement destinée à couvrir leurs besoins internes ». L'article 73 de cette même loi précise que la dispensation dans ces établissements ne peut se faire qu'au profit de patients hospitalisés, et que toute vente au public ou distribution, à titre gratuit ou onéreux, en dehors du cadre hospitalier est strictement interdite.
Or, le Conseil constate que la réalité du terrain s'éloigne significativement de ce cadre légal. L'avis identifie des pratiques de dispensation de médicaments à usage ambulatoire aux patients quittant la clinique, susceptibles de détourner une part croissante de la dispensation du réseau officinal. En d'autres termes, des médicaments qui devraient normalement être délivrés par les pharmacies d'officine sont fournis directement aux patients par les cliniques, y compris pour des traitements ambulatoires.
Le Conseil identifie trois facteurs aggravants. D'abord, l'absence de distinction suffisamment claire entre les médicaments strictement destinés à l'usage hospitalier et ceux relevant de la dispensation ambulatoire, combinée à l'insuffisance du recours à des présentations spécifiquement hospitalières. Ensuite, l'existence d'une « patientèle captive » : les patients sont souvent orientés vers la pharmacie interne de la clinique sans réelle liberté de choix, notamment dans des contextes de vulnérabilité post-intervention ou post-consultation. Enfin, un enjeu qui dépasse la dimension économique, puisque cette évolution soulève des questions d'équilibre du système de distribution, de respect de la réglementation et de préservation de la complémentarité entre les établissements de soins et le réseau officinal.
Un secteur hospitalier privé en expansion rapide
Pour mesurer l'ampleur du phénomène, il faut replacer ces pratiques dans le contexte d'un secteur hospitalier privé en pleine expansion. Le Maroc compte désormais plus de 450 cliniques privées, dont le développement a été accéléré par la réforme de 2015 introduite par la loi n° 131-13, qui a ouvert le capital des établissements de santé aux investisseurs privés. Cette ouverture a favorisé l'émergence de groupes de santé capables de mobiliser des investissements conséquents.
Les données de la Direction générale des impôts (DGI), reproduites dans l'avis, illustrent cette dynamique : le chiffre d'affaires cumulé des cliniques privées est passé de 3,04 milliards de dirhams (MMDH) en 2016 à 10,09 MMDH en 2024, soit une multiplication par plus de 3 en 8 ans.
Contrairement aux pharmacies d'officine, dont l'activité porte majoritairement sur des médicaments à bas prix (la tranche T1, à moins de 166 DH de prix fabricant, représente environ 99 % des volumes vendus), les cliniques recourent principalement à des médicaments plus coûteux et spécialisés, relevant des tranches T3 et T4, destinés à des prises en charge lourdes (oncologie, réanimation, chirurgie complexe, anesthésie).
Par ailleurs, la structuration de ces groupes privés a permis une centralisation des achats et un renforcement de leur pouvoir de négociation. D'après les auditions menées par le Conseil, ces pratiques peuvent s'accompagner de conditions préférentielles, incluant des remises, des ristournes ou des gratuités. Les cliniques passent majoritairement leurs commandes directement auprès des établissements pharmaceutiques industriels, court-circuitant ainsi le maillon des grossistes-répartiteurs, lesquels ne desservent les réserves des cliniques et hôpitaux qu'à hauteur d'environ 5 % de leurs ventes.
L'impact sur un réseau officinal déjà fragilisé
Le contournement du circuit officinal par les cliniques n'est pas un phénomène isolé : il vient aggraver une situation économique déjà critique pour les pharmacies d'officine.
Les données de l'avis sont éloquentes. Le réseau officinal compte 14 134 pharmacies en 2024, contre 9 185 en 2015 – soit une progression de 54 % en neuf ans, alors que la population n'a augmenté que de 8,8 % sur la même période. Le rythme d'ouverture des officines a été 6,5 fois plus rapide que la croissance démographique, alimenté par l'arrivée de 910 nouveaux diplômés en pharmacie en 2024 (contre moins de 300 en 2016), dont la majorité s'oriente vers la création d'officine comme principale voie d'insertion professionnelle.
La densité officinale atteint désormais 38,4 pharmacies pour 100 000 habitants, soit une pharmacie pour environ 2 600 habitants – un niveau presque deux fois supérieur à la recommandation de l'OMS (une pharmacie pour 5 000 habitants). Cette surdensité s'accompagne de déséquilibres territoriaux marqués : près de 45 % des officines sont concentrées dans les zones urbaines de Casablanca-Settat et Rabat-Salé-Kénitra.
La conséquence directe est une érosion continue de la rentabilité. Le chiffre d'affaires moyen par pharmacie a reculé de 1,1 MDH en 2014 à environ 950 000 dirhams en 2024, soit une baisse de 17,5 %. Le tissu officinal est fortement polarisé : 70 % des officines réalisent un chiffre d'affaires inférieur à 1,2 MDH, 20 % se situent entre 1,2 et 2,5 MDH, et seulement 10 % dépassent 2,5 MDH. Dans le même temps, les charges d'exploitation ont augmenté d'environ 47 % entre 2015 et 2025. Le revenu professionnel annuel moyen des pharmaciens est resté quasi stagnant, oscillant entre 1 et 1,1 milliard de dirhams (MMDH) au niveau agrégé jusqu'en 2023, avant une légère remontée à 1,2 MMDH en 2024. Selon les estimations professionnelles, environ 4 000 pharmacies seraient au bord de la faillite.
La pression est également exercée par le mode de rémunération. La marge des officines repose essentiellement sur le prix fabricant hors taxes pour les deux premières tranches tarifaires, complétée par des forfaits fixes pour les tranches supérieures (300 DH pour T3, 400 DH pour T4). Or, 85 % des révisions de prix ont porté sur les médicaments de la tranche T1, qui représentent 99 % des volumes et 80 % de la valeur. Au sein même de cette tranche, les produits à PPV inférieur ou égal à 100 DH concentrent 90 % des volumes et 55 % de la valeur. Dans ce contexte, chaque flux de médicaments capté en dehors du circuit officinal accentue la pression sur des structures déjà exsangues.
Le Conseil recommande un encadrement strict
Face à ce constat, l'avis formule une recommandation explicite : « encadrer la dispensation des médicaments dans les cliniques privées afin de préserver le rôle des officines ». Le Conseil précise que l'objectif n'est pas de compliquer l'accès aux traitements, mais de s'assurer que chaque acteur du système de santé exerce son rôle conformément à la réglementation.
Trois mesures sont préconisées. Premièrement, réserver la dispensation par les cliniques aux situations qui la justifient réellement, notamment aux cas d'urgence et aux patients hospitalisés, afin d'éviter les chevauchements avec le rôle des officines. Deuxièmement, privilégier au sein des établissements de soins l'utilisation de présentations hospitalières adaptées – des conditionnements spécifiques qui contribuent à une meilleure traçabilité et à une facturation plus conforme aux actes réellement dispensés. Troisièmement, renforcer les mécanismes de contrôle afin de prévenir toute distorsion concurrentielle et de préserver la complémentarité entre structures de soins et réseau officinal.
La problématique de la dispensation en cliniques s'inscrit dans un ensemble plus large de recommandations formulées par le Conseil pour refonder le modèle de distribution pharmaceutique, comme décrypté dans le détail par Le Desk.
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