FREEDLe Maroc fait le pari des régions pour décarboner son économie
C'est un virage que le Maroc prépare depuis deux ans et dont les contours se précisent. Mercredi 1er avril, à Rabat, la première édition de la Journée de l'efficacité énergétique, placée sous le thème « Les Plans régionaux d'efficacité énergétique et de décarbonation (PREED) : Horizon 2030 », a réuni représentants des départements ministériels, des wilayas, des conseils régionaux, des institutions publiques, des partenaires techniques et financiers ainsi que des acteurs économiques. Organisée par l'Agence marocaine pour l'efficacité énergétique (AMEE) sous l'égide du ministère de la Transition énergétique et du Développement durable, cette rencontre a permis à la ministre Leila Benali de dresser un bilan d'étape d'un chantier d'envergure. Derrière l'acronyme PREED se cache une ambition considérable : faire de chaque région du pays un acteur à part entière de la lutte contre le changement climatique, en adaptant les politiques de sobriété énergétique aux réalités de chaque territoire.
Une approche territoriale participative
L'idée n'est pas neuve, mais sa traduction concrète l'est. Lors de la cérémonie d'ouverture, Leila Benali a rappelé que le Maroc a adopté, depuis 2009, un modèle énergétique flexible et durable fondé sur trois piliers : les énergies renouvelables, l'efficacité énergétique et l'intégration régionale, le Royaume se positionnant comme un pont entre l'Afrique, l'Europe et l'Atlantique. Avec une capacité installée en énergies renouvelables représentant désormais environ 46 % du mix énergétique, un objectif qui sera porté à 52 % à l'horizon 2030, le pays dispose d'acquis solides. Mais la ministre a insisté sur un constat que les fluctuations récentes des marchés mondiaux ont rendu évident : la sécurité énergétique ne dépend plus uniquement de la disponibilité des ressources, mais également de la bonne gouvernance, de la capacité d'action et du niveau de coordination entre les territoires.
Élaborés en coordination avec l'AMEE selon une approche participative associant autorités et décideurs locaux, les PREED couvrent les douze régions du Royaume à l'horizon 2030.
Le chantier, lancé en 2024 par l'AMEE, a suivi une méthodologie rigoureuse. Chaque région a d'abord fait l'objet d'une analyse approfondie de sa consommation et de ses usages énergétiques, afin d'identifier les secteurs les plus énergivores et les marges de progression. Puis des scénarios de réduction des émissions de CO2 ont été élaborés, débouchant sur des plans d'action adaptés aux spécificités de chaque territoire. Le directeur général de l'AMEE, Mohamed Benyahya, a présenté le bilan chiffré de cette mobilisation : douze conventions signées avec les conseils régionaux, vingt-quatre points focaux désignés au sein des administrations territoriales, huit bureaux d'études mobilisés, douze comités de suivi installés et trente-six ateliers de concertation organisés. Le tout a abouti à douze plans d'action régionaux, un par région, désormais prêts à entrer dans leur phase opérationnelle.
L'efficacité énergétique, pilier oublié de la transition
Si le Maroc s'est forgé une réputation internationale dans le domaine des énergies renouvelables, notamment grâce au complexe solaire Noor de Ouarzazate et à ses ambitieux parcs éoliens, l'efficacité énergétique est longtemps restée le parent pauvre de sa stratégie. La Cour des comptes l'avait d'ailleurs souligné sans détour : malgré son statut de priorité nationale, cette composante peinait à atteindre ses objectifs, faute de moyens financiers suffisants, de textes d'application publiés et d'incitations adaptées pour les secteurs les plus énergivores.
