EnergieÉnergie, prix, stocks, transition : Leila Benali fait le point au Parlement
Devant la Chambre des représentants, le lundi 13 avril, la ministre de la Transition énergétique et du Développement durable, Leila Benali, a placé la crise actuelle non pas au rang d'une turbulence conjoncturelle, mais à la hauteur des grands séismes pétroliers du XXe siècle, ceux de 1973, 1979 et 2002. Elle est même allée plus loin : citant les travaux de l'Agence internationale de l'énergie (AIE), elle estime que le choc en cours surpasse chacun de ces précédents en intensité.
Difficile de lui donner tort. Depuis que Washington a décrété, le 8 avril, un blocus du détroit d'Ormuz pour faire plier Téhéran, le baril est repassé au-dessus des 100 dollars ( $). Outre-Atlantique, le gallon d'essence frôle déjà les 4,08 $. Ce goulet de 39 kilomètres de large, par lequel transite un cinquième du pétrole mondial, mais aussi du gaz et des intrants pétrochimiques vitaux pour la pharmacie et l'agroalimentaire, est redevenu l'épicentre des angoisses planétaires. Pour un pays comme le Maroc, qui ne produit pratiquement pas d'or noir et s'approvisionne à plus de 90 % auprès de négociants internationaux, avec une consommation annuelle de 11,7 millions de tonnes – dont plus de la moitié en gasoil, l'onde de choc est immédiate.
Un chèque de 1,6 MMDH par mois pour contenir la gronde sociale
La ministre est arrivée à la tribune bardée de chiffres pour justifier la hausse des prix à la pompe. Début mars, le conseiller parlementaire Khalid Satti, rattaché à l'Union nationale du travail au Maroc (UNTM), avait déjà interpellé Benali par écrit, dénonçant des ruptures d'approvisionnement constatées dans plusieurs villes. Le gasoil avait renchéri de près de 2 DH le litre à la pompe, l'essence de 1,43 DH, et le mutisme de la ministre nourrissait la suspicion.
La réponse tient en une facture : 1,6 milliard de dirhams (MMDH) déboursés chaque mois par l'État pour absorber le choc des prix. À elle seule, la compensation sur le gaz butane, dont la bonbonne de 12 kg est un marqueur social au Maroc, engloutit 600 millions de dirhams (MDH) : l'État prend désormais en charge 78 DH par unité, contre 30 DH avant le conflit. Le réseau électrique bénéficie de 400 MDH mensuels de soutien, tandis que les transporteurs routiers perçoivent 3 DH de rabais par litre consommé, soit quelque 648 MDH par mois.
L'effort est massif pour le pays. En choisissant d'éponger la facture plutôt que de la transférer aux ménages, le gouvernement de Aziz Akhannouch a fait un pari politique autant qu'économique. Mais la question dans l'hémicycle plane au-dessus de ces chiffres : pendant combien de temps le Trésor peut-il supporter un tel rythme ?
Quarante-sept jours de gasoil, et après ?
C'est sur le terrain des réserves que l'exercice de transparence a été le plus scruté. Le pays dispose de 47 jours de consommation en gasoil et de 49 jours en essence, a affirmé la ministre, ajoutant que la visibilité sur les approvisionnements couvrait les trois prochains mois. Rabat a diversifié ses fournisseurs (États-Unis, Amérique du Sud, Europe) pour ne plus dépendre d'un seul corridor. Pour l'électricité, les engagements contractuels sur le gaz naturel et le charbon sécurisent la production jusqu'à fin juin.
Le bât blesse ailleurs. Benali a admis sans détour que deux produits posent problème : le kérosène, dont dépendent les compagnies aériennes, et le gaz butane, précisément celui que Rabat subventionne le plus lourdement. L'infrastructure de stockage, talon d'Achille structurel, explique en partie ces fragilités. Le pays ne dispose que de 3 millions de mètres cubes de cuves au total (2,2 millions pour les carburants liquides, 799 000 pour le GPL), et neuf dixièmes de ces installations jouxtent les quais portuaires. Il suffit d'un incident logistique pour gripper la machine : deux jours de perturbations dans les ports de Mohammedia et de Jorf Lasfar, la semaine précédente, avaient suffi à faire vaciller la confiance.
Face à ces failles, la ministre a décrit un dispositif d'urgence : une cellule de crise associant les antennes régionales du ministère, une permanence instaurée au Laboratoire national de l'énergie et des mines pour piloter les besoins en continu, et un contrôle rapproché des carnets d'importation des opérateurs privés.
