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Le bloc notes de la rédaction

Aux Canaries, les populations amazighs venues du Maroc avaient développé des techniques de préservation du poisson.
Archéologie

Sur une plage de Gran Canaria, l’atelier oublié des pêcheurs amazighs

17.06.2026 à 15 H 23 • Mis à jour le 17.06.2026 à 15 H 23 • Temps de lecture : 9 minutes
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Entre le XIᵉ et le XIIIᵉ siècle, à 90 kilomètres des côtes marocaines, des descendants d’Amazighs ont transformé un abri sous roche en véritable usine à poisson. Une étude pluridisciplinaire reconstitue leurs gestes et éclaire un pan presque invisible de l'histoire maritime de l'Afrique du Nord-Ouest

À Sardina, sur la côte nord-ouest de Gran Canaria, la mer gagne du terrain. Les vagues ont déjà arraché une partie du gisement de Playa Chica, dont les couches archéologiques affleurent aujourd'hui à trois mètres à peine du rivage. Mais ce que l'érosion n'a pas encore emporté raconte une histoire singulière : celle d'un lieu qui, il y a près de mille ans, ne servait ni à dormir, ni à célébrer, ni à enterrer les morts. On y venait pour une seule chose. Pêcher, traiter et conserver le poisson.


C'est la conclusion d'une équipe conduite par l'archéologue Jonathan Santana, de l'Université de Las Palmas de Gran Canaria, dans une étude publiée le 10 juin dans la revue PLOS One. En passant au tamis chaque pelletée de sédiment sur trois campagnes de fouilles, les chercheurs ont mis au jour l'un des contextes côtiers les plus finement échantillonnés de tout l'archipel et avec lui, le portrait inattendu d'une économie de la mer arrivée à maturité.


Un peuple venu du continent

Les îles Canaries sont la seule porte atlantique de l'Afrique vers l'océan ouvert. Peuplé au cours du premier millénaire de notre ère par des communautés berbérophones venues du Nord-Ouest africain, l'archipel constitue, pour les préhistoriens, un laboratoire à ciel ouvert. Car de l'autre côté du détroit, sur le continent, les traces de ces sociétés littorales du Maroc, de la Mauritanie ou de l'Algérie antiques demeurent rares et mal documentées. Étudier les Canaries, c'est donc, en creux, tenter de comprendre comment des populations nord-africaines ont appris à vivre de la mer.


À leur arrivée, les colons ont trouvé une île à la faune terrestre famélique : pas de grand gibier, mais des lézards géants et des rats désormais éteints. Ils ont apporté leurs chèvres, leurs porcs, leur orge et leur blé. La mer, elle, débordait de ressources : coquillages, poissons, oiseaux marins, algues. Playa Chica montre comment, au fil des siècles, le rapport à cet océan s'est transformé.


La bascule du XIᵉ siècle

Le site conserve cinq phases d'occupation échelonnées du VIᵉ au XIIIᵉ siècle. Dans les quatre premières, les habitants menaient une vie mixte et ordinaire : un peu d'agriculture, un peu d'élevage, un peu de pêche, le tout dans une structure de pierre où l'on consommait chèvre et porc, orge, blé, lentilles, fèves et figues.


Puis, entre le XIᵉ et le XIIIᵉ siècle, la cinquième phase, quelque chose change. Les datations au carbone 14, qui passent toutes le test statistique de contemporanéité, indiquent que les activités se sont concentrées sur une période très brève, peut-être une seule génération. Et ce que cette génération a laissé n'a plus rien d'un habitat ordinaire.


Les céramiques, omniprésentes dans les maisons canariennes de l'époque, deviennent ici quasi inexistantes, et celles que l'on retrouve sont des récipients de cuisson. Les ossements de bétail consommé disparaissent presque. À leur place : du poisson, des coquillages, des outils spécialisés, et le feu. Beaucoup de feu.


Vingt-neuf foyers et un mur contre le vent

Les archéologues ont recensé 29 foyers, correspondant à une quinzaine de structures de combustion réutilisées encore et encore. Rien de monumental : des fosses plates et peu profondes, de simples lentilles de charbon et de cendre posées à même le sable, sans dallage ni aménagement. Des feux modestes, conçus non pour réchauffer un foyer domestique mais pour brûler lentement, à basse température, en produisant beaucoup de fumée.


Le long de la bordure sud de la zone fouillée, un imposant mur de pierre protégeait probablement les ouvriers des vents dominants du nord et du nord-est. Un trou de poteau, tout près du principal espace de combustion, trahit la présence d'une charpente légère, un châlit, un séchoir, peut-être un abri de travail.


Le poisson dans ses moindres écailles

C'est l'inventaire de la faune marine qui frappe le plus : 19 615 restes au total. Près de 14 500 mollusques, 3 672 oursins, plus de 1 300 ossements de poissons osseux, des crustacés. Parmi les poissons, l'orphie (Belone belone) domine très largement, représentant environ 70 % des os identifiés, un fil argenté dont la profusion ne doit rien au hasard : c'est parce que les sédiments ont été tamisés à 1 millimètre que ces minuscules vestiges, ignorés des fouilles plus anciennes, ont pu être recueillis.


Aux côtés de l'orphie, on reconnaît le perroquet de mer (Sparisoma cretense), la sardine, la saupe, le bogue. Toutes ces espèces vivent près des côtes rocheuses et sableuses, dans les eaux abritées de la baie de Sardina. Le grand large, lui, est absent : pas de thon, pas de poisson pélagique de haute mer. Une seule dent de requin gris fait exception. Les pêcheurs de Playa Chica étaient des gens du rivage et des petits fonds.