Les chiffres parlent d'eux-mêmes. En 2020, l'économie d'énergie réalisée ne s'élevait qu'à 6,58 %, selon les données de l'AMEE, bien en deçà des ambitions affichées. C'est pour combler ce retard que le gouvernement a adopté une nouvelle approche, dévoilée par Leila Benali devant le Parlement en janvier 2025, avec un objectif clair : atteindre au moins 20 % d'économie d'énergie d'ici 2030, en ciblant les secteurs des transports, du bâtiment, de l'industrie, de l'agriculture et de l'éclairage public. Ce dernier poste, qui représente la deuxième ligne budgétaire des collectivités territoriales après les dépenses de personnel, pourrait voir sa consommation réduite de 40 % grâce aux mesures envisagées.
La régionalisation avancée comme levier
Les PREED ne sont pas qu'un outil technique. Ils s'inscrivent dans une dynamique politique plus large, celle de la régionalisation avancée, qui confère aux conseils régionaux des compétences croissantes en matière de développement économique et d'aménagement du territoire. Mbarka Bouaida, présidente de l'Association des Régions du Maroc et du Conseil de la région de Guelmim-Oued Noun, l'a souligné avec force lors de la Journée de Rabat : l'efficacité énergétique n'est pas un enjeu secondaire du développement régional, mais un levier fondamental pour mettre en œuvre la régionalisation avancée. Elle va au-delà du simple débat technique pour s'ériger en question à la fois politique, sociale et économique. Les PREED représentent, à ses yeux, une avancée majeure en tant qu'outils concrets de diagnostic, d'orientation et de prise de décision. Mais Bouaida n'a pas éludé la difficulté centrale : le véritable défi consiste à passer du diagnostic à la mise en œuvre, de la définition des potentialités à la réalisation concrète des projets, et de la présentation d'une vision à la création d'un impact tangible.
La signature de quatre conventions, en marge de la Journée, témoigne de la volonté d'ancrer cette dynamique dans le concret. La première, paraphée par Leila Benali, Mohamed Benyahya et la ministre de l'Aménagement du territoire, de l'Urbanisme, de l'Habitat et de la Politique de la ville, Fatima Ezzahra El Mansouri, porte sur le déploiement du label national de performance énergétique et environnementale des bâtiments résidentiels. La deuxième, une convention-cadre axée sur le suivi de la mise en œuvre des PREED, a été signée par la ministre de la Transition énergétique, le directeur général de l'AMEE et Mbarka Bouaida au nom de l'Association des Régions. La troisième convention, conclue entre l'AMEE et l'Agence nationale des équipements publics (ANEP), dirigée par Zineb Benmoussa, vise le déploiement du label de performance énergétique pour les bâtiments publics. Enfin, la quatrième, signée avec INEE, filiale du Groupe CDG dirigée par Saâd Ghazaoui, établit un partenariat en matière d'efficacité énergétique et de décarbonation au niveau régional.
L'enjeu est de taille : les collectivités territoriales, grandes consommatrices d'énergie, doivent devenir exemplaires si elles veulent entraîner les acteurs économiques et les citoyens dans cette transition.
Un contexte international qui presse
Cette accélération ne doit rien au hasard. Le Maroc est soumis à une double pression, climatique et commerciale, qui rend la décarbonation de son économie non plus souhaitable mais impérative. D'un côté, le pays subit de plein fouet les effets du dérèglement climatique : sécheresses à répétition, perturbation du régime des précipitations, hausse des températures moyennes et épisodes d'inondation de plus en plus fréquents. De l'autre, l'entrée en vigueur du Mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (MACF) de l'Union européenne, effective depuis 2026, impose aux exportateurs marocains de justifier leur performance carbone sous peine de pénalités tarifaires. Or, plus de 60 % des exportations du Royaume sont destinées au marché européen.
Les estimations sont préoccupantes. Le surcoût lié au MACF pour les exportations marocaines vers l'Union européenne pourrait atteindre 376 à 572 millions d'euros par an, soit entre 0,3 et 0,4 % du PIB national. Les secteurs les plus exposés sont les engrais, l'aluminium et le ciment. Seuls les industriels ayant investi précocement dans la décarbonation, à l'image de Sonasid dans l'acier, pourraient tirer leur épingle du jeu et transformer la contrainte en avantage compétitif.