Sur le plus long terme, elle a annoncé un programme d'investissement étalé de 2026 à 2030, destiné à muscler les capacités de réserve du pays, avec l'ambition d'atteindre 80 jours de stocks pour les produits raffinés courants. Un tiers des fonds prévus serait injecté dès cette année.
Les renouvelables, de la vitrine à la bouée de sauvetage
Le volet le plus inattendu de l'intervention est sans doute celui où la crise géopolitique se mue en accélérateur de la transition verte. Loin de reléguer les énergies propres au rang de luxe pour temps de paix, Benali les a érigées en outil de survie économique.
Les ordres de grandeur sont éloquents. Depuis 2021, les sommes consacrées chaque année au solaire et à l'éolien ont été multipliées par 2, et celles qui financent le réseau de transport d'électricité par 5. Mais c'est le rythme de 2026 qui retient l'attention : en un seul trimestre, le ministère a délivré des autorisations pour 2,7 gigawatts de nouvelles capacités d'autoproduction de renouvelables, un volume qui représente à lui seul près des deux tiers de tout ce qui avait été accordé entre 2009 et 2025. Autrement dit, le rythme d'un trimestre vient de dépasser celui de… 16 années cumulées.
Le mix électrique affiche désormais 46 % d'origine renouvelable en puissance installée. Mais ce pourcentage flatteur masque une réalité physique que la ministre elle-même avait reconnue en novembre dernier, devant la commission du budget : le vent ne souffle pas toujours et le soleil se couche, si bien que la contribution réelle des renouvelables à la consommation oscille entre 12 et 20 % selon les saisons. L'ambition pour fin 2026 est de mettre en service 690 MW supplémentaires, dont le programme Centrale solaire Noor Atlas (plus de 300 MW), afin de porter la part effective des renouvelables à 25 %, hors autoproduction.
La formule par laquelle Benali a résumé sa philosophie mérite d'être relevée : le Maroc, a-t-elle dit, ne siège ni à l'OPEP ni parmi les pays producteurs, et n'a donc « d'autre choix que l'excellence » dans sa mue énergétique. Le Royaume compense ce handicap par un activisme diplomatique soutenu : il est associé à l'AIE depuis 2016, et sa ministre était encore à Paris en février pour la réunion ministérielle de l'Agence, où elle a plaidé pour la modernisation des opérateurs nationaux face aux risques du XXIe siècle, cybersécurité comprise.
En coulisses, la machinerie institutionnelle est enclenchée. L'Office national des hydrocarbures et des mines (ONHYM) est en refondation en société anonyme pour desserrer les freins à l'investissement. L'Agence marocaine pour l'efficacité énergétique (AMEE) se voit confier un périmètre élargi à la gestion des ressources en eau, un signal fort dans un pays en proie à un stress hydrique sévère. Le cadastre minier récemment lancé doit dématérialiser plus de 40 démarches administratives liées à l'octroi de permis, afin de simplifier la vie des petits exploitants. Enfin, Benali a actualisé devant les députés l'avancement du gazoduc reliant le Maroc au Nigeria, un chantier colossal qui, au-delà de la sécurisation de l'accès au gaz, tisse des solidarités nouvelles avec l’Afrique de l’Ouest.
Le gendarme des prix durcit le ton
En évoquant le Conseil de la concurrence, Benali a souligné que l'autorité de régulation n'avait constaté qu'une transmission « partielle » des variations internationales vers les tarifs nationaux, manière de dire que les distributeurs absorbent les baisses avec moins d'empressement qu'ils ne répercutent les hausses.
Le Conseil n'a pas attendu la séance pour réagir. Le 27 mars, son président, Ahmed Rahhou, avait déjà serré la vis : la fréquence du suivi des prix du gasoil et de l'essence est passée du rythme trimestriel à une cadence mensuelle, couvrant chaque maillon de la chaîne, de l'achat en gros jusqu'au litre vendu à la pompe. Le secteur, il faut le rappeler, fonctionne comme un oligopole : 9 entreprises se partagent plus de 2 500 des 3 663 stations-service du pays, soit 70 % du réseau, et contrôlent 81 % de la capacité nationale de stockage. Le maillage commercial, loin de se contracter, a encore gagné 46 points de vente entre juillet et septembre 2025.