Comment prenaient-ils tout cela ? Aucun filet n'a survécu, la fibre végétale ne se conserve pas, mais la composition même des prises plaide pour leur usage : les sardines et les bogues, poissons grégaires, ne se capturent pas à l'hameçon. Les sources ethnohistoriques décrivent d'ailleurs, dans les baies calmes de l'archipel, l'usage de sennes et d'éperviers pour encercler les bancs. La ligne, elle, complétait la panoplie.


Quand la chèvre et le porc deviennent des outils

Ici, l'étude livre sa découverte la plus déroutante. Les chèvres et les porcs, présents en abondance sur le site, n'ont pas été mangés. Ils ont été démontés pour leur matière première.


Près de 79 % des restes de chèvre sont des cornes, des centaines de fragments à tous les stades de transformation, presque toujours des chevilles osseuses droites, sans le reste du squelette. Leur bord biseauté et usé ne laisse guère de doute : ce sont des écailleurs, des outils à gratter le poisson. Les milliers d'écailles retrouvées dans le sable, certaines encore mêlées aux cornes, confirment l'usage.


Le porc, lui, fournissait des hameçons. 86 % de ses restes sont des fragments d'émail de canine inférieure. À partir des défenses des mâles, les artisans taillaient des hameçons en J, dotés d'un ergot obtenu en entaillant le bord de la dent. Playa Chica a livré le plus grand corpus d'hameçons indigènes connu sur Gran Canaria et c'est le seul site où l'on observe toute la chaîne de fabrication, de l'extraction de la défense au rebut de l'hameçon cassé. Fait révélateur, les défenses arrivaient sur le site déjà détachées, sans les déchets de boucherie qui les accompagneraient si l'animal avait été abattu sur place. Le porc était dépecé ailleurs, seule la matière utile voyageait jusqu'à la plage. Indice, parmi d'autres, de réseaux d'échange structurés.


La fumée comme technologie

Reste la botanique, et c'est elle qui scelle l'interprétation. Sous le microscope, les graines et les charbons de bois racontent une stratégie de combustible étrangère aux habitudes de l'île. Là où les sites domestiques brûlaient surtout du pin des Canaries, Playa Chica privilégiait l'euphorbe, le figuier et le tamaris, des végétaux au bois spongieux, gorgés de latex, peu propices aux flammes vives mais redoutablement efficaces pour dégager une fumée dense et tiède.


On y trouve aussi le tout premier témoignage archéologique de rhizomes de souchet (Cyperus sp.) dans l'archipel, une plante que l'on utilisait encore récemment à Lanzarote pour fumer les aliments. Et un détail troublant : des écailles, des bractées et de l'écorce de pommes de pin en quantité, alors même que le bois de pin est presque absent des foyers. Autrement dit, on transportait délibérément des pommes de pin jusqu'à la côte — non pour leur bois, mais pour la fumée qu'elles produisent en se consumant.


L'ensemble dessine une intention. En séchant et en fumant lentement poissons et coquillages au-dessus de ces feux étouffés, les habitants réduisaient l'humidité des chairs, freinaient leur altération et prolongeaient leur conservation. De quoi stocker, lisser les pénuries saisonnières et échanger un surplus avec les communautés de l'intérieur.


Une mémoire qui n'a pas tout à fait disparu

Cette lecture trouve un écho saisissant dans un passé bien plus récent. Au début du XXᵉ siècle, rappellent les chercheurs, certaines communautés côtières de Gran Canaria fumaient encore le poisson sur des feux de faible intensité, avant de le troquer contre les récoltes des villages des hauteurs. La pratique, devenue rare, n'a pas totalement disparu.


D'autres données convergent. Les squelettes des populations littorales postérieures au Xᵉ siècle présentent davantage d'exostoses auriculaires, ces excroissances osseuses dans le conduit de l'oreille liées aux immersions répétées en eau froide. Les analyses isotopiques de individus des XIIᵉ-XIVᵉ siècles révèlent une consommation accrue de protéines marines. Le tout coïncide avec une phase de croissance démographique et de multiplication des greniers troglodytiques sur l'île, soit autant de signes d'une société soucieuse de sa sécurité alimentaire.


Playa Chica aux origines nord-africaines

Playa Chica n'est pas un cas isolé. D'autres sites de Gran Canaria (Dunas de Maspalomas, La Restinga, Lomo Los Melones) et les amas coquilliers de Tenerife témoignent d'une exploitation côtière comparable. Mais aucun n'égale la densité et la diversité de l'outillage de pêche retrouvé à Sardina. La précision du tamisage explique sans doute en partie cette richesse  le reste tient à la nature même du lieu.


Au-delà de l'archipel, l'enjeu est continental. Les côtes africaines sont immenses, mais les adaptations maritimes des sociétés nord-africaines du Haut Moyen Âge demeurent un angle mort de la recherche. Parce que les Canariens descendaient de populations berbérophones du Nord-Ouest africain, leur trajectoire offre un point de comparaison rare. Playa Chica suggère que, pour ces communautés, la mer ne fut jamais une ressource de dernier recours, exploitée à contrecœur, mais un espace productif à part entière, où s'articulaient la subsistance, le calendrier des saisons et, peut-être, une part de l'identité collective.


Les auteurs eux-mêmes invitent à la prudence : les données restent fragmentaires pour les phases anciennes du site, et trop peu de gisements côtiers de l'archipel ont été fouillés avec la même rigueur. Toujours est-il que sous le sable noir d'une petite plage que les vagues menacent d'effacer, un atelier de pêcheurs amazighs attendait d'être lu et il rappelle que l'histoire maritime de l'Afrique septentrionale reste, pour l'essentiel, à écrire.

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Le Desk Culture