ElectroniqueLe suisse Cicor solde la Tunisie et fait du Maroc le socle de son dispositif nord-africain
Le groupe suisse Cicor, spécialiste de la sous-traitance électronique (Electronic Manufacturing Services, EMS), a annoncé le 16 juin la cession de son site de production tunisien de Borj Cédria et le regroupement de ses opérations nord-africaines sur ses deux implantations marocaines, à Berrechid et à Témara. La décision, formalisée par un ad hoc announcement au sens de l'article 53 du règlement de cotation de la Bourse suisse, s'inscrit dans un programme d'intégration et de productivité censé dégager plus de 10 millions de francs suisses (environ 110 millions de dirhams) d'amélioration récurrente de l'EBITDA annuel.
Pour le Maroc, l'arbitrage est significatif. En l'espace de quinze mois, le Royaume est passé d'un point d'appui parmi d'autres dans le réseau de Cicor à la tête de pont quasi exclusive du groupe en Afrique du Nord.
Une sortie tunisienne à prix d'ami
L'usine cédée, opérée sous l'enseigne Cicor Digital Tunisie, emploie environ une centaine de personnes sur un peu plus de 2 500 m² à Borj Cédria, dans la banlieue sud de Tunis. Elle produit des modules électroniques et des faisceaux de câbles pour les marchés médical et industriel.
Le prix de cession, 1,3 million d'euros (de l'ordre de 14 millions de dirhams), hors ajustements d'usage est à la mesure de la marginalité du site dans l'ensemble du groupe. Cicor chiffre l'impact sur son résultat net à une charge ponctuelle d'environ 300 000 francs, coûts de transaction inclus. Le groupe précise que l'opération restera sans effet sur son chiffre d'affaires, les relations clients étant conservées au sein de Cicor.
Le repreneur, identifié depuis l'annonce, est l'allemand DELTEC, sous-traitant électronique basé à Furth im Wald (Bavière), qui présente l'acquisition comme une extension internationale de son réseau et un complément à son site allemand. Le closing était attendu pour ce mois de juin.
L'épisode referme un cycle court. Cicor avait racheté le site de Borj Cédria début 2023 à l'allemand Phoenix Mecano, dans le cadre d'un lot incluant des sites en Thuringe (Allemagne), un ensemble valorisé autour de 23,6 millions d'euros et générant alors plus de 30 millions d'euros de ventes. Le groupe vantait à l'époque la « proximité géographique » de la Tunisie, la disponibilité de la main-d'œuvre et la compétitivité des coûts. Trois ans et demi plus tard, ces mêmes arguments se reportent presque mot pour mot sur le Maroc.
Berrechid–Témara, nouveau pivot régional
La production nord-africaine sera désormais centralisée sur les deux sites marocains situés dans la région de Casablanca. À Berrechid, Cicor consolide « sous un même toit » les opérations héritées d'Éolane et de Valtronic, déjà logées dans le même bâtiment. Le site emploie 128 personnes sur 7 000 m² et exploite trois lignes de production dédiées aux cartes électroniques et aux boîtiers, à destination des marchés médical et industriel. Le groupe y a annoncé au printemps un investissement de l'ordre de 200 millions de dirhams visant à doubler la capacité locale. À Témara, une centaine d'emplois (85 selon les données disponibles) sont orientés vers l'intégration de systèmes et l'assemblage de câbles pour des applications à haute fiabilité : défense et transport ferroviaire notamment.
A préciser que Cicor n'a pas annoncé un transfert mécanique, ligne par ligne, des activités tunisiennes vers le Maroc. Le groupe procède à un recentrage géographique de son dispositif maghrébin, cession du site tunisien d'un côté, densification des implantations marocaines existantes de l'autre, dans une logique d'optimisation industrielle et de réduction des coûts. Les deux mouvements relèvent du même programme, sans relation de vases communicants strictement établie.
