RégulationCarburants : les distributeurs absorbent une partie du choc, mais font payer l’essence plus cher
Les automobilistes l'ont senti dans leur portefeuille : en un mois seulement, entre le 1er mars et le 1er avril 2026, le prix du gasoil à la pompe a bondi de 3,75 dirhams au litre (DH/l) et celui de l'essence de 2,96 DH/l. Mais derrière ces hausses brutales, dictées par l'escalade géopolitique au Moyen-Orient et la flambée des cotations sur le marché de référence Amsterdam-Rotterdam-Anvers, se cache un mécanisme plus subtil que le Conseil de la concurrence vient de mettre en lumière dans une note publiée ce mardi 14 avril.
L'analyse couvre deux quinzaines successives et compare, pour chaque produit, l'évolution des cotations CIF des produits raffinés aux variations effectivement appliquées à la pompe par les distributeurs nationaux. Le verdict est net : la transmission des hausses n'est ni intégrale ni symétrique.
Le gasoil amorti, l'essence surtaxée
Commençons par le gasoil (ou gazole, diesel), carburant roi du marché marocain. Sur la première quinzaine, du 1er au 16 mars, les cotations internationales se sont envolées de 2,92 DH/l. Les opérateurs n'ont répercuté que 2,03 DH/l, absorbant un écart de 0,89 DH/l, soit un taux de transmission de seulement 69,5 %. La seconde quinzaine, du 16 mars au 1er avril, montre un resserrement : pour une hausse CIF de 2,18 DH/l, les prix à la pompe augmentent de 1,72 DH/l, portant le taux de transmission à environ 79 %. Le décalage cumulé en faveur du consommateur atteint ainsi 1,35 DH/l sur l'ensemble du mois. Mais ce « coussin » n'est pas un acte de générosité. Il reflète les rigidités d'un système d'ajustement bimensuel et, surtout, il est en partie financé par un autre levier.
La note du Conseil de la concurrence, datée du 14 avril 2026, et dédiée à la période du 16 mars au 1er avril 2026, montre un taux de transmission de 79% pour le gasoil (écart de -0,46 DH/l) et une transmission excédentaire pour l'essence (+0,16 DH/l). Création : Le DeskL'essence raconte en effet l'histoire inverse. Sur la première quinzaine, alors que les cotations CIF ne progressent que de 1,26 DH/l, le prix à la pompe grimpe de 1,43 DH/l, soit 0,17 DH/l de plus que ce que les fondamentaux internationaux justifient. La seconde quinzaine reproduit le même schéma presque à l'identique : une hausse CIF de 1,37 DH/l débouche sur une augmentation de 1,53 DH/l à la pompe, soit un excédent de 0,16 DH/l. En cumulé, le consommateur d'essence a payé 0,33 DH/l de plus que ce qu'aurait commandé la stricte indexation sur les cours mondiaux.
Une compensation assumée, mais limitée
Le Conseil de la concurrence met un nom sur cette mécanique : la compensation entre produits. Dans un contexte où la transmission intégrale des hausses du gasoil exposerait les distributeurs à une impopularité massive (le diesel représente la part écrasante de la consommation nationale), les opérateurs choisissent d'amortir le choc sur ce produit stratégique et de récupérer une partie du manque à gagner en surfacturant l'essence. Le régulateur note toutefois que l'ampleur de ce mécanisme reste structurellement limitée. L'essence ne pèse qu'environ 13 % du chiffre d'affaires global des distributeurs. Même en la sur-répercutant systématiquement, les opérateurs ne peuvent compenser qu'une fraction modeste du décalage accumulé sur le gasoil.
Ce constat met en lumière une asymétrie profonde dans la formation des prix sur le marché marocain. Le consommateur de diesel bénéficie d'un rabais relatif, mais invisible, tandis que l'automobiliste roulant à l'essence finance, sans le savoir, une partie de cet avantage. La logique est celle d'une péréquation implicite entre produits, opérée non par l'État, mais par les distributeurs eux-mêmes.
Le métronome bimensuel dans le viseur
Au-delà de cette mécanique de compensation, le Conseil de la concurrence s'attaque à un problème plus structurel encore : le verrouillage du calendrier tarifaire. Depuis la libéralisation théorique du marché en 2015, tous les opérateurs continuent de réviser leurs prix aux mêmes dates (le 1er et le 16 de chaque mois) et dans des proportions remarquablement similaires. Ce synchronisme, hérité de l'ancien dispositif de régulation administrée, produit ce que le régulateur qualifie d'« évolutions tarifaires relativement uniformes entre les acteurs ». Il tend à limiter la souplesse des ajustements et, de fait, à freiner la répercussion fidèle des fluctuations internationales.
Le Conseil prend soin de préciser qu'aucun comportement anticoncurrentiel n'a été caractérisé. L'alignement constaté ne constitue pas, en l'état, une entente illicite. Mais la frontière est mince : quand tous les acteurs d'un marché libéralisé se comportent comme s'ils étaient encore réglementés, la concurrence par les prix reste une fiction. Ahmed Rahhou, président du Conseil, a d'ailleurs déclaré qu'il était désormais temps d'en finir avec cette pratique de révision synchronisée, afin de dissiper tout soupçon de collusion.
La recommandation du régulateur est explicite. Chaque distributeur devrait fixer ses tarifs en fonction de ses propres paramètres : la fréquence effective de ses approvisionnements, ses conditions contractuelles d'achat, ses niveaux de stocks et sa stratégie commerciale. En somme, se comporter enfin comme un acteur autonome dans un marché ouvert, plutôt que comme le maillon discipliné d'un système administré qui n'existe plus.
Une libéralisation encore inachevée
Le marché marocain des carburants fonctionne aujourd'hui dans une zone grise entre libéralisation formelle et coordination de fait. Le consommateur de gasoil bénéficie d'un amortissement partiel des chocs internationaux, mais celui d'essence paie un surcoût qui compense, en partie, ce que les distributeurs n'osent pas répercuter intégralement sur le diesel. Tant que le calendrier bimensuel restera le métronome du marché et que les opérateurs continueront de s'y conformer à l'unisson, la promesse d'une vraie concurrence par les prix restera lettre morte. La note du Conseil de la concurrence a le mérite de poser le diagnostic. Reste à savoir si elle suffira à faire bouger les lignes.
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