La stratégie bas carbone en toile de fond
Les PREED s'inscrivent dans un cadre stratégique plus vaste. Le Maroc a présenté lors de la COP28, à Dubaï, sa Stratégie nationale bas carbone (SNBC), qui vise la neutralité carbone à l'horizon 2050 et prévoit une réduction cumulée de plus de 2,6 milliards de tonnes d'équivalent CO2 sur la période. Cette stratégie repose sur quatre piliers : la décarbonation du secteur électrique et de l'industrie, le développement d'une agriculture écologique et de systèmes forestiers résilients, la promotion de transports publics multimodaux et sobres, et enfin l'émergence d'une nouvelle génération de régions et de villes intelligentes. C'est dans ce dernier pilier que les PREED trouvent leur ancrage le plus direct.
Le pays a par ailleurs actualisé sa Contribution déterminée au niveau national (CDN 3.0), rehaussant son ambition avec un objectif de réduction de 53 % des émissions de gaz à effet de serre à l'horizon 2035. Six plans sectoriels de décarbonation ont été élaborés, couvrant l'énergie, l'industrie, l'agriculture, le bâtiment, le transport et les déchets. L'AMEE, dont le rôle institutionnel est en cours d'élargissement par voie législative, se voit confier de nouvelles missions dans la décarbonation sectorielle et la promotion de l'économie circulaire.
Les défis de la mise en œuvre
Reste que le chemin entre les plans et leur concrétisation est semé d'obstacles. Le facteur d'émission de l'électricité marocaine demeure élevé, à 0,907 tCO2/MWh fin 2025, soit 48 % de plus que la référence européenne. La capacité charbonnière du pays reste intacte à 4 850 MW, représentant encore environ 40 % du mix électrique, sans calendrier précis de sortie du charbon. La dépendance énergétique avoisine toujours les 88 à 89 %, avec une facture annuelle d'importations de combustibles fossiles comprise entre 10 et 11 milliards de dollars. Le solaire accuse un retard notable, avec seulement 1 085 MW installés contre un objectif de 5 000 MW en 2030.
À ces défis techniques s'ajoutent des contraintes financières. Le coût du capital au Maroc, compris entre 5 et 7 %, reste bien supérieur à celui observé en Europe, et l'accès aux financements climat internationaux demeure limité, avec un taux de réalisation estimé entre 25 et 30 %. La réussite des PREED dépendra en grande partie de la capacité du pays à mobiliser les investissements nécessaires et à transformer des plans d'action régionaux en projets concrets, financés et mis en œuvre dans des délais compatibles avec l'urgence climatique.
Un potentiel économique considérable
Malgré ces obstacles, les perspectives économiques associées à la transition énergétique sont substantielles. Selon les premières évaluations, la stratégie nationale bas carbone pourrait accroître le PIB marocain de 4 à 15 % et créer entre 100 000 et 350 000 emplois supplémentaires. Le secteur de l'efficacité énergétique à lui seul est identifié comme un gisement de 100 000 postes d'ici 2030. L'hydrogène vert, dans lequel le Maroc investit massivement, ouvre des perspectives complémentaires, tant pour la décarbonation de l'industrie que pour le positionnement du Royaume comme futur hub énergétique entre l'Afrique, l'Europe et l'espace atlantique.
En misant sur les régions, le Maroc fait un pari qui va au-delà de la seule efficacité énergétique. Il teste la capacité de son modèle de régionalisation avancée à prendre en charge des politiques publiques complexes, à l'intersection de l'énergie, du climat, du développement économique et de la gouvernance territoriale. À travers cette première édition de la Journée de l'efficacité énergétique, l'AMEE entend mettre en place une plateforme pérenne de concertation et de mobilisation, destinée à accompagner les régions dans la durée. Les jalons sont posés. L'épreuve de vérité sera celle du terrain.
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