Le Maroc, produit dérivé d'une razzia d'acquisitions
Si Berrechid et Témara montent en puissance, c'est d'abord parce que Cicor a, en 2025, mis la main sur l'essentiel des actifs marocains d'Éolane. La reprise, structurée en prepack homologué par le tribunal des activités économiques de Paris, portait sur cinq sites français et les deux unités marocaines, sauvant plus de 890 emplois et représentant quelque 125 millions de francs de chiffre d'affaires additionnel. Au Maroc, Éolane comptait alors environ 350 salariés et une cinquantaine de clients.
L'opération Valtronic, finalisée à l'automne, a complété l'édifice : Cicor a racheté au spécialiste suisse des dispositifs médicaux son site de Berrechid, voisin immédiat de l'usine ex-Éolane et une unité à Cleveland (Ohio), sa première implantation industrielle aux États-Unis. Le double rachat a apporté environ 220 collaborateurs et au moins 20 millions de francs (près de 235 millions de dirhams) de revenus annuels supplémentaires, le tout présenté comme sans effet significatif sur le bilan ni sur la marge d'EBITDA.
Autrement dit, le « poids lourd » nord-africain qu'est devenu le Maroc n'a pas été construit ex nihilo : il est le sous-produit d'une consolidation paneuropéenne plus vaste, dans laquelle le Royaume a hérité d'actifs que Cicor jugeait stratégiquement complémentaires et que la Tunisie, elle, ne l'était plus.
La logique financière : marges, défense et coupes
Le volet tunisien n'est qu'une pièce d'un plan de restructuration plus large. Cicor prévoit la suppression d'environ 220 postes à l'échelle du groupe, soit 5 % de ses effectifs totaux, cession tunisienne comprise. Le programme englobe aussi le transfert d'activités genevoises issues de Mercury Systems vers Newport (Royaume-Uni) et Bronschhofen (Suisse), le déplacement d'activités d'outillage de Singapour vers Batam (Indonésie), une montée en capacité du site de couches minces de Wangs (Suisse) et un dégraissage des structures managériales en Suisse, en Allemagne et en France.
Le calendrier financier est explicite : coûts de mise en œuvre ponctuels de quelques millions de francs en 2026, concentrés au premier semestre, mais bénéfices déjà attendus dès le second. Cicor table sur une marge d'EBITDA ajusté à un chiffre, dans le haut de la fourchette, au premier semestre, et un retour à un niveau « robuste » à deux chiffres au second. Le groupe confirme sa guidance 2026 : un chiffre d'affaires compris entre 700 et 750 millions de francs et un EBITDA ajusté de 70 à 80 millions.
Cette trajectoire prolonge une année 2025 de croissance accélérée : 616,5 millions de francs de revenus, en hausse d'environ 28 % sur les 480,8 millions de 2024. Le moteur déclaré reste la défense et l'aérospatial : Cicor revendique le statut de leader européen de l'EMS pour ce secteur et profite du réarmement du continent, dont les commandes ruissellent avec retard vers les sous-traitants. Le groupe affiche par ailleurs l'ambition de s'imposer en champion paneuropéen de l'EMS stratégique à l'horizon 2028, ambition contrariée en janvier par le rejet, par les actionnaires de la cible britannique TT Electronics, de l'offre que Cicor avait déposée.
Un signal favorable pour le Maroc
Pour le Maroc, le mouvement consolide une position acquise plus qu'il n'ouvre un chapitre neuf : le Royaume devient le seul pôle de production nord-africain d'un groupe coté à Zurich, sur des segments à forte valeur (médical, défense, ferroviaire) et avec un investissement de modernisation déjà engagé à Berrechid. C'est un signal favorable pour l'écosystème électronique marocain, sans qu'il faille y voir, à ce stade, des créations nettes d'emplois massives : la communication de Cicor porte sur la concentration et la productivité, pas sur une expansion d'effectifs.
Le groupe lui-même identifie trois risques sur l'exécution de sa feuille de route 2026 : la situation géopolitique, les mouvements de change et une pénurie croissante de composants. À quoi s'ajoutent les aléas classiques d'une intégration post-acquisition menée sur plusieurs continents à marche forcée, inefficiences de transfert, montées en cadence et coûts de réorganisation que Cicor reconnaît voir peser sur ses résultats du premier semestre.
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