Les données collectées par le régulateur éclairent crûment les asymétries. Sur la première quinzaine de mars, le gasoil s'est renchéri de 2,92 DH le litre sur les marchés mondiaux, mais de seulement 2,03 dirhams aux pompes marocaines, un amortissement qui pourrait sembler favorable au consommateur. Sauf que, dans le même temps, l'essence a grimpé de 1,43 DH sur le marché domestique, alors que la hausse internationale ne dépassait pas 1,26 DH. Quant aux marges brutes observées au troisième trimestre 2025, elles se maintenaient à 1,48 DH par litre sur le gasoil et 2,10 DH sur l'essence, des niveaux que le Conseil juge stables, mais qu'il promet de passer au crible dans le détail financier de chaque opérateur. Tout dérapage sera traqué, prévient l'institution, y compris les indices d'entente ou de comportement anticoncurrentiel.
Le système d'ajustement bimensuel des prix, vestige de l'époque où l'État fixait les tarifs, lisse les variations en se fondant sur la moyenne des cotations internationales des 15 jours précédents. Cette mécanique atténue les soubresauts, mais crée aussi des zones d'ombre où les marges peuvent s'élargir discrètement. Dans un pays où le plein de gasoil pèse directement sur le budget des taxis, des agriculteurs et des transporteurs de marchandises, le sujet dépasse largement la technique tarifaire : il touche au contrat social.
La surprise du GMT+1
La séance a réservé un rebondissement que peu avaient anticipé. Sollicitée par le groupe du Mouvement populaire (MP, opposition) sur un tout autre registre, celui des économies d'énergie supposément induites par le maintien permanent de l'heure GMT+1, instauré en 2018 par le gouvernement El Othmani, Benali a pris le contre-pied du discours officiel.
Son ministère, a-t-elle révélé, a lancé avec le secrétariat d'État à la Transition numérique un réexamen de l'étude qui avait servi de justification au changement de fuseau horaire. Premiers constats : les gains énergétiques attendus s'observent en été, mais se dissipent en hiver. L'aveu n'est pas anodin. En octobre dernier, le Parti authenticité et modernité (PAM, majorité), auquel appartient la ministre, avait lui-même exhorté l'exécutif à revenir sur cette décision dans une lettre officielle, pointant ses effets néfastes sur la santé et les rythmes de vie.
Depuis la fin de ramadan, le sujet a pris une ampleur inédite. Une pétition en ligne réclamant le retour au fuseau GMT a franchi les 344 000 signatures, et une commission nationale s'est constituée début avril pour porter la revendication dans le cadre des procédures de démocratie participative prévues par la Constitution. Qu'une ministre de l'Énergie vienne saper, chiffres à l'appui, le principal argument technique qui soutenait le GMT+1, voilà qui transforme un irritant quotidien en question politique ouverte. Aucune décision n'a encore été annoncée, mais le verrou de la justification énergétique semble avoir cédé.
L'équation énergétique marocaine
Le Maroc offre ainsi le visage d'un pays qui tente de convertir une fragilité existentielle en moteur de transformation. Sa dépendance aux importations d'énergie a reculé (de 97 % en 2008 à 87 % en 2024), mais elle demeure l'une des plus élevées du continent. Ce qui change, c'est la cadence à laquelle le Royaume construit l'alternative, et le positionnement géographique qu'il entend faire fructifier, à la charnière de l'Afrique, de l'Europe et de l'Atlantique.
L'interconnexion avec l'Espagne illustre cette ambition. En 2025, Madrid a acheminé vers le Maroc plus de 10 300 GWh de gaz, à un rythme régulier de 800 à 1 000 GWh par mois. Les importations marocaines d'électricité espagnole ont atteint 3 750 GWh sur la même période. Mais la relation n'est plus à sens unique : Rabat a exporté 200 GWh vers l'Andalousie, et c'est un appoint marocain qui a aidé la péninsule ibérique à sortir de la panne géante d'avril 2025. Un renversement modeste en volume (90 % des flux s'orientent du Nord vers le Sud), mais symboliquement considérable pour un pays qui, jusqu'à récemment, n'était que client.
Le pari reste celui de la vitesse : que la transition avance plus vite que ne s'enchaînent les crises. Le blocus d'Ormuz, le brut à 100 $, la facture sociale de 1,6 MMDH mensuel rappellent que le calendrier géopolitique n'attend personne. Devant la Chambre des représentants, Leila Benali a joué la carte de la franchise. Elle a conclu en estimant que l'approche adoptée par Rabat transformait une crise planétaire en tremplin vers la souveraineté énergétique. L'avenir dira si ce volontarisme suffit